Carnet de voyage › Sous-préfectures et assimilées

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vendredi 24 juillet 2015

Lunéville

Il est midi passé et le château brille comme un lingot. Lunéville : le Versailles lorrain où le roi Stanislas de Pologne tenait cour. C’était il y a bien longtemps : il est midi passé et le château est fermé. Revenir après quatorze heures. Alors on cherche l’ombre dans les jardins, magnifiques jardins à la française, avec des pièces d’eau et des fontaines tourbillonnantes, mi-versaillaises, mi-lorraines. Stanislas y avait fait construire des folies qui faisaient l’admiration de toutes les cours d’Europe. C’était il y a bien longtemps : les folies ont disparu, ne restent que deux colonnes sous un marronnier.

On va voir l’église Saint-Jacques dont la silhouette baroque attire l’œil de loin. Il est midi passé : le Seigneur casse la croûte, sa maison est fermée. Revenir à quatorze heures. Alors on visite la ville, déserte ; on passe devant les vitrines de ces magasins qui n’existent plus que dans les villes moyennes de province : une modiste qui n’habille que les femmes, un coiffeur qui propose des coupes sans shampooing, une mercerie peut-être. Il est midi passé, les boutiques sont fermées.

On passe quelques places écrasées de soleil. On serait en Provence, il y aurait des cigales et des vieux anisés qui joueraient à la pétanque. À Thionville, même, où nous étions la veille, les places étaient couvertes de terrasses. Un monsieur momifié et barbu y prenait un demi avec son fils et un gros moustachu confit dans l’alcool ; il menaçait régulièrement le gamin très sage — Tchieu ! tiens-toi bien ou t’en prends une. T’la vois, ma main ? — et impatientait son copain — Bois-la don’, qu’on en r’prenne une, j’ai soif.

Mais on est à Lunéville : pas de cigale, pas de vieux, un bistrot de loin en loin. On en choisit un, pas trop miteux, pour attendre quatorze heures, l’église et le château.

Une camionnette déboule, se gare sur le trottoir, percute un siège de la terrasse, heureusement inoccupé. Le chauffeur en descend et file dans le bar, en ressort peu après, démarre aussitôt. Le patron s’amuse que l’employé municipal ait couru aux toilettes sans rien consommer ; un habitué lui suggère de se plaindre à la mairie, oh, non, c’est Roger, il reviendra à la fin de sa tournée.  En guise de cigales, des guêpes tournent autour des verres.

Quatorze heures approchent, on repart vers l’église qui, justement, nous appelle d’une volée de cloches. À mesure qu’on approche, les coups lourds du bourdon nous font douter : ne serait-ce pas un glas ? Sur le parvis, les robes noires, les costumes gris, le corbillard le confirment. Il est quatorze heures, mais nous ne verrons jamais l’église. Le château, alors ? Il a brulé il y a une douzaine d’années, on n’en visite que quelques salles restaurées, les cuisines, un escalier.

Il est quatorze heures passées et le temps tourne à l’orage. Les commerçants retournent à leurs affaires, sans se presser : la modiste, le coiffeur, peut-être une mercière. Nous quittons Lunéville.

jeudi 23 juillet 2015

Langres

Ayant bien soupesé la masse d’a priori qui écrase la petite cité, nous en fîmes fi : hier, nous étions à Langres.

Langres est une ville d’à peine 8000 habitants, sous-préfecture (on n’a même pas vu le bâtiment), où l’on comprend immédiatement pourquoi il fait froid. Alors qu’il faisait une chaleur caniculaire dans la vallée, une fois monté sur l’éperon où se situe la ville on ne frôlait plus que les vingt-trois degrés. Beaucoup de vent. Ceci posé, et le fait que la Seine prend supposément sa source en son plateau (alors que ça doit être au bas mot à plus de 60 kilomètres à vol d’oiseau), nous pouvons entrer dans le vif du sujet : Langres est magnifique.

J’entends : comparée à Avalon, à Vesoul, à Châteauroux ! Ne demandez pas à une petite sous-préfecture française d’avoir les agréments d’une ville grandiose comme Munich, où nous étions quelques jours auparavant.

Langres est toute pimpante enrobée dans la pierre de taille, avec sa pléthore de maisons et bâtiments du dix-septième, sa cathédrale et son orgue du même ou du suivant, et ses remparts de plusieurs kilomètres qui ceignent la ville haute. On en a fait le tour, c’est assez rigolo : tous les 100 mètres ou presque, vous tombez sur un panneau vous racontant l’histoire de la tour fortifiée que vous avez sous les yeux. La tour a parfois été rasée, il n’en reste que le contour, mais il est monument historique tout de même. D’ailleurs, combien y en a-t-il, de monuments historiques à Langres, 20, 30 ? L’architecture y est reine, la moindre maison semble du style le plus austère et le plus pur, celui des hôtels particuliers du Marais à Paris. L’essentiel date d’entre 1600 et 1650, avec un peu de médiéval, là une cour renaissance, ici une horreur 1996 qui a échappé à l’architecte des bâtiments de France (il devait être à Chaumont-sur-Marne pour une expertise lors de la pose du toit de verre hideux).

Diderot, l’enfant du pays, est présent un peu partout. Oh, on l’a assez vu alors je n’en parlerai pas. La gare dans la vallée était jusqu’en 1971 reliée à la ville haute par un train à crémaillère du plus bel effet, avec son viaduc à soi seul. Trop cher, mon fils ! alors l’exploitation en a été arrêtée. Comme un lointain souvenir de ce qui était en 1887 le premier train à crémaillère de France, la ville a fait installer un drôle d’engin, mi-ascenceur mi-train à câble, qui mène d’un parking sous les remparts jusqu’au chemin de ronde. La chose brinqueballe un peu, on n’est pas rassuré une fois dedans, mais Fabrice et moi l’avons emprunté pour descendre. On se bidonnait comme des imbéciles dans ce petit véhicule où l’on ne tenait probablement pas à plus de quatre personnes, mais qui devait bien grimper ses 50 mètres de dénivelé en ballotant de droite et de gauche sur tout le trajet. Que voulez-vous, il faut savoir rendre hommage aux beaux ouvrages de l’esprit humain.

mercredi 23 avril 2014

Sens

L’attente était grande et Sens a déçu nos espoirs d’humour sous-préfectoral. Pas le moindre commerce dont on puisse sourire gentiment à la vue du nom : pas de Aux Cinq Sens (restaurant, boulangerie ?), pas de Sens-i-Tif (coiffeur) ni de Sensations (activités de plein air), pas d’EfferveSens (caviste)… Sous ses airs sans façon, Sens gardait simplement son sérieux. Sens nous semblait restée sur son quant-à-soi, préservant ses secrets dans les petites sentes de son centre-ville, jusqu’à ce que l’on aille dîner au restaurant de l’Hôtel de Lyon et du marché. Nous assistâmes en ces lieux à un spectacle édifiant.

Deux jeunes gens aisés, d’une petite quarantaine d’années, prirent place à la table derrière nous. Madame et Monsieur étaient vignerons ou négociants en vins. Ils se sont raconté leurs vies à haute voix, n’ayant peur de rien et déballant tout. À l’apéritif, ils ont tenté d’en remontrer au sommelier à propos de ratafia, lui qui pourtant savait visiblement de quoi il parlait et qui se bornait, pour sa défense, à la stricte lecture de l’étiquette. À l’entrée, la méprise sur la couleur du Sancerre a failli faire tourner en boucle la conversation pour le restant du repas. Au plat émergea du tréfonds de ces âmes dignes de Machiavel le sujet de débat dont, semble-t-il, chacun repoussait jusque-là la survenue. Monsieur pontifiait avec condescendance à propos de tout ce que disait Madame, qui se lança après s’être esbaudi de la beauté du homard qu’on venait de lui servir : il fallait garder la maison Jacquot et racheter la maison de la grand-mère. Madame aurait aimé pouvoir la transmettre aux enfants. Et puis, la maison a la plus belle cave de Saint-Bris-le-Vineux, qui communique avec les caves voisines si on tombe les murs !

Les deux leitmotive du reste du dîner étaient lâchés. L’échange ne porta plus que sur la maison Jacquot et sur le rachat de la maison familiale. La nécessité d’aller voir la grand-mère dès le lendemain parut pressante, ils devaient impérieusement obtenir d’elle un accord sur la vente escomptée. À quelques verres de vin près, ils allaient dévoiler de quels moyens peu orthodoxes ils useraient pour contraindre l’aïeule de céder à leurs volontés. Monsieur ne cessait de renchérir sur les plans de Madame, avec un côté veille France et paternaliste mâtiné de l’aisance de qui n’aura jamais besoin de gagner au loto.

Chabrol n’aurait eu qu’à poser une caméra dans un coin et filmer la scène.

Nous ne saurons jamais si la grand-mère a consenti.

mercredi 16 avril 2014

Etre jeune à Avallon

Comment découvre-t-on le monde, jeune, dans une petite ville moyenne de province ? Question récurrente lorsqu’on fait le tour des sous-préfectures, et qu’on a soi-même grandi dans une agglomération de dix millions d’habitants. On s’imagine qu’il doit être difficile d’y explorer son homosexualité, qui passe en premier lieu par la rencontre avec ses semblables, par le contact avec le différent de la norme.

On marche dans le centre d’Avallon, un peu plus de 7 000 habitants, avec ce genre de pensées en tête. C’est dimanche, qui plus est jour de Carnavallon, mais on croise peu de passants. Vauban trône quasi seul en sa place, au bout de la promenade, entre magasins fermés et brasseries aux vérandas bordeaux oubliées.

On cherche un endroit où manger, on s’arrête dans une gargote qui annonce fièrement Produits frais sur toutes les ardoises. Le joli patron est manifestement confraternel, son copain est à l’une des tables et l’on ne tarde pas à voir s’asseoir à la table de derrière trois potes de 25—30 ans, charmants, du même cru.

Le repas fut bon. Le spectacle de la conversation voisine a pour un temps mis de côté les interrogations sociologiques.

dimanche 13 avril 2014

Chalon-sur-Saône

La dernière fois que j’avais visité Chalon-sur-Saône, c’était ma grand-tante Léone qui nous guidait. J’en avais gardé le souvenir d’une ville féerique où prince et manants vivaient heureux au bord de la rivière. C’est que Dominique Perben, alors maire, était ministre du gouvernement de monsieur Balladur. La fierté de ma grand-tante Léone m’avait impressionné lorsqu’elle nous avait montré sa maison : ministre du gouvernement de monsieur Balladur.

Qu’un ministre puisse être voisin d’un membre de ma famille, fût-ce ma grand-tante Léone, qui détonnait parmi mes collatéraux campagnards, avec sa crinière blanche, ses manières bourgeoises et son appartement sur la Côte d’Azur, qu’un ministre puisse croiser ma grand-tante au marché, c’était d’un merveilleux qui avait rejailli sur la ville.

Vingt ans plus tard, je craignais la déception : les années ont passé, Dominique Perben n’était pas un prince charmant, ma grand-tante Léone n’est plus. Je n’ai pas su reconnaître la maison du ministre, je n’ai pour tout dire rien reconnu de Chalon. Pourtant, ce dimanche, la ville m’est apparue vivante, coquette et joyeuse. Exactement comme l’était, il me semble, ma grand-tante.

jeudi 20 février 2014

Soixante heures en Finlande

La ville moyenne de Pori, sur la côte ouest de la Finlande, arbore ostensiblement les appas de la sous-préfectoralité.

90 000 habitants, un aéroport minuscule dont les espaces de départs, d’arrivées, de zone contrôlée et de loueurs de voitures tiennent dans une unique pièce, quelques bâtiments emblématiques de style néoclassique (mairie, musée, usine peut-être reconvertie), un centre-ville moderne tristounet selon un plan en damier. Je n’ai trouvé d’autre restaurant que celui de l’hôtel qu’avec difficulté mais j’ai compté trois cinémas avec les dernières nouveautés à l’affiche, une salle où joue l’orchestre de chambre de la ville, et de nombreux bars. De quoi passer les soirées d’hiver.

Les quelques Finlandais rencontrés sont chaleureux, plus ouverts qu’on a pu me les dire ; ils parlent tous ou presque le suédois (langue officielle du pays avec le finnois), l’allemand, ainsi qu’un Oxford English charmant. Quoi de plus agréable ?

La grande route qui longe la côte ouest est l’équivalent d’une de nos modestes départementales, avec des limitations à 80 et souvent à 60 km/h qui allongent encore les distances. Olkiluoto, ma destination de travail pour deux jours successifs, est un lieu-dit où l’on ne trouve que quelques maisons au fond d’une presqu’île, avec la centrale nucléaire du même nom qui fait face à la mer à son extrême pointe. Les plates étendues de sapins mêlées de hautes herbes, les bras de mers gelés qui s’y engouffrent doucement se dévoilent le matin amollis par les brumes, ajoutant à la désolation de l’ensemble. Une fin d’après-midi j’aperçus deux cygnes qui avançaient prudemment puis se mirent à tenter un battement d’ailes, pour s’envoler peut-être ? J’entendais déjà monter dans le silence le mouvement lent de la cinquième symphonie de Sibelius, et sa longue ligne mélodique qui ne finit pas.

mercredi 4 décembre 2013

Fontainebleau

Hasard : je suis amené à me déplacer, en ce moment, à quelques kilomètres d’où ont habité mes grands-parents et arrière-grands-parents, et où j’ai passé nombre de week-ends et semaines de vacances, enfant.

C’est à côté de Fontainebleau, sous-préfecture de Seine-et-Marne.

Fontainebleau est une ville moyenne, mais on la dit la plus vaste d’Île-de-France ; le bénéfice de la forêt probablement. Ville d’histoire, très bourgeoise, dont le centre piéton et commerçant est très agréable à arpenter. Les rois ont séjourné en son château dès Philippe le Bel, Napoléon y a tenu sa cour. J’ai parcouru son parc qui vaut bien celui de Versailles, admiré la grande pièce d’eau qui reflète le bâtiment ; j’y ai nourri les carpes de morceaux de pain sec, enfant.

Fontainebleau a sa forêt, dont certains chemins sont noirs de monde le dimanche (marcher sur les autres !) ; je me cachais dans les grands trous de son sol sableux, j’en ramenais des glands et des morceaux de bois (collections essentielles), enfant.

Fontainebleau avait son marché sous une halle couverte, gracile nappe de béton et de pavés de verre, œuvre de Nicolas Esquillan (ingénieur qui a notamment conçu la voûte du CNIT à La Défense). Fontainebleau devrait avoir honte de l’avoir laissée démolir, elle qui témoignait, par contraste, des sombres années 1940 par l’élégance sobre de sa ligne ; elle qui avait la beauté, les faveurs des bellifontains et qui remplissait exactement sa fonction. Je détestais aller au marché le dimanche matin, mais j’aimais déjà beaucoup cette halle grise et translucide, soucoupe volante qui se posait légèrement sur ses petits pieds, enfant.

samedi 14 septembre 2013

Autun

Ne pas savoir choisir entre la mort et la vie, aspirer à l’une quand on est prisonnier de l’autre, tenir son demi-charme d’une rigidité morbide mêlée de vitalité molle : que de points communs l’on peut trouver, à peine imbibé, entre les sous-préfectures et les vampires… Ainsi Autun.

Une table et des chaises peintes en vert, comme dans les jardins publics parisiens, mais si loin de Paris, de son agitation et de sa foule, une table et des chaises peintes en vert, tranquilles à l’ombre des platanes, les pieds dans un gravier blanc que rien ne dérange. Les arbres tracent une promenade, haute et large, comme une nef de cathédrale que nul promeneur ne viendrait profaner. Au bord, un parapet de pierre blanche sépare de la place en contrebas : la place centrale que bordent un théâtre, une Caisse d’épargne, une mairie, que sais-je ? peut-être un Crédit lyonnais, qui n’intéressent personne : tous sont fermés, il est midi, la place est vide, hors les deux vieux qui jouent aux boules.

Sur la table peinte en vert, d’un vert passé qui s’écaille, sur la table, deux demis : il fait si chaud que les verres suent et les gouttes en caressent les courbes. Sous ce soleil, tout est lent. Quelque part sur un tronc, perdue si au nord, une unique cigale chante en vain, sans plus trop y croire ni trop insister : toutes les trente secondes, une alarme l’interrompt, dans l’indifférence totale. Est-ce la Caisse d’épargne ou le Crédit lyonnais ? Les vieux disputent le point, la cigale attend patiemment, personne ne s’inquiète : à quatorze heures, le rideau métallique se lèvera devant la police municipale ; si l’alarme sonne toujours, il sera bien temps de s’affoler.

Les deux demis suent, on en boit une gorgée et l’on se prend à rêver. Cette subsistance anachronique, endormie autour de cette place, cet art de vivre immobile, que ne les redécouvre-t-on ? Le bonheur est là, sans doute, entre ce bistrot et la partie de boules, et ne demande qu’à être réveillé. Comment le faire connaître ? Hors les deux touristes, à demi assoupis face à leurs bières tiédies, ce ne sont que petits vieux courbés et petites vieilles racornies — comment attirer la jeunesse ?

Est-ce la bière, le soleil ou le génie ? Une idée vient soudain. On imagine un pèlerinage d’adolescents enthousiastes et la ville se réveillant : les cris aigus des demoiselles, les vocalises rauques des messieurs essayant leurs voix neuves ; les bars où les habitués délaissent le petit blanc de huit heures pour le diabolo grenadine ; les pharmacies écartant de leur vitrine les déambulateurs pour les réclames antiacnéiques. Un pèlerinage d’adolescents que leur passion du moment aurait menés ici : cette passion nosphératique pour les êtres de la nuit, les vampires et les loups garous.

Car il y a, à Autun, un monument aux morts incongru : un ange funèbre, aussi ailé que musclé, enlace un soldat nu, moins ailé mais pas moins musclé, et l’embrasse, ou le mord, dans le cou. Cette allégorie, comme toutes les allégories, a dû faire sens, un jour, lorsqu’elle a fécondé l’esprit de l’artiste. (Ce devait être une de ces nuits étouffantes où l’on se réveille surpris d’être seul, mais enlacé de ses draps dont une moiteur suspecte empêche de se dégager.) Cette allégorie a dû faire sens, un jour, il y a longtemps, mais elle n’évoque plus guère que les mièvreries adolescentes au clair de lune ou l’art homoérotique le plus vulgaire.

On imagine ce pèlerinage de jeunes filles en fleurs et de garçons sensibles, observant cette poignante étreinte, se promenant sur la promenade, prenant place sur la place. Leurs gloussements, leurs soupirs, leurs râles chasseraient les vieux boulistes, intimideraient la cigale mais réveilleraient la ville.

Le cauchemar se dissipe, l’alarme sur la place cède à nouveau la scène à la cigale, un des deux vieux pointe et dégomme le cochonnet. Autun serait-elle toujours Autun, une fois réveillée ?

lundi 9 septembre 2013

Forcalquier

Je me souviens de Forcalquier, qu’un collègue visite assidument ces temps-ci pour œuvrer sur un proche barrage. Il y a de cela plusieurs années, sur un coup de tête, un week-end prolongé où Lyon était déserté de nos amis, on partait gaiment dans le coin de Forcalquier.

Forcalquier a tous les dehors de la grâce sous-préfectorale : une concathédrale (l’évêque était aussi à Sisteron), un carillon au sommet de sa butte, près des ruines du château, un grand marché provençal, une magnifique petite maison de pierre très troisième république qui fait office de sous-préfecture (sans ce genre de bâtisse, pas de grâce sous-préfectorale, Toul devrait en prendre de la graine), et un endormissement plus que probable aux environs de novembre.

Repenser à Forcalquier aujourd’hui m’évoque par ricochet, avec un peu de mélancolie, le petit cimetière de Murviel-lès-Béziers où l’on a mis les pieds il y a quelques semaines. À Murviel, alors, je pensais entre autres aux haies d’ifs taillés du cimetière de Forcalquier, jardin remarquable, dont les loges pratiquées dans les arbres pour y caser des tombes sont plutôt émouvantes. À Murviel ce sont ces petites structures en fer forgé qui tiennent parfois lieu de pierre tombale, apparemment typiques de la région, qui donnent une bonne part de son charme au lieu.

À rebours du cimetière de Bruxelles, superbe parc avec ses arbres somptueux, ses massifs plantés, ses intimes sous-bois de mousse qu’il faut avoir vus une fois sous la pluie, le cimetière de Forcalquier tient plutôt du jardin à française. Les symétries, l’art topiaire à tous les coins d’allées, les pelouses impeccables et les vues dérobées lui confèrent cette digne élégance un rien austère.

Murviel, Bruxelles, Forcalquier : trilogie de cimetières certes, et pourtant trilogie de souvenirs de jours heureux.

dimanche 17 février 2013

Un week-end strasbourgeois

Une île sur l'Ill

Une île sur l’Ill

 

Les grues de Malraux

Les grues de Malraux

 

L'escalier des Galeries Lafayette

L’escalier des Galeries Lafayette

 

La passerelle Mimram  La passerelle Mimram

La passerelle Mimram

 

Kehl

Kehl

 

La Petite France

La Petite France

dimanche 19 août 2012

Brèves d'une mission en Chine - 9

Dimanche 19 août

Taishan, ou la sous-préfectoralité à la chinoise

Selon wikipedia, la ville aurait un bon million d’habitants plutôt que les 200 000 que tout le monde m’a annoncés. Quoiqu’il en soit, dissocier une ville chinoise de son agglomération n’est pas facile, a fortiori pour un européen, alors on n’est pas à quelques centaines de mille près. Tout au plus parvient-on à identifier un centre (ou des centres pour une ville de la taille de Shenzhen). Ce qui frappe ici, comme à Hong Kong ou à Shenzhen, c’est le nombre de magasins. Il y en a littéralement partout. Impossible de comparer à une ville européenne sur ce plan : le centre ville de Taishan, c’est un peu comme si tous les immeubles sans exception entre Perrache et la place des terreaux avaient un magasin, une petite échoppe ou un vendeur de légumes ambulant à leur pied. Dans le centre ville, un lac et quelques bars sympathiques autour, un hôpital, deux hôtels luxueux à l’occidentale et bien sûr de nombreuses galeries commerçantes peignent le tableau d’une ville qui se veut moderne, qui se modernise.

Les postes de police m’ont irrémédiablement évoqué nos gendarmeries, pourtant en France plutôt à la sortie des petites villes ; la petitesse, le style des bâtiments, laid, étant d’une étonnante proximité avec ceux de chez nous. Dans les rues principales, de nombreux immeubles d’un étage, assez délabrés, aux façades avec pignon façon saloon du far west (je ne sais pas dire autrement), m’ont paru typiques. Manquent les dizaines de tours d’habitations de 200 m de haut façon Shenzhen ou Canton, les entreprises, et peut-être l’intérêt touristique pour que Taishan puisse prétendre accéder au statut de grande ville.

vendredi 13 avril 2012

Saint-Flour

Cela a failli passer inaperçu, cela confine à l’anecdotique, mais pourquoi le taire ? Dimanche dernier, à l’heure où certains se trouvaient à quelques milliers de kilomètres de là, et où d’autres auraient préféré région plus clémente météorologiquement parlant, nous fûmes à Saint-Flour.

Saint-Flour, petite ville charmante et humide du Cantal presque profond, est en ligne droite au sud de Clermont-Ferrand, avant Montpellier, avant Millau, perdue dans les hauteurs des plateaux de la région. Ce qui explique pourquoi on doit ne pas s’y arrêter. Et pourtant le Cantal est peu peuplé, la ville doit malgré tout être un centre d’attraction car elle est suffisamment loin des pôles régionaux voisins : Clermont, Aurillac, Millau sont chacun à plus d’une heure de route. Saint-Flour illustre le paradoxe des centres perdus.

L’embêtant de Saint-Flour, c’est que la ville est coupée en deux, un morceau au sommet de la colline et un autre au pied ; son avantage, c’est qu’on y mange du tripoux, même si c’est dans des hôtels de campagne d’un autre temps. A part ça, une cathédrale, aux tours trop larges pour leur hauteur ; de belles bâtisses renaissance en pierre noire ; un bâtiment du tribunal d’instance qui comprend à la fois un cinéma, un local CGT, peut-être une salle des fêtes, que dis-je, possiblement une salle polyvalente. Splendeur et resserrement des petites villes. Quitte à y vivre, on trouvera choix déraisonnable de coiffeurs, indubitable caractéristique de la ville de classe sous-préfectorale. Saint-Flour des rêves, Saint-Flour des esprits, tu nous as fait tourner la tête, mais comme la bière locale à la châtaigne : mollement.

jeudi 26 janvier 2012

Cherbourg-Octeville

Trois heures de train depuis Paris, avec quelques trous perdus sur le chemin : Lison, Carentan, Valognes, et l'on arrive à Cherbourg. Au-delà, la mer. On attendait la pluie et le froid ; il faisait pourtant nettement plus chaud qu'à Lyon et Paris mardi en début de soirée.

Cherbourg n'est pas bien jolie ; les deux probablement bons restaurants autour de la mairie sont bondés sûrement pour cette raison et la perspective de manger un kebab dans l'un des six que compte la rue de notre hôtel n'est pas vraiment réjouissante.

La maison du Cotentin rustique et grandiose, toute de schiste clair avec grosses pierres en granite plus foncé pour les linteaux et pour les montants de portes et de fenêtres, toit de pierres bleues (ardoise), est peu représentée en centre ville. Il faut parcourir les routes de campagne pour trouver ces villages magnifiques où toutes les maisons ou presque sont traditionnelles, et où les jardins sont si verts qu'on les dirait peints. Une collègue a trouvé une ressemblance avec l'Ecosse. A Cherbourg, sous-préfecture de la Manche et plus grosse ville du département, l'habitat pavillonnaire est de style paté en croute et les immeubles de style HLM de banlieue de province.

Alors la mer, la rade, les sous-marins ? Si l'avant-rade est vaste, les abords en sont plutôt désolés (un seul bar d'ouvert sur les quelques qu'on délaisse) ; mais tout cela doit vivre la journée. On fuit tôt vers Flamanville : on n'aura pas eu l'occasion de voir la vie grouiller de par le débardage des bateaux, ni la ruée des habitants vers la criée où auraient été vendus les beaux fruits des pêches nocturnes ou la joie des équipages des transmanches qui repartiraient vers Portsmouth ou Poole ; non, on ne s'enflamme pas, Cherbourg semble bien plus endormie. Simenon a dû y faire se dérouler un Maigret, on ne voit pas comment il en serait autrement au vu des petites rues pavées peu rassurantes quand la nuit s'avance, avec en toile de fond ces dizaines de crécelles lugubres, les cris des mouettes venant de partout et de nulle part.

La vue d'un beau cotre arrimé le long d'un quai, la coque de bois verni — j'aurais juré que c'était de l'acajou si j'avais été certain qu'on en fît des bateaux — est venue éclairer la fin de la soirée, lors du retour vers l'hôtel. Il avait nom Jours de ma jeunesse, peint sur la poupe en petites lettres jaune poussin. Ceux de Cherbourg semblaient loin.

mercredi 7 décembre 2011

Carpentras

On y fait des Berlingots. On y trouve, comme dans toute ville moyenne, un coiffeur tous les cent mètres. On peut y marcher jusqu’au marché gare, parce qu’il y en a un, regardez bien. 

La ville a toujours l’air endormie, les petites rues du centre ville resserrées, désertes sous le soleil de Provence. Les habitants du coin y vont le moins possible : Carpentras, c’est la ville, c’est trop grand, et donc c’est moche. Jugement très injuste d’un point de vue touristique. Foyer d’implantation de juifs au cours du Moyen-Age, la ville a bien failli accueillir les papes français à la place d’Avignon. Une belle synagogue, une cathédrale, de belles maisons de ville et monuments imposants valent ainsi le coup d’œil.

Mais l’essentiel est ailleurs. L’été, la ville accueille une brocante. Le voyageur impénitent aime les brocantes. On y voit souvent les mêmes choses, les mêmes gens qui essaient de se débarrasser d’objets ignobles, mais c’est prétexte à une balade qui permet le plus souvent de découvrir des endroits insoupçonnés. Office de tourisme de Carpentras, un début d’après-midi d’août, il doit faire 50°C au soleil. Une jeune dame nous renseigne, ah oui, la brocante du marché gare, c’est bien simple il suffit de descendre l’avenue Victor Hugo, vous continuez et vous y êtes. Merci madame. On laisse la voiture, il fait beau, on marchera ; c’est le but. On égrène les ronds-points, les concessionnaires d’automobiles, les marchands de meubles. Il se succèdent à n’en plus finir, avec une régularité confondante : un rond-point, un concessionnaire, un marchand de meubles, oh, une jardinerie, tiens, et cela recommence. La descente de cette avenue interminable qui ne s’appelle plus avenue Victor Hugo depuis longtemps nous fait douter un instant, parce que ce marché gare, on ne vous indique jamais dans quelle direction il se trouve. Cela doit faire trois quarts d’heure que l'on avance, on a perdu deux litres d’eau malgré le mistral et ô, miracle, une voie de chemin de fer traverse l’avenue. Ha ! Deux neurones ont pu se toucher même si le cerveau est nettement moins irrigué qu’au sortir de l’office de tourisme. Un panonceau de type « lieu-dit » confirme le pressentiment d’une conclusion rapide. On tourne à droite, on marche encore un bon cinq cents mètres parce que tomber sur ce marché gare si vite aurait été trop simple, et là, merveille des merveilles. Un grand espace ressemblant à une friche industrielle (on penserait les lieux désaffectés alors qu’ils doivent servir en temps normal), un millier d’exposants en plein cagnard, c’est désolé et glauque. Cela pourrait avoir le charme qu’ont parfois les vieux sites industriels délaissés, mais non. On se console comme on peut, on voit en arrière-plan le Ventoux et les dentelles de Montmirail. On se rembrunit bien vite, la perspective du retour par le même chemin qu’à l’aller, le plus court, étant évidemment des plus réjouissantes.

Le voyageur impénitent y regarde maintenant à deux fois, quand il pense « brocante ».

lundi 6 juin 2011

Montbrison

Paris n'est plus habité que de figurants qui rejouent pour nos souvenirs les plus belles scènes de nos films préférés. Ils semblent persuadés qu'ils vivent leur vie, et veulent sans doute nous en convaincre : ils achètent des baguettes chez des boulangers ; ils roulent à scooter dans des rues pavées, croisent des voitures de police dont les sirènes font pin-pon ; ils rejoignent leurs fiancées qu'ils embrassent à pleines bouches sur les berges de la Seine. Tous ces pluriels semblent des fautes de français, ce ne sont que des restes de vaudevilles.

D'autres villes doivent ainsi être tant imbibées de fiction que leur quotidien dégouline d'intrigues : New York, Los Angeles, Venise... Montbrison, aussi.

Mais, qu'on me pardonne, Montbrison sort d'un film de John Carpenter. C'est un gros bourg ancien et médiéval : des remparts délabrés penchent sur une rue qui ne connaît pas l'asphalte ; le Palais de Justice a l'air du manoir du notaire où l'on s'abrite quand la bête rôde ; le centre-ville n'est que ruelle et escaliers, d'où les voitures sont tenues à l'écart. C'est un village-musée, comme il y en a bien d'autres, mais qui tient de ces musées reculés où le visiteur annuel presse le pas, pour fuir le vieux gardien bossu autant que la collection de monstres dans le formol.

Un répit vient quand on croise les premiers habitants : la ville n'est pas morte, puisque voici des lycéens, des collégiens qui fument en cachette pendant leur pause-repas. Mais soudain l'horreur croit : dans cette ville sèche comme un coquillage abandonné, il n'y a qu'eux, accrochés à la pierre, ces adolescents mous, partout, qui semblent avoir vidé la ville de sa chair, de sa moelle, de sa vie. Où sont les adultes ? les personnes âgées ? les animaux domestiques ? Il n'y a que ces êtres hybrides et flasques qui vous regardent passer avec un air nonchalant de prédateur qui a tout son temps.

Montbrison, c'est l’Antre de la folie, c'est le Village des damnés, c'est la sous-préfecture de la Loire.

dimanche 3 avril 2011

Bande-annonce

Tarare, Roanne, Moulins-sur-Allier, Nevers, Sancerre, Aubigny-sur-Nère, Chambord, Blois, Amboise, Tours, Limoges, Poitiers, Brive-la-Gaillarde, Tulle, Ussel, Bort-les-Orgues, Clermont-Ferrand, Thiers, Noirétable...

Vivement les vacances !

jeudi 24 février 2011

Redon

La plupart des villes se construisent autour du croisement des rues Pierre Brossolette et Henri Barbusse, à quelques variantes près. Ce sont parfois des avenues de la Libération, parfois des boulevards Charles de Gaulle. Si le carrefour est assez grand, on l'appelle place Jean Moulin et on n'en parle plus. Redon apporte de l'inédit : en son centre, un canal croise à angle droit une rivière. S'il en est parmi les lecteurs, les marins d'eau douce sauront détailler ce qui se passe quand quatre bateau arrivent des quatre bras.

Ces cours d'eau, les quais qui les bordent, les ponts qui les enjambent, tout cela m'a paru bien charmant. Mais je mentirais si j'en disais plus : je n'ai vu Redon que de la fenêtre d'une voiture, nous avons fauté en ne nous y arrêtant pas.

Le souvenir de cette beauté et une certaine aversion pour la brièveté me retiennent pourtant de poser là ma plume. Laissez-moi donc vous raconter une histoire édifiante.

L'hiver 1858 s'est abattu sur Redon comme une avalanche sur une vallée. Le froid fut si intense et si soudain que les troupeaux furent décimés : on n'avait pas le temps de rentrer les bêtes qu'elles étaient déjà mortes, congelées, au milieu du pré. La neige empêchait d'en ramener les carcasses à la ville. On aurait craint la famine s'il n'y avait eu le canal — l'Empereur venait tout juste de l'inaugurer. Il sauva la ville. Les péniches étaient pourtant bloquées à quai, la coque broyée par les glaces alentours ; tout ravitaillement était impossible. Mais la gelée, brutale, avait surpris les canards : les pattes prises dans la banquise, ils s'épuisaient à essayer de s'envoler. Les hommes n'avaient qu'à venir les cueillir. Les pattes cassaient avec un petit bruit sec et restaient, comme de toutes petites souches, à la surface. On mangea du canard à en être dégoûté.

Restait pourtant le problème des bébés, qui ne pouvaient mâcher le magret. Les rares vaches encore vivantes ne donnaient plus que de la crème glacée, les nourrices se faisaient rares. C'est un jeune volailler qui eut l'idée salvatrice : la solution était dans le canard. Ou plutôt sur celui-ci. Le jeune homme inventa un macérat de plumes distillé deux fois. C'était une chose ignoble et blanchâtre dont la puanteur repoussait les parents mais ravissait les petits. Elle leur lestait l'estomac et leur tenait chaud au corps.

Le redoux finit par arriver, les glaces fondirent, la vie et le canal reprirent leurs cours. Le temps passa, l'été d'abord, puis un nouvel hiver plus clément et beaucoup d'autres ensuite. Il n'y avait plus que les anciens pour se souvenir de l'hiver 1858.

C'est pourtant de cet hiver que date cette spécialité méconnue qu'on appelle encore aujourd'hui lait de Redon en plumes de canard.

mercredi 23 février 2011

Tentative de typologie temporaire

Les typologies découpent le monde en tranches que l'esprit est capable d'absorber en une bouchée, mais elles se périment à l'instant où l'on remarque qu'une miette qu'on avait laissée de côté était plus grosse que la plus petite part. La perspective peut créer ce genre d'illusions. Ainsi, on pourrait dire des préfectures qu'il y a les petites et les grandes. Pourtant, à mesure qu'on s'approche de Vesoul, Vesoul grossit et on ne sait plus qu'en faire. Est-ce une des petites ? Mais elle a sa chanson ! Une des grandes ? Mais ce n'est que Vesoul !

C'est dire que les typologies ne peuvent être que provisoires et modestes. Elles ne durent que le temps qu'on les invalide, elles n'englobent que ce que l'on a pensé à ne pas oublier.

Malgré tout, disons-le, il n'y a que trois sortes de préfectures.

Primo, les évidentes, ces grandes villes dont on n'imaginerait pas qu'elles n'en soient pas : Lyon, Marseille, Lille, Nantes, Bordeaux, Strasbourg, Clermont-Ferrand. On y a prêché la première croisade, un premier ministre en était maire, les livres d'histoire en promeuvent le nom. Chacune a son monument, sa place et sa gastronomie : leurs enfants sont chez eux partout, dans les coins les plus reculés de l'hexagone, on a entendu parler de leur maison. Le bistrotier d'Oloron-Sainte-Marie a mangé une bouillabaisse sur le Vieux-Port ; la guichetière de la poste de Pornic a pleuré dans la crypte de Notre-Dame de Fourvière ; les serveurs parisiens ont usé leurs fonds de culotte place de Jaude, à l'ombre de Vercingétorix. (Et pourtant, ils sont aveyronnais : cela prouve l'universalité de Clermont-Ferrand.)

Secundo, les nécessaires, qu'on a mis là parce qu'il en fallait bien une. Les citadins des plus grandes préfectures ont tendance à s'en moquer, à tort. Vesoul, Aurillac, Mende... Un jour, elles ont dû être quelque chose : aller à Épinal devait être un événement. On mettait ses beaux habits, on se faisait beau, on se lavait derrière les oreilles. Aujourd'hui, même alentour on ne les regarde plus trop, le regard porte plus loin, on vise des plus grandes : Dijon, Poitiers, Saint-Étienne... Il n'y a plus que des touristes hollandais qui viennent, et ils ne comprennent pas que les restaurants soient tous fermés le soir.

Tertio, les méchantes, qu'on n'a faites préfectures que pour embêter les voisines. On ne trouve pas d'autre raison, à Montluçon, pour expliquer Moulins ; à Mulhouse pour compenser Colmar ; à Brive pour justifier Tulle. Pourquoi la grande devrait-elle dépendre de la petite ? Pourquoi ces villageois iraient-ils aux bals de Monsieur le Préfet, quand on n'a pour soi qu'un sous-préfet même pas énarque ? Il y a de ces injustices, dans le monde, de ces vexations. On ne comprend pas, on cherche, on creuse. Cela fait une croûte à l'orgueil, comme au genou d'un enfant, qui ne peut s'empêcher de la décoller et qui l'empêche de cicatriser. On en parle aux réunions du Rotary.

À toute bonne typologie, son exception : Paris n'est pas une préfecture, car c'est une capitale. Il y a pourtant un préfet, mais de police. Il faut bien cela, sans doute, pour y faire la circulation.

lundi 14 février 2011

Riom

Commençons par le B-A-BA : Riom se prononce comme Billom. Voilà qui rassurera les poètes qui voulaient chanter l'Auvergne sans savoir où l'arrimer, du Rhône ou de l'Italie, avec quoi la rimer, de Lyon ou du Latium.

Cette ambiguïté levée, je dois avouer mon malaise face à Riom. On a beau aimer les sous-préfectures, en voilà une qui semble de trop : le Puy-de-Dôme avait déjà Ambert, Issoire et Thiers, pourquoi leur ajouter Riom ? Il y a bien des raisons, mais aucune ne convainc vraiment. Géologique : Riom est noire et belle comme la pierre de Volvic, sa voisine. Judiciaire : on n'irait pas perdre la cour d'appel de Riom dans un chef-lieu de canton ! Thermale et ferroviaire : bienvenue en gare de Riom-Châtelguyon, si les eaux de Vichy arrosent un sous-préfet, pourquoi pas celles de Châtelguyon-Riom ? Certes, certes, mais que diable ! Une quinzaine de kilomètres à peine séparent Riom de Clermont-Ferrand, la préfecture : il suffit de contourner Chanturgue.

La route est plate : c'est la plaine de la Limagne. Pour autant, ces quinze kilomètres sont denses d'histoire et riches en tanins : on y a peut-être gagné la bataille de Gergovie et on y fait du vin. Le village de Gergovie est vingt-kilomètres au sud et le Chateaugay n'est pas toujours bon ; mais tout ceci mériterait un autre billet, plutôt qu'une sous-préfecture.

dimanche 13 février 2011

Vichy

On va à Vichy comme on va en cure ; la France même y est allée faire un Régime. On y mange des carottes qui rappellent la cantine de l'école, on y porte les chemises de Jack Lang, on y suce des pastilles mentholées. L'eau y est gazeuse et médicinale. Son goût étrange prouve son efficacité, comme de tout bon médicament.

Une promenade à Vichy

Le thermalisme bat la sous-préfectoralité : quoi de commun entre Vichy et Montluçon ? L'Allier. Malgré les distances, Vichy est bien plus proche de la Bourboule, d'Évian-les-Bains ou de Biarritz : la même architecture de bonbonnière élégante, les mêmes hôtels à la grandeur un peu passée, le casino dont les néons clignotent dans la nuit. Des vieilles dames voûtées sous le poids des perles croisent des rombières emballées de vison ; les unes comme les autres trainent à leur bras des messieurs tout gris portant chapeau mou et moustaches frisées. En 1934, Anouilh décrivait déjà cette atmosphère vieillotte dans Le bal des voleurs. L'horloge sur la façade de l'opéra municipal indique l'heure exacte, mais le temps semble n'en pas tenir compte.

Sous la poussière, pourtant, les dorures ternissent et les manières se perdent. Vialatte racontait que, à l'arrivée en gare de la Bourboule, des traineaux à chiens accueillaient les curistes pour les mener à travers la ville enneigée jusqu'à leur hôtel. Une veille de Noël, à la Bourboule, je n'ai vu ni neige ni traineau. Il pleuviotait, la ville était grise, les thermes semblaient déserts. Le brouillard rôdait à flanc de montagne et assiégeait le village endormi.

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