samedi 1 août 2015

La guêpe

Il regarde un instant la pluie derrière la vitre. Il retourne s’asseoir et interrompt son voisin dans sa lecture par des mots anodins. Il se relève et va à la fenêtre. Il fait le tour de la table. Il chantonne en dépit de la musique. Il regarde par-dessus l’épaule de celui qui dessine. Il se rassoit. Il tapote sur la table. Il se relève. Il va à la fenêtre. Il insulte la pluie. Il fait le tour de la table. Il va à la fenêtre. Il pose son front contre la vitre.

Il tourne, frustré et impuissant, comme la guêpe qu’on avait enfermée, la veille, sous un verre — et qu’il avait libérée.

mercredi 15 octobre 2014

Chose vue

Ce matin, sur la ligne D du métro lyonnais, en direction de Gare de Vaise, un jeune homme est monté dans ma rame, à la station Bellecour, il me semble, mais je ne saurais l’assurer. Vaguement rouquin, il avait cette coiffure caractéristique de notre époque : heaume de cheveux longs en vague au sommet du crane, poil ras sur les tempes et la nuque, barbe mi-buisson, mi-construction. Il portait un pull-over en jersey comme en tricote ma tante Michèle, mais comme aucun que ma tante Michèle ait jamais tricoté : un clown rigolard en occupait le ventre, avec un pompon rouge en guise de nez, environ au niveau du nombril du jeune homme. Sitôt assis, celui-ci quitta son si beau pull : un T-shirt informe, avec un pantalon tubulaire, emballaient son corps filiforme.

Quelques stations plus loin, sans doute à la station Gorge de Loup, peut-être à Valmy, un second jeune homme est monté, sans voir le premier, sans être vu de lui non plus, et est resté collé à la porte de la rame. Son sweat-shirt éblouissait, par son blanc fluorescent d’abord ; par les étoiles jaunes, rouges et vertes qui le parsemaient, surtout : on l’eut dit taillé dans un reste de la moquette de la piste aux étoiles. Craignant sans doute une pluie soudaine, la chute d’un pot de fleur, ou le risque de passer inaperçu, il s’était coiffé d’un chapeau melon noir. Entre le couvre-chef d’ombre et l’habit de lumière : la barbe rituelle, les lunettes de plastique vintage, l’air blasé.

Le terminus approchant, le premier jeune homme se leva, remit son pull-à-clown et se dirigea vers la porte que gardait toujours le second. Ils se virent et marquèrent un temps de surprise : sans un mot, sans le début d’un sourire, ils se toisèrent d’un regard méprisant. Les portes s’écartèrent, ils sortirent et marchèrent côte à côte jusqu’à l’escalator sans plus se regarder. Ils n’existaient plus l’un pour l’autre : certains et fiers, chacun de son côté, d’être unique.

samedi 27 septembre 2014

Vacuité présente

Dans l’Art presque perdu de ne rien faire, Dany Laferrière reprend à son compte un aphorisme de Louis Aragon. La vie serait de changer de café. La vie est aussi bien de marcher dans les grandes capitales, à la montagne et dans les sous-préfectures.

La vie est certainement de regarder passer les gens par la fenêtre.

Ici, le bureau donne sur le cours. Passent trams et jeunes gens bien faits qui se dirigent vers le club Victor Hugo. Poireautent ceux qui guettent l’ouverture du marchand de journaux, qui ne semble pas être une science exacte. C’est la place du salon, aussi, qui offre la meilleure stéréophonie. J’y suis assis sur ma chaise de bureau en bois clair comme ce samedi matin d’automne, Michel Legrand joue de la musique américaine pour piano.

Je ne parviens pas à dire la poésie des décors qu’on traverse lors d’un Paris-Lyon en TGV, alors je regarde le soleil percer à travers les feuilles des platanes, moucharabieh qui s’imprime sur les façades des immeubles d’en face.

L’Équipée malaise attend sur un accoudoir du canapé.

vendredi 7 février 2014

Le grand tour

J’entre dans une librairie le plus souvent pour en ressortir les mains vides. Parfois à l’étonnement du libraire, qui peut me voir pendant un certain temps vagabonder consciencieusement entre tous les rayons de son magasin, apparemment à la recherche de quelque titre bien caché.

Eh non.

Observer l’agencement des étals, toucher le relief des couvertures, regarder les grands livres de photos et de peinture, laisser courir l’œil sur les titres incongrus ou lourdingues est un des plus grands plaisirs qui soient. Du même ordre que celui de ma mère qui, dans le Marais lorsque j’étais plus jeune, s’arrêtait à toutes les vitrines des magasins de mode, de bibelots et de décoration, semblant engloutir des yeux l’intégralité de leur contenu. (J’étais jeune et bien plus impatient qu’aujourd’hui quoiqu’on en dise, le prisme de ma mémoire déforme probablement.)

N’espérez pas vous débarrasser des livres était le titre d’un recueil d’entretiens (un peu bavards) avec Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, paru il y a quelques années. J’espère que l’avenir leur donnera raison.

lundi 5 août 2013

Quart d’almanach

Ah ! ces jours où l’inspiration volette comme une abeille de fleur en fleur, faisant son miel d’un rien, d’une pensée fugace ou d’un souci léger, testant, goûtant, tentant, sans jamais se poser, sans jamais s’arrêter. Ah ! qu’ils sont doux, ces jours, mais qu’ils sont loin… L’esprit est cette mouche empêtrée dans le saindoux qui suinte au fond de la poêle ; et le corps, collé à ses vêtements que la sueur empèse comme le suint, la laine du mouton. Le temps n’appelle plus à la paresse : on aspire à l’anéantissement, on guette le ciel, on prie pour l’apocalypse. Que vienne enfin l’orage, la foudre, le tonnerre, la grêle, les torrents, les fleuves, quoi ! les averses de grenouilles, les nuages de sauterelles, qu’importe pourvu qu’arrivent quelques gouttes de pluie, un instant de fraîcheur. Aussitôt, on hésite et l’on s’en veut : les pauvres agriculteurs, et les hôteliers, et les sinistrés, y pensait-on ? Et les viticulteurs, surtout, dont les pertes présentes sont nos tristesses futures ! On se reprend, on se concentre, on imagine l’hiver glacial où le velours du Bourgogne adoucira nos gorges enrouées, où les fruits du Beaujolais feront comme un dessert volé, où les épices du Saint-Chinian nous rappelleront les pays chauds, ces pays où l’air léger caresse la peau comme un voile léger, ces pays où l’air plombé brûle la peau comme le souffle d’un brasier, ces pays où l’air épais a comme un goût de sable — on a beau vouloir oublier, cela nous hante, cela nous tourmente, comme le feu de l’enfer agace les damnés. Les nuages s’accumulent, les oiseaux se taisent, le ciel est d’acier, des étincelles dérisoires le parcourent. Au loin, on devine le grondement du déluge : l’horizon se trouble, les montagnes lointaines disparaissent, on se prend à espérer. Mais ici, rien. Pas un souffle pour troubler la poussière. Pas une larme pour apaiser la terre. Le silence. Quand tout à coup, enfin ! mais non, pas une goutte, juste une plaque d’écorce tombée du tronc d’un platane. Ah ! la chaleur, passe encore, mais cette attente, cette attente qui n’en finit pas, et ce coton immobile qui nous enveloppe, cet étouffement tiède. Que vienne enfin l’automne, qu’on puisse se plaindre de la pluie.

vendredi 1 mars 2013

Histoires de famille

Il faudrait qu’on aille un jour manger chez Troisgros, comme ça ça ferait quatre gros ! Parce que mon grand-père maternel (pas Roland, l’autre, Guy, celui de la demi-goutte ; mais je me doute que vous suivez) pesait son quintal et plus si affinités, j’ai souvent entendu cette exclamation prononcée par ses filles. Il n’était pas avare de bons mots que souvent seul il pouvait comprendre : il fallait lui demander de les expliquer, ses blagues reposant sur des calembours complexes, des références culturelles ou des souvenirs de voyage. Pas en reste, il savait aussi user de ce genre d’expression fine que le monde entier nous envie : mon pied au derche, c’est de la tantonne, dans l’cul la balayette. C’étaient celles qui revenaient le plus souvent. Cela me laisse penser que les quatre gros le faisaient plutôt rire.

Ces deux grands-parents lecteurs, cultivés, à qui j’ai beaucoup demandé enfant s’ils avaient lus tous les livres de leur bibliothèque, comme pour me rassurer ou m’horrifier selon les moments, avaient été stupéfaits une fois qu’un visiteur était resté à la maison pendant la pluie. Il eût fallu que la pluie cessât, avait-il proféré sur un ton de patriarche, mais tout à la fois comme s’il eût demandé : “j’pourrai ravoir un verre d’eau ?” ; Il eût fallu que la pluie cessât, le rythme de cette phrase reste en tête comme un mantra qu’on récite ; Il eût fallu que la pluie cessât, avec ces subjonctifs qui paraissent naturels et qu’on ne fait pourtant plus que lire.

Aller manger chez Troisgros fait remonter pas mal de souvenirs.

samedi 5 janvier 2013

Il y a une vingtaine d'années...

Le hasard vous fait parfois tomber sur un excellent professeur : tel fut M. Monvoisin, mon professeur de musique au collège Lavoisier de Pantin.

Pendant ces quelques années, à raison de deux heures par semaine, il a pu nous faire chanter de la chanson française (beaucoup) ; j’ai souvenir de Jonasz, Souchon, Brassens, Gainsbourg. J’en oublie évidemment. Je me rappelle aussi qu’on nous ait expliqué ce qu’était une suite, une symphonie, comment lire sommairement une partition, qui étaient les grandes figures de l’histoire de la musique européenne, certes avec des succès mitigés. Bon, devant des gamins de 12 ans de Seine-Saint-Denis, il sacrifiait aussi à l’évidence en passant de la pop et du rap. J’ai ainsi chanté les Beatles, Madness, McSolaar, et j’en oublie à nouveau.

Il n’oubliait pas le rythme, le sens de la progression de la musique : qu’est-ce qu’on a pu taper sur des claves ! En revanche, pas de flûte à bec, jamais, préservons autant que possible les oreilles de tous et surtout des autres classes voisines (les murs n’étaient pas bien épais). On martyrisait aussi les bongos, qui avaient sa faveur. Je ne sais si ça valait mieux.

Petit signe amical en guise de reconnaissance.

lundi 26 novembre 2012

Fabulette (encore)

Ratapom et ratapon
Dieu seul sait pourquoi
Ratapom et ratapon
Régulièrement on doit
Ratapom et ratapon
Glisser malgré soi
Ratapom et ratapon
Un vers absurde et un peu con

dimanche 14 octobre 2012

Deux écrivains français

Charles Dantzig (1961-) est polyvalent. Poète, essayiste brillant (voir ses excellents Dictionnaire égoïste de la littérature française et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien), romancier, traducteur sont parmi ses diverses casquettes. Dans sa production littéraire, on relève des tas de trucs (loin de moi l’idée d’un jugement dépréciatif en employant ce terme) dont l’un de ses favoris semble être de couper certains passages de ses romans par des […]. Comme si son manuscrit s’était endommagé, qu’on en ait perdu des morceaux, qu’on l’ait retrouvé dans un état partiel, ou autre chose. On note l’à-propos d’un tel procédé, bien souvent parce que l’auteur en use finement. Il n’empêche, cela peut lasser, d’autant que Dantzig est pourfendeur du cliché, du déjà vu, des stéréotypes ; qu’il évoque justement le premier auteur à utiliser ces […] dans ce but précis au détour d’un de ses livres, pour mieux les reprendre à son compte dans certains de ses ouvrages. Et l’on guette l’apparition de ces petites interruptions à la lecture de chacun de ces nouveaux romans. (Je ne sache pas qu’il y en ait un seul dans Dans un avion pour Caracas, son dernier livre, mais mon goût pour Dantzig me fait sûrement escamoter la réalité). Comme on attend, au concert d’un chanteur qu’on aime, le morceau que l’artiste ne manquera pas de chanter.

Jacques Drillon (1954-) est polyvalent. Critique, grand connaisseur de la chose musicale, de stylistique, de la langue française, il a récemment publié un petit opuscule de courts récits érotiques, Six érotiques plus un. Je ne l’attendais pas sur ce terrain-là, mais j’ai beaucoup ri. A coté de son immense Traité de la ponctuation française, historique et érudit en même temps que drôle et diaboliquement précis, Drillon digresse beaucoup dans de courts ouvrages, toujours passionnants, souvent teintés de mauvaise foi voire de méchanceté. Mais cela n’a aucune importance. Drillon, lui aussi, semble avoir un pêché mignon : mettre tout un paragraphe entre parenthèses. Cela revient fréquemment dans Sur Leonhardt, que je viens de poser, à tel point qu’on se demande si c’est une connivence que l’auteur veut établir avec son lecteur, si veut réellement placer ce qu’il dit entre parenthèses (à plusieurs reprises, j’en douterais) ou s’il fait cela sans s’en rendre compte.

N’importe, d’autres détails sont si précieux chez ces deux-là qu’on les lit.

mardi 28 août 2012

Deux hasards

Au cours d’une de nos discussions à propos des villes moyennes françaises, Fabrice estimait qu’un des critères de démarcation d’une ville d’un certain rang par rapport aux autres était la présence d’un restaurant (au moins) dénommé Un Singe en hiver. Cela doit pouvoir s’expliquer par le film de 1962, avec Belmondo et Gabin, qui a dû être populaire à une époque. Cela ne s’explique vraisemblablement pas par l’amour des restaurateurs pour la littérature ; car enfin le roman d’Antoine Blondin, dont est tiré le film, ne semble plus vraiment lu aujourd’hui. Nous avons eu loisir de vérifier ou d’infirmer l’hypothèse hardie de Fabrice dans quelques villes du sud-ouest de la France.

Quelques jours plus tard, l’écrivain et critique Pierre Assouline, sur son blog, se posait des questions très voisines. Les restaurants en moins.

*

J’ai lu récemment Adolphe, de Benjamin Constant. Ce court roman de 1816, romantique en diable, dépeint les tourments d’un jeune homme empêtré dans une relation amoureuse qu’il a provoquée mais dont il ne veut plus. En même temps, je lisais La Conscience de Zeno, du romancier italien Italo Svevo. Ce pavé de 1923 est l’un des premiers romans directement inspirés par la psychanalyse. L’écrivain y explore la vie de Zeno et ses relations avec ses proches (ses père, femme, maîtresse, belle famille, associé commercial), entremêlant constamment le récit du déroulement de l’intrigue et la réflexion des personnages sur ce déroulement.

Dans ces deux romans une place envahissante revient au personnage principal ; Constant comme Svevo prennent une page pour décrire les relations entre le héros et leur père, dans leur adolescence. Ces deux pages sont incroyablement proches. Une phrase particulièrement paraît avoir été recopiée par Svevo du livre de Constant, parce qu’au mot près elles sont identiques. Je cite de mémoire : Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d’avoir eu un entretien de plus d’une heure avec lui. Svevo, qui parlait français couramment, avait-il un Adolphe dans sa bibliothèque ?

vendredi 27 avril 2012

Madeleine de Proust et plats d'abats de veau

Enfant, il m'est arrivé plus d'une fois de faire la cuisine avec ma mère. Témoins ces cakes dont, autant que je me souvienne, aucun ne fut jamais bon, car trop secs, trop durs. Comme les pains d'épices du grand-père ou les trop flasques cornichons de l'autre grand-père. Je repense, à peu près à chaque fois que je mange un plat s'approchant et que mon esprit divague parfois loin des sphères culinaires, à ces plats qui reviennent tout droit de l'enfance.

Le tripoux (de Saint-Flour, cela va sans dire). Déjà, lors d'un passage à Saint-Flour il y a plus de quinze ans, l'arrêt repas avait consisté en un tripoux. Il y a quelques semaines, je ne pouvais vraiment pas y couper. Il est d'ailleurs fort probable que je l'aie mangé les deux fois exactement au même endroit, sans que j'arrive à m'en souvenir avec certitude. Cela précisément est délicieux.

Le foie de veau au persil. Fabrice déglace au vinaigre avant de servir et l'aime avec de la purée, mais ma mère l'a toujours fait revenir au beurre avec du persil. Étonnamment, je ne l'ai jamais préparé ainsi alors que c'est très fondant, et que j'ai une image parfaitement nette des petites fleurs de persil grillées qui croquent sous la dent précisément quand je mange un foie avec un jus déglacé au vinaigre. A croire que l'image mentale du persil croustillant suffit.

Les rognons et champignons à la crème, flambés. Quand on est gamin, si on peut flamber quelque chose, ça ne peut être que meilleur. D'ailleurs, ce plat se retrouvait flambé à tout et n'importe quoi : rhum, whisky, alcool de fruit, ce qu'il y avait dans le placard, sans forcément de souci de goût. A Bellecour nous flambions souvent, que je sache ; et cela me rappelait immanquablement ces rognons retour du marché du samedi midi. Je ne sais pourquoi, nous ne flambons plus alors que la flamme est bien vive.

Ce soir, foies de lapin : ils me ramènent déjà en pensée à la salade et aux foies de volaille, plat fréquent du dimanche soir, qui accompagnaient bien souvent un énième visionnage de Robin des bois (avec Eroll Flynn, naturellement). Et, partant, à peu près chaque fois que j'en mange, Claude Rains ponctue, dans ma tête, de sa voix aristocratique et chevrotante, les phrases de la conversation du repas de ses Oh, vous n'oseriez pas ! et autres mielleux N'est-ce pas, Lady Marianne ?. Parfois, Basil Rathbone arrive sans crier gare et s'emporte : Je lui ferai rendre gorge ! (un foie coupé net en deux dans l'assiette) ou s'inquiète, croyant avoir aperçu l'ombre de Robin derrière un pilier : Vous croyez qu'il ait entendu ? (en fait, un petit rognon caché derrière un gros foie). Comment qui que ce soit pourrait avoir entendu, puisque tout ce délire reste intérieur ?

mercredi 4 avril 2012

Du sang sous les ponts

Depuis peu, la radio qui fournit le métro lyonnais en ambiance s'est pris de passion pour une chanson anglophone qu'il m'a fallu bien du temps pour reconnaître : celle qui fut reprise par Joe Dassin sous le titre, si ma mémoire est bonne, de La Marie-Jeanne. Vous comprendrez que je m'en tienne là, que j'en reste à mes souvenirs que je ne veux réactualiser. Cette chanson parle d'une femme, la Marie-Jeanne, qui est enceinte. La mélodie est douce-amère, mais ne manque pas de swing ; on ne comprend ce qui la rend si oppressante qu'une fois que la Marie-Jeanne finit par se jeter du pont de la Garonne.

Cette chanson figurait, je crois, sur une cassette que mon père s'était compilée et sur laquelle il avait écrit Année 1974. Cette cassette, nous l'écoutions chaque fois que nous rentrions, tard, de Saint-Amand-Montrond où nous allions voir, deux fois par mois, notre famille restée au Berry. Dans la nuit noire du bourbonnais, à l'arrière d'une BX blanche, cette phrase me frappait à chaque fois : la Marie-Jeanne s'est jetée du pont de la Garonne. C'était un soulagement quand, juste après, Michel Sardou suppliait qu'on ne l'appelât plus jamais France. (C'était un soulagement, ensuite, quand Michel Sardou arrêtait de hurler.)

J'avoue ne pas avoir prêté une grande attention aux paroles anglaises de la chanson originale. Tout juste notai-je, revenant très souvent, le mot bridge. Comme musique d'ambiance, voilà qui est audacieux, se dit celui qui attend, au bord du quai, que sa rame arrive à toute vitesse. Cela manque, à tout le moins, d'un petit peu de zaï zaï zaï zaï.

mardi 3 janvier 2012

Bientôt la fin d'une époque ?

Je profite lâchement de ce que je suis plus tôt à la maison que Fabrice pour m'écouter en Suisse La Belle Meunière de Schubert, Fabrice n'aimant pas vraiment le genre lied (la version de Jonas Kaufmann est à la fois optimiste et sombre, à souhait) ; et pour bien commencer l'année je suis en train de me finir avec ça la Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier, de Patrick Rambaud.

Patrick Rambaud est savoureux ; il est fin ; il est malicieux. Comme dans les quatre précédents opus, il relate à la façon de Saint-Simon, langage et style très XVIIe siècle, l'année écoulée du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Il caricature tous les politiques, quel que soit leur bord, présentant de façon drolatique la comédie humaine de la vie politique française de notre temps. Sa justice dans le traitement de tous, la satire n'épargnant personne, est bienvenue. Tout le monde en prend pour son grade, mais pas dans un esprit tous pourris qui serait trop facile : il pointe plutôt les travers, les actes, les propos malhonnêtes, inélégants, amoraux, injustes, langue de bois de nos chers dirigeants. Après les abîmes de Vie et Destin, de Vassili Grossman, qui dénonce le stalinisme autant que le nazisme sur près de 1 200 pages, un peut de légèreté n'était pas de refus.

(Et meilleurs vœux à tous, bien entendu.)

vendredi 23 décembre 2011

Apostille au billet précédent

Le mathématicien allemand Ernst Kummer (1810-1893), qui a entre autres fait avancer la démonstration du grand théorème de Fermat, avait la réputation de ne pas connaître les tables de multiplication.

Une anecdote à son propos dit qu'un jour il a eu besoin devant des élèves d'avoir le résultat de 7 × 9. Il aurait procédé ainsi : Ça doit être autour de 60, parce que 7 × 10 = 70. 61 est premier ; 62 est divisible par 2 comme 64, 66 et 68 ; 65 est divisible par 5, 67 est premier et comme 7 × 10 = 70, 69 est trop grand. Donc la seule possibilité est 7 × 9 = 63.

mercredi 21 décembre 2011

Retour à Lyon

Salut, Belgique, à tes fiers flamands blonds,

Aux vastes plaines qui fuient vers la mer,

Salut, colline de Waterloo, ridicule ton lion,

Courbes de Meuse, forêt de Soignes dans la brume des matins endormis,

Cote de sucre en poudre ou tout le monde se rue,

Fort de Huy, port d'Anvers, Liège, je n'ai fait que passer près,

Cathédrales et monuments gothique brabançon, style à la con,

Salut, files fantastiques, gouvernement papillon enfin,

Hospitaliers, tavernes et musées,

Salut : c'est fini pour cette fois, je ne reviendrai pas.

dimanche 4 décembre 2011

Erreur d'orientation

J'aurais bien aimé être musicien, entrer sur scène en habit sous les applaudissements et faire des miracles. Beethoven est mort et n'est plus que poussière, quelques grains tachetant une portée, mais de son souffle le flûtiste le ressuscite, tandis que les premières gouttes de pluie tombent des cordes staccato, le tonnerre gronde au loin dans les contrebasses, les notes s'envolent comme des hirondelles d'un fil électrique, elles zigzaguent entre les éclairs que frappent les timbales.

Juste après Dieu et magicien : musicien.

Au lieu de quoi, je suis informaticien et, la journée longue, je fais apparaître sous mes doigts des bogues et des vermines, certains anecdotiques et rigolos, comme de mauvais garnements qui tirent la langue aux passants, d'autres énormes et terrés qui, murènes monstrueuses, attendent l'instant où ils surgiront pour dévorer un banc de données. Tantôt Docteur Frankenstein, tantôt Garcimore, je persécute mes créatures et je m'empresse de remettre dans mon chapeau le lapin qui louche.

mardi 15 novembre 2011

Par ici...

Carl Orff est connu pour Carmina Burana. Il a bien composé quelques autres morceaux, des musiques de film, mais rien qui puisse déranger cette association mentale, même si l’on a jamais entendu l’œuvre : « Orff – Carmina Burana ». L’homme aimait la musique ancienne, renaissante et moyenâgeuse. Carmina Burana est inspirée de chants du même nom qui datent du XIIIe siècle, retrouvés en Allemagne, mais la version d’Orff est très différente de l’original. Les goliards (sortes de troubadours version clergé) qui ont écrit les chants d’origine n’avaient évidemment pas idée des Rolls Royce symphoniques à la mode huit siècles après eux, permettant tout le technicolor souhaité.

Cependant…Orff a laissé une petite chose, un bijou méconnu. Il n’est pas vraiment de lui non plus puisque c’est une transcription d’une pièce de clavier de William Byrd, un très grand compositeur anglais. L’œuvre d’Orff est confidentielle au point que je n’ai pu en trouver une vidéo. En revanche la pièce d’origine est, elle, une des plus connues de son compositeur : The Bells, qui démontre la maîtrise de son auteur pour le clavier.

Orff commence calmement, fait prendre de l’ampleur à son orchestre en avançant avec un balancement qui tient du mouvement perpétuel, en une procession de cordes qu’on penserait ne jamais entendre s’arrêter. On est accueilli dans un espace qui s’ouvre au fur et à mesure devant soi jusqu'à la submersion.

Le morceau s'intitule Entrata ; je m'introduis avec lui dans la petite place généreusement offerte par le maître de céans.

mercredi 18 mai 2011

Journalisme de l'extrême

Immenses sont les ténèbres qui nous entourent. On comprend l'univers comme on avance dans une caverne : l'obscurité devant nous s'éclaircit à peine que des ombres plus noires encore s'amassent derrière elle ; on se retourne et le chemin que l'on croyait connaître a disparu. Alors, pour se rassurer, l'homme laisse de loin en loin un brasero, une connaissance brute, violente, sauvage, mais qui suffit à réchauffer l'esprit qui s'égare.

Ces vérités nous viennent d'une ère lointaine, où les hommes habitaient justement les cavernes. La vie était précaire : il ne s'agissait pas tant de savoir que de savoir-vivre — de savoir-survivre. Il ne faut pas toucher le feu, il ne faut pas entrer dans la grotte de l'ours, il ne faut pas traverser devant le mammouth, la femme de ton voisin tu ne convoiteras pas, il ne faut pas mettre les doigts dans la prise, il ne faut pas mettre les couverts dans le micro-ondes, il ne faut pas dire malgré que.

On apprend ces vérités tout gamin, en même temps qu'on apprend à ne pas les questionner. Mais, comme l'enfant arrête un jour de croire que les parents ont toujours raison, l'homme commence à douter et veut savoir de lui-même.

Voilà la noble tâche à laquelle je m'engage aujourd'hui : essayer et dire. Braver les interdits les plus anciens et vous rapporter, lecteur, les enseignements de mon audace. Attendez-vous à voir tomber devant vos yeux les hauts murs de la superstition, contemplez l'immensité du savoir, marchez vers l'horizon de la connaissance !

J'ai commencé dès ce soir et je puis désormais vous le dire : on peut ne pas obéir aux étiquettes ! On peut laver ses vêtements à 90°C sans qu'ils semblent rétrécir. Les étiquettes mentent !

(Ou bien c'est au séchage que se produit la contraction et j'aurai l'air très sot, demain matin, pour enfiler mon caleçon.)

mercredi 9 mars 2011

Fable

Jeunes et beaux, voulurent aller
À l'aventure deux jeunes gens,
Lui grand, viril, elle poitrinée,
Tous deux sans argent.


Un stratagème, ils conçurent
Pour espérer voyager.
Par qui leur prêtait sa voiture
Ils se laissaient déshabiller.


À chaque étape, son vêtement :
Un voile à Tulle ; un vison à Versailles ;
À Nîmes, un jean ; à Gand des gants ;
Par un grand froid, un chandail.


Nos charmes, se disaient-ils,
Franchiront tous les ponts.

Ils ne se faisaient pas de bile
Et comptaient voir le Japon.

Pourtant, leur beauté passa
Plus vite qu'on ne l'eût cru.
Loin du Japon, hélas !
Abou Dabi : ils finirent nus.

vendredi 21 janvier 2011

Demain est un autre jour

Une nouveauté qui sonne comme un adieu : je viens d'entendre la cent-quatrième symphonie de Haydn, dite London, par Antal Dorati. Je la connaissais déjà, par ailleurs et par d'autres. La nouveauté, c'est que, cette fois-ci, j'ai entendu les cent-trois précédentes auparavant, par Dorati aussi. Après cette cent-quatrième, que restera-t-il ? La deuxième symphonie concertante et quelques versions alternatives, trois fois rien. Des souvenirs, assez brouillés : je confonds Marie-Thérèse et le Philosophe, l'Ours et la Poule, le Printemps et l'Été. Un vide.

Il y a quelques années déjà, j'avais lu la neuf-centième chronique de "la Montagne" de Vialatte. Il m'avait fallu trouver des produits de substitution : ses romans, ses Bananes de Königsberg, ses écrits sur l'astrologie... Un jour de rechute, je me suis même lancé dans sa correspondance avec Henri Pourrat. (J'en suis au quatrième tome.)

Le premier sommet escaladé est une folie ; mais les suivants : des nécessités. Sitôt passée la crête, on contemple la vallée, elle semble un précipice, il faut grimper de nouveau, grimper toujours pour ne pas y tomber. Je n'ose pas aborder Zola ou Balzac, comme un alpiniste suisse tremblerait devant l'Himalaya : s'il y va, en ressortira-t-il ?

Qu'écouterai-je demain ? Faisant fi de toute cohérence stylistique, je pense entendre les symphonies de Miaskovsky, une par une, jusqu'à la vingt-septième.

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