mercredi 8 mars 2017

Journée de lutte pour les droits des femmes

Ce midi, le hasard a voulu que je mange avec quatre collègues, de jeunes femmes de mon âge, 30, 35 ans.

La discussion a couru sur les conditions et le bien-être au travail, qui se dégradent doucement mais sûrement dans mon entreprise (pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici). On parlait temps de travail, temps partiel, missions à l’étranger, congé parental, condition de jeune parent. Je dois avouer que j’ai été sidéré par tout ce que j’ai entendu. J’en savais bien un peu, mais pas à ce point. Comme dans peut-être beaucoup d’entreprises dont les cadres dirigeants sont exclusivement des hommes, comme dans peut-être beaucoup d’entreprises d’ingénierie, mes collègues sont victimes au quotidien de remarques désobligeantes voire franchement dégueulasses, de comportements misogynes, ou sont lésées de fait. De « Ah, tu vas acheter le pain » (17h30, ma collègue va récupérer son fils à la crèche) jusqu’à une revalorisation salariale outrageusement inférieure à la moyenne en raison d’un congé maternité une partie de l’année passée.

Les préjugés sur la province sont déjà très forts – et totalement infondés, cela va sans dire – dans mon entreprise (« Vous travaillez après 15h le vendredi à Lyon ? »), avec son siège tout puissant en région parisienne, de nombreuses agences dans de grandes villes au sud de la Loire, où la présence de l’école centrale de Paris fut longtemps un pilier fondateur, etc. mais je n’ose imaginer le cas hypothétique d’une collègue lesbienne, qui travaillerait en agence, et serait mariée et mère.

Après plus de dix ans dans l’entreprise, je pensais que les choses évoluaient dans le bon sens depuis le temps où j’étais jeune embauché, cette époque où les vieux ingénieurs qui avaient connu les débuts de l’entreprise étaient experts ou avaient l’âge de partir en retraite. Peut-être un peu. Mais les comportements dont on est parfois le témoin, dont on ne se rend pas toujours compte, ou que j’ai écoutés décrire ce midi, sont aujourd’hui le fait de jeunes directeurs de service qui ont quelques années de plus que moi, 40, 45 ans.

Carton rouge, messieurs. L’égalité est toujours une lutte.

jeudi 11 août 2016

Andrée

Andrée, quatre-vingts ans bien tapés, s’appuyait tant bien que mal à son déambulateur. Ses courtes jambes potelées ne la portaient plus, elle dérivait sur le trottoir, j’ai bien cru la voir tomber de toute sa hauteur. Je l’ai rattrapée avant.

Anne, son amie, était bien maigre et le bras qu’elle essayait de donner à la pauvre Andrée n’était que pure politesse. Andrée eût-elle faibli un peu plus qu’Anne l’aurait suivie dans sa chute, sans pouvoir faire quoi que ce soit.

Anne était bien bonne : cela faisait trois quarts d’heure (m’a-t-elle avoué) qu’elle ramenait Andrée jusqu’à son appartement, depuis le centre de santé Sevigné où Andrée s’était probablement rendue pour faire des examens. Le centre n’est qu’à trois rues de l’endroit où j’ai rencontré ces deux dames, je vous laisse imaginer l’allure empressée de leur marche.

J’allais faire le marché du jeudi soir. Andrée n’en pouvait plus, je me suis arrêté, l’ai soutenue tant bien que mal sous les bras jusqu’à un rebord de fenêtre plus bas que les autres où je l’ai assise. Elle a poussé un petit cri quand ma main a glissé sous sa cuisse, à la fin de l’opération. Je méditais silencieusement sur les ravages de la vieillesse et écrasait mentalement une larme, constatant les forces physiques qui abandonnaient lâchement la pauvre femme ; j’ai demandé s’il fallait prévenir un proche, le samu, qui sais-je. Oh non, Andrée habitait juste à l’angle de la rue suivante (Jean Larrivé, sculpteur). Elle allait se reposer dix minutes et repartirait très bien, ne vous inquiétez pas. Je m’inquiétais.

Au marché, je n’ai trouvé qu’un kilo d’abricots. En rentrant je suis repassé devant le rebord de fenêtre, Anne et Andrée venaient de se relever et se dirigeaient dans la rue de l’invalide, à pas comptés. Andrée se traînait mais progressait. Les deux amies ne m’ont pas vu, je me suis éloigné. Dors bien, Andrée, j’espère que tu n’as pas à faire ces quelques dizaines de mètres trop souvent.

mercredi 13 mars 2013

Littéraires et scientifiques

Je bondis à la lecture d’un entretien (par ailleurs plutôt intéressant) accordé aujourd’hui au Monde par Alain Finkielkraut, sur son enseignement à l’Ecole Polytechnique.

Non et non, il n’y a pas de littéraires et de scientifiques ; une telle alternative est réductrice, inexistante et pour tout dire débile (faible).

On ne pourrait s’intéresser à la fois à des choses, des sujets plutôt littéraires et plutôt scintifiques ? Je mets des guillements, parce que la distinction me parait tellement arbitraire qu’on ne peut même pas la faire. J’aime lire tout ce qui me passe sous la main, je suis un littéraire ? je suis ingénieur, donc un scientifique ? Les Birds of America d’Audubon, art ou science ? L’Art de la fugue ?  Ma mère qui pourtant n’aime pas les mathématiques (et encore, lesquelles ? quoi exactement ?) connait bien les principes architecturaux de Le Corbusier, qui ne sont pas des plus littéraires. Je trouve la méticuleuse description de Proust du salon de Guermantes terriblement scientifique dans la dissection, le fouillé de ses recoins et abîmes, et en même temps tellement frivole et libre.

Prenez n’importe quoi, essayez de caser, c’est impossible. Ce genre de catégorisation qui revient à devoir faire un choix entre thé et café n’a pas de sens : autant l’oublier.

jeudi 22 novembre 2012

Non-inventaire

Je n’ai jamais volé, tué ou travaillé sérieusement un dimanche ; je n’ai commis ni adultère, ni idolâtrie, ni faux témoignage ; je n’ai de cesse que d’honorer mon père et ma mère, en cueillant les fruits des chances qu’ils m’ont données, en aimant comme ils m’aiment. Il m’arrive, certes, parfois, d’évoquer en vain le nom de Dieu, mais, nom de Dieu ! à qui cela n’arrive-t-il plus de nos jours ? Quant à honorer d’autres dieux que Dieu, qu’Il m’en préserve : pour être sûr de ne pas me tromper de dieu, je n’en honore aucun, ce qui est fort malin, quoi que je n’honore pas non plus le Malin. Je n’ai jamais, pour finir, convoité la femme de mon voisin — serait-ce le problème ?

Je n’ai jamais détourné d’argent, je n’ai jamais trafiqué d’influence, je n’ai jamais été corrompu ni n’ai jamais corrompu, je n’ai jamais été condamné, je n’ai jamais été soupçonné, je n’ai exercé aucun emploi fictif, ni n’en ai accordé, je n’ai jamais voté pour mon intérêt particulier contre l’intérêt général, tel que je le concevais. J’ai, cependant, je le confesse, trafiqué au moins une fois une élection : c’était au collège, je  briguais la délégation de classe, et je n’ai pas voté pour moi, mais pour Antoine, qui n’était peut-être même pas candidat, mais que j’aimais bien, depuis le CP, pour ses cheveux blonds notamment, qui étaient beaux et blonds, certes, mais n’étaient pas un bon motif de vote, et pourtant — serait-ce le problème ?

Je n’ai jamais dégradé le mobilier urbain, je n’ai jamais tagué un mur, je n’ai jamais rayé une vitre de bus, je n’ai jamais fumé. J’ai déjà vomi dans la rue mais, Camille en témoignera, j’ai couru vers une poubelle où j’ai œuvré, consciencieusement. J’ai, certes, déjà uriné : contre un mur, au pied d’un arbre, dans un terrain vague, en forêt, dans des toilettes publiques, contre des toilettes publiques mais elles étaient hors service et constituaient l’ultime frontière qui séparait mon pantalon d’une humidité menaçante. C’est là l’usage le plus exubérant que j’aie fait de l’espace public, hors ce rêve où un pompier me retrouvait au milieu des dunes pour me sauver d’une tempête de sable — serait-ce le problème ?

Je n’ai jamais été un rebelle, ni un contestataire. Je ne me suis extrait d’une petite classe moyenne timide et discrète que vers une petite bourgeoisie timorée et tiède. Jamais la République, la Nation, la France n’ont tremblé sur leurs bases à cause de moi, ni la société, ni l’Europe, ni le monde. Quelles bases fragiles il leur faudrait ! Et quand bien même ?

J’aime Romain et je ne comprends pas en quoi cet amour, ou sa reconnaissance, ou celle du couple qu’il a permis, serais-je même un trublion, le couteau entre les dents, la banderole au poing, je ne comprends pas en quoi cet amour menacerait la société.

(Bisous, môssieu.)

vendredi 29 juin 2012

Amours accordées, amour démembré

Certains jours, quand ne se peuvent concilier le bon sens et la nature, un instant brouillé-e-s ; quand tombent d'un même fracas les frontières et les obstacles, ensemble abattu-e-s ; quand poésie et réalisme font chemin commun, enfin réconcilié-e-s ; certains jours, le soleil et la lune éclairent un même ciel, lui brillant, elle luminescente, tou-te-s les deux radieux-ses.

Le soleil a rendez-vous avec la lune, dit le poète, d'un ton et d'une humeur joviaux-ales. Et, badinant toujours, le poète et sa muse, cruel-le-s, chantent leurs amours contrariées et leurs délices différées. Certain jour arrive et les voilà joué-e-s : le soleil, la lune, l'amour, tou-te-s se sont trouvé-e-s. Les corps et les âmes, enlacé-e-s, enfin s'unissent.

Quand des siècles et des ères seront passé-e-s, que ne resteront sur la terre stérile que nos ruines et nos souvenirs, à demi effacé-e-s, le soleil et la lune toujours s'aimeront, de temps en temps seulement embrassé-e-s. Un instant fugace, il-elle-s se retrouveront dans un coin de ciel et, une fois les météores et les astéroïdes bordé-e-s, se souviendront de leur jeunesse. (Mais ni des hommes, ni des femmes, qu'il-elle-s n'auront pas remarqué-e-s.)

Comme tous les couples, lui vieilli, elle usée, tous les deux fatigué-e-s, il-elle-s reviendront se chauffer le cœur à l'heure de leurs premières amours. Qu'elles étaient belles ! Qu'il-elle-s étaient beaux-elles ! Un seul nuage, une seule nuée, inopportun-e-s, viendront leur sourire troubler : toutes ces phrases, tous ces mots, qui alors par des tirets furent démembré-e-s.

vendredi 15 juillet 2011

Identité française

La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas.C'est joliment dit, mais ce n'est pas de moi : c'est de Brassens, qui n'était pourtant pas norvégien. Eva Joly a proposé de supprimer le défilé militaire du 14 juillet. Pas le 14 juillet, notez bien : juste le défilé militaire. Aussitôt, la droite et la gauche de lui tomber dessus : elle n'y pense pas, cette norvégienne ! elle ne comprend pas la France ! et le lien séculaire entre le peuple français et son armée !

Deux choses, si vous permettez.

Primo, soyons très net, voilà bien un sujet dont je me moque. Mais, dans le même temps, je ne vois pas de problème à l'aborder. Le défilé du 14 juillet, ce n'est ni mon quotidien de bobo, ni celui de la France qui travaille : ce quotidien, les 364 autres jours, doivent plutôt être emplis de chômage, de pouvoir d'achat, de retraites, etc. Mais, après tout, la politique, ce n'est pas que parler du quotidien : ce peut être un espoir, une vision, une direction commune. Qu'y a-t-il de choquant à vouloir que notre futur ne soit pas lié à notre armée,  ni dicté par elle ? C'est bien une question qui ne me fait pas rougir. C'est autre chose que de ce demander si notre avenir peut se faire sans l'étranger, soit dit en passant. Ce lien avec l'armée, en 1870, évidemment ; en 1918, bien sûr ; en 1945, admettons. Mais aujourd'hui ? Je n'ai pas la réponse, mais la question peut se poser.

Secundo, surtout, les mêmes qui nous disent aujourd'hui qu'Eva Joly ne comprend pas l'âme française, car elle est norvégienne, ces mêmes sont ceux qui nous ont infligé un débat sur l'identité nationale, les mêmes qui s'inquiètent de la binationalité, les mêmes qui restreignent le droit d'asile et rejettent à nos frontières des étrangers devenus nos voisins. Tout français que je suis, je ne comprends pas : mon lien à l'armée n'est rien devant mon lien à la devise de la République. Liberté, Egalité, Fraternité. Y pensaient-ils, à la France, ces hypocrites, tandis qu'ils bafouaient la noblesse de ces quelques mots ?

Eva Joly n'a peut-être pas une grande expérience des valeurs françaises, pour reprendre les mots ignobles de François Fillon. C'est pourquoi peut-être ces valeurs lui sont encore plus fraîches et plus présentes à l'esprit. Elles ne sont pas encore usées par trop de routine, de compromission et de médiocrité.

samedi 11 septembre 2010

Pourquoi je déteste C.

Ce que disent les sauvages : la politesse n'est qu'une convention. De même, ce que disent les barbares : le langage n'est qu'un outil. Bandes d'ânes, hordes de crétins ! Qu'un outil ! Comme le feu, l'archet et le pinceau, rien de moins. Qu'un outil... Les chimpanzés vident les fourmilières comme on récure un pot de glace, tirant d'un bâton une cuillère : on s'émerveille. Qu'ils sont intelligents : ils créent des outils ! (Et encore, ce n'est rien : les aigles utilisent des philosophes comme ouvre-boîtes pour faire de la soupe de tortue.) Un bâton, pensez-vous ! admirable ; mais le langage ? rien qu'un outil. Le naturalisme fait des ravages. Rien qu'un outil, mais pour penser, pour sentir, pour aimer, pour toucher, pour transmettre, pour rêver, pour souffrir, pour pleurer, pour rire, pour tuer et pour mourir. Rien qu'un outil.

Je vous vois venir, se disent-ils. Le vieux con vieuxconne : à bas les smileys, à bas le progrès. Vivent la stase, l'embaumement, la momification. Qui trop embrasse finalement étouffe. Deux objections : tout mouvement n'est pas progrès, le maintien vaut mieux que la régression.

Et une troisième pour les conservateurs, à l'opposé : altérer n'est pas dégrader. Quand Michel Tremblay fait entendre pour la première fois du joual dans ses écrits, il ne profane pas le français. Il l'époussette, le décrasse à grande eau, lui redonne ses couleurs. Conservation contre restauration. Sous la patine du français de Paris, ancienne et respectable, qu'on avait fini par prendre pour la chose même, la langue étouffait : débarrassée de la croûte, surgit une Joconde, la grosse femme d'à-côté, elle est enceinte. Voilà la vie.

Pourquoi râle-t-il, alors ? Parce que je déteste C. et que j'ai enfin compris pourquoi. C'est ce que j'essaie de vous dire.

Je n'essaie d'ailleurs pas de me justifier, notez-bien. Je déteste C. et je m'en trouve très bien. Ce garçon ne m'a jamais rien fait ; nos contacts sont rares, courts et circonscrits ; je le connais à peine. Aucune raison, donc, à ce que je ne le déteste pas : aussi injuste, aussi pétrie de préjugés, aussi gratuite puisse être ma hargne, elle ne lui risque aucun inconfort. L'amour du ver de terre pour l'étoile est tragique, mais la haine de la lune pour le moustique ? Indifférente. Pour autant, je suis assez heureux de savoir enfin pourquoi je déteste C.

Je grogne parfois d'entendre la jeunesse faire rimer bigoudi et Mouloudji, mais que m'importe ? L'usage m'accroche l'oreille, habituée à d'autres musiques, mais quoi ? Si cette prononciation est sincère... Ce que je déteste chez C. c'est qu'il écrit volontairement mal. Par bouffonnerie, il écrabouille les mots, leur inflige des orthographes drolatiques. Pour assaisonner des phrases fades, il ponctue trop comme un mauvais cuisinier qui abuserait du poivre. Cinq points d'exclamation, la marque d'un esprit malade, écrit Terry Pratchett. Une circonstance atténuante serait l'incompétence ou l'idiotie, mais non : je soupçonne C. d'intelligence et il sait certainement écrire.

Une explication, peut-être : C. est obsédé par l'apparence de la jeunesse. D'où son style : Jennifer, treize ans, encre fuchsia et petits cœurs sur les i.

Le langage souffre au passage. Mais, après tout, ce n'est jamais qu'un outil.

samedi 3 février 2007

Quarantaine

Un auditorium n'est pas un sanatorium.

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dimanche 2 juillet 2006

Emmerdeurs

Attention : ce billet contient 176% de vos apports journaliers recommandés (AJR) en clichés éculés.

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jeudi 15 juin 2006

Incontinence des Lyonnais

Et sécrétions diverses de quelques autres citadins illustres.

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jeudi 1 décembre 2005

Héroïsme

Sans mes lunettes, ça ressemble un peu à hémoroïdes.

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vendredi 8 avril 2005

Tout est relatif

Qui mérite qu'on n'en plaisante pas.

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vendredi 1 avril 2005

Qu'attend-il donc ?

Où l'Auteur se surprend à rêver de l'Ancien Testament.

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mercredi 9 mars 2005

Je préfère mon fan-club à celui de Dieu

Où l'Auteur fait encore de la pub au New-York Times...

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vendredi 18 février 2005

Trouillards

Où l'Auteur voit le principe de précaution frapper là où on ne l'attend pas.

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mardi 25 janvier 2005

Diplomatie, oui, mais à géométrie variable

Où l'Auteur renonce à creuser son ulcère.

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samedi 22 janvier 2005

Con comme une éponge

Où l'Auteur s'interroge sur la sexualité des bisounours.

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vendredi 7 janvier 2005

Défendons les traditions !

Où l'Auteur frappe trois fois du poing sur la table.

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