Petit chosier Brimborions, babioles et bidules Par Romain T. et Fabrice D. 2021-03-13T22:38:59+01:00 Fabrice D. Simonin urn:md5:3d5d88daee63672803dd7148eed1c3c4 Dotclear Grand-avuncularité urn:md5:0f0f2dad7b329478e984be91ce001e60 2021-03-13T23:38:00+01:00 2021-03-14T00:38:59+01:00 FabriceD <p>J&#8217;ai déjà évoqué <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2020/07/15/Puisque-tu-passes-par-l%C3%A0">ici</a> mes seize oncles et tantes, quatorze paternels et deux maternels, mais je n&#8217;ose vous les infliger encore. Les oncles et tantes, on n&#8217;y peut rien&#160;: ce n&#8217;est pas une collection qu&#8217;on fait et qui se montre&#160;; plutôt un héritage, une richesse dont on peut être fier comme d&#8217;un vicomtat, d&#8217;une chevalière armoriée ou d&#8217;un nom à particules multiples, mais dont l&#8217;usage veut qu&#8217;on ne parle point.</p> <p>Passons donc directement aux grands-oncles et aux grands-tantes.</p> <p>Cela se fait tout à fait, en société. Lors d&#8217;un dîner, untel parle du gecko entré dans sa chambre provençale, tel autre du papillon précoce apparu dès février, exhumez un grand-oncle. Tout le monde en a, ce qui rend les anecdotes vraisemblables&#160;; mais personne n&#8217;en connaît vraiment, ce qui leur donne le prix du mystère.</p> <p>Ceux qu&#8217;on avait pu croiser impressionnaient par leur prénom suranné, leur odeur surprenante et l&#8217;affirmation qu&#8217;on avait sauté sur leurs genoux. Surtout, c&#8217;étaient des frères ou des sœurs du grand-père ou de la grand-mère, ce qui suggérait une époque où les grands-parents étaient suffisamment jeunes pour avoir un petit frère comme j&#8217;avais Ludovic, une époque indéfinissable qu&#8217;on essayait vainement de situer, quelque part entre les dinosaures et les peintures rupestres, peut-être sous René Coty.</p> <p>Ils avaient des occupations formidables&#160;: <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2014/04/13/Chalon-sur-Sa%C3%B4ne">la grand-tante Léone passait l&#8217;été dans son appartement de Cagnes-sur-Mer</a>&#160;; le grand-oncle Bébert était bouilleur de cru&#160;; je soupçonne <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2014/11/28/In-memoriam-Z%C3%A9zette-%28aut-Didile%29">la Didile d&#8217;avoir vécu avec la Zézette</a>.</p> <p>Un grand-oncle et une grand-tante ont tenu la Coop de Bruère-Allichamps. On était allés les voir une fois et j&#8217;ai le souvenir d&#8217;une caverne d&#8217;Ali Baba avec vue sur la colonne miliaire qui marque le centre de la France. J&#8217;aurais juré que ce grand-oncle, le frère de mon grand-père Jean, m&#8217;avait offert une paille puisée dans son inventaire. Mais on m&#8217;affirme que je confonds avec la visite rendue à un cousin de ma mère qui tenait un bistrot dans l&#8217;Allier. Et le plan de Bruère prétend que la Coop ne fait pas face à la Colonne. Qu&#8217;importe&#160;!</p> <p>Ma mère, dont la passion pour la rubrique nécrologique occupe la retraite, m&#8217;a appris que le grand-oncle-et-la-grand-tante-de-la-Coop-de-Bruère étaient morts – lui, il y a quinze ans&#160;; elle, la semaine dernière. Je n&#8217;ai pas osé demander comment allaient Bébert et son alambic.</p> Discothèque urn:md5:d969c2a191230a3809a7078d589f0539 2021-03-13T16:13:00+01:00 2021-03-13T19:17:09+01:00 RomainT Droit de suite <p>Il y a huit ans je comptais près de 4200 CD dans la discothèque.</p> <p>J&#8217;en ai dénombré un peu plus de 6400&nbsp;aujourd&#8217;hui, si je ne me suis pas trompé.</p> Portrait en pied du père urn:md5:8efa6adc693d071725e031fde410ac27 2020-08-17T17:45:00+02:00 2020-08-17T19:04:54+02:00 RomainT Omphaloscopie <p>Je vois trop peu mon père, qui après plus de soixante ans de vie à Paris, a décidé de s&#8217;exiler une partie de l&#8217;année à Nice, l&#8217;autre à Marrakech. Nous nous appelons rarement et je gagerai volontiers que, si je ne prenais l&#8217;initiative des échanges téléphoniques que nous avons, hormis peut-être celui à l&#8217;occasion de mon anniversaire, nous pourrions passer 364 jours sans nous parler. Je n&#8217;ai jamais tenté l&#8217;expérience,&nbsp;je préfère ne la faire qu&#8217;en pensée.</p> <p>Je viens de passer trois jours à Nice avec lui, la dernière fois remonte à juillet 2018. Il y a six ans qu&#8217;il n&#8217;est venu à Lyon. Pendant les fêtes de fin d&#8217;année, il voyage.&nbsp;On a parlé de se voir plus fréquemment qu&#8217;une fois tous les deux ans, mais je me suis senti un peu seul lorsque je formulai ce vœu.&nbsp;Au fond, j&#8217;ai peu de chose à ajouter à <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2012/10/24/Mon-p%C3%A8re%2C-ce-h%C3%A9ros-au-sourire-si-doux">ce que j&#8217;écrivais il y a près de huit ans</a>. Peu de chose&#8230; je m&#8217;explique toujours mal cette situation, je ne la comprends pas, elle me fait parfois rager. Je suis certes peu à l&#8217;aise au téléphone, il l&#8217;est encore moins. Je ne sais comment, il<em> </em>parvient<em> </em><em>à écourter nos&nbsp;rares discussions</em>.&nbsp;Papa, on se parle si peu.&nbsp;On aime tous les deux l&#8217;architecture, les beaux-arts, les voyages, le patrimoine, que sais-je enfin. Je bavasserais des heures avec ma mère sur les mêmes sujets. Tu pourrais te laisser aller autant que j&#8217;essaie de le faire.</p> <p>Samedi puis dimanche en fin de journée, nous avons passé un bon moment ensemble à la piscine de la résidence qu&#8217;il habite avec ma belle-mère. Je l&#8217;ai regardé un instant, lui en maillot de bain, sous la douche. Il est encore bel homme malgré ses soixante-cinq ans, musclé, malgré les longues journées et la fatigue qui&nbsp;ont irrémédiablement accentué les traits son visage, malgré ce ventre qui n&#8217;en finit pas de s&#8217;arrondir sous l&#8217;action conjuguée de la bière, de la chère et du vin, malgré la toux de fumeur qui tord périodiquement le haut de son torse. Il a peu perdu de sa haute taille&#160;; il a gardé la prestance naturelle qu&#8217;il avait lorsque j&#8217;étais petit garçon, qui lui permettait de porter le costume mieux que personne.&nbsp;Nous avons aussi en partage, déjà&#160;!, cet argenté qui a certes chez lui plus massivement que chez moi conquis la chevelure, et ces avancées de la calvicie&nbsp;de part et d&#8217;autre du sommet du crâne.&nbsp;J&#8217;ai observé attentivement ce physique&nbsp;qui sera le mien dans une petite trentaine d&#8217;années, selon toute vraisemblance. J&#8217;ai essayé d&#8217;emmagasiner dans ma mémoire autant de détails que possible de son apparence, comme pour aider avec la voix, le parfum, les moments passés ensemble, à mieux fixer le souvenir&nbsp;de mon père, que je vois trop peu.</p> Tourisme approximatif urn:md5:331f1f4506f8f428b9b276a690d459cb 2020-07-26T22:15:00+02:00 2020-07-26T22:19:01+02:00 FabriceD Carnet de voyage <p>Sur la colline, les ruines de la citadelle ne laissent plus que deviner sa puissance passée de ses fortifications construites selon les principes de Vauban. Plus bas, dans une boucle de la rivière, le château d&#8217;agrément qui l&#8217;a remplacée à la Renaissance semble évidemment plus plaisant avec son jardin aménagé d&#8217;après des plans de Le&nbsp;Nôtre, son escalier d&#8217;honneur inspiré de celui de Chambord et son aile plus récente dessinée par un élève de Mansart. Le trésor se trouve dans la chambre dite de Henry IV&#160;: un portrait en pied d&#8217;Henry VIII d&#8217;après Holbein et une vierge à l&#8217;enfant de l&#8217;atelier de Cranach l&#8217;Ancien. Logée dans les anciens communs, la mairie du village a fière allure. Sur la façade, une plaque commémore la nuit où le général de Gaulle y a dormi dans les années 50 mais une autre, quasi identique, à droite de l&#8217;entrée de l&#8217;hôtel du Lion d&#8217;or, indique la même date quoiqu&#8217;un lit différent. (Peut-être le Général dormait-il beaucoup.) En revanche, il n&#8217;y a bien que la Tour de la reine Margot qui s&#8217;enorgueillisse de l&#8217;avoir accueillie pendant sa fuite, du moins le dit-on.</p> <p>Quelles sont touchantes, ces tentatives des petits patelins de se trouver une place dans la grande histoire. Et universelles&#160;: dans quel temple allemand n&#8217;a pas prêché un disciple de Mélanchthon&#160;?</p> <p>Pour autant, la franchise a son charme aussi. Hommage soit donc rendu à la guide de la maison Mantin que je cite de mémoire&#160;:</p> <p>«&#160;Le dernier loup français tué au début du XXe siècle l&#8217;a été dans l&#8217;Allier et vous pourrez voir ce dernier loup empaillé dans tous les musées du département. Mais le nôtre, je vous l&#8217;assure, est probablement le seul dernier loup de l&#8217;Allier de tout Moulins&#160;!&#160;»</p> Fabuleux blaireau urn:md5:8cdfaf690ae59a5a14c14f2144fe5508 2020-07-19T17:04:00+02:00 2020-07-19T17:04:52+02:00 FabriceD Petits riens <p>Une nuit que je ne saurais dater, sur une route que je ne saurais situer, dans une forêt que je ne saurais nommer, est apparu dans la lumière de mes phares un animal proprement fabuleux&#160;: un blaireau. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;un blaireau, sinon une licorne à peine plus avérée&#160;? On ne le connait que par de vagues souvenirs de morales dont il aurait fourni le prétexte à Monsieur de la Fontaine&#160;; on le soupçonne d&#8217;être le genre d&#8217;animal à fréquenter des goupils dans certains romans. Jusqu&#8217;à cette rencontre, je n&#8217;admettais son existence que sur la foi d&#8217;un livre d&#8217;images affirmant que la faune française se constituait de chats et de chiens, indiscutables&#160;; de souris, prouvées par leur commerce nocturne de dents de lait, et qui rendaient plausibles les musaraignes et les mulots&#160;; de vaches, chevaux, poules et lapins, vus chez les grands-parents&#160;; d&#8217;ours, de sangliers et de loups, évidemment&#160;; et, donc, de loirs, de ragondins et de blaireaux qui ne devaient leur vraisemblance qu&#8217;au voisinage des animaux mieux étayés.</p> <p>Que se dit-on lorsque, adulte, on croise pour la première fois sur sa route un blaireau&#160;? Qu&#8217;il faut freiner car la bestiole est grosse et la voiture, de location.</p> <p>Mais encore&#160;?</p> <p>Je me suis rappelé le Niger où j&#8217;ai admiré, dans un zoo et dans un parc, un rhinocéros, un hippopotame, quelques pintades, un phacochère et un squelette de dinosaure. Belles bêtes, certes, mais que j&#8217;avais déjà vues auparavant en France, certaines même servies avec du chou. À une demi-heure de chez moi, vivent ou vivaient des girafes, des lions, des éléphants neurasthéniques. Enfant, je rendais visite aux otaries du jardin Lecoq, en plein centre de Clermont-Ferrand. Il y a quelques années, j&#8217;ai bu une bière au bord du lac d&#8217;Aiguebellette à deux pas d&#8217;un dromadaire ruminant là – un chapiteau se dressait de l&#8217;autre côté de la route. Et malgré cela, il m&#8217;aura fallu plus de trente ans pour rencontrer mon premier blaireau.</p> <p>Mais enfin, le blaireau, c&#8217;est le panda européen&#160;! Qu&#8217;attend-on pour en faire des peluches, des logos, des bouillottes rigolotes au bouchon astucieusement placé&#160;? Qu&#8217;attend-on, en un mot, pour nous le montrer&#160;?</p> <p>Il se dit que le nouveau maire de Lyon voudrait revoir la vocation du zoo de la Tête-d&#8217;Or, y montrer des animaux domestiques, pourquoi pas des vaches, qu&#8217;on ne croise pas tous les jours rue de la République. Ne serait-ce pas l&#8217;occasion aussi de promouvoir le blaireau&#160;?</p> Puisque tu passes par là urn:md5:fd7b1f7bef5c94b39dff773c9d8efbb8 2020-07-16T20:18:00+02:00 2020-07-16T20:32:27+02:00 FabriceD Carnet de voyage <p>Il va donc falloir passer ses vacances en France, désormais. Les ennuis commencent.</p> <p>Passons rapidement sur ce trou noir qu&#8217;est Clermont-Ferrand&#160;: qui s&#8217;en approche trop près en subit l&#8217;immanquable attraction. Pas celle que vante l&#8217;office du tourisme, cathédrale de pierre noire, Puy de Dôme pour horizon, court-métrage en festival, non&#160;! L&#8217;attraction plus implacable de l&#8217;invitation à déjeuner chez ma mère. À cent kilomètres à la ronde, puisque vous passez par là&#8230; La spirale se resserre, ma mère nous ressert&#160;: d&#8217;apéritif en pousse-café, le déjeuner devient goûter, nous finissons trop lourds, vaincus par la gravité.</p> <p>Mais ce risque est un plaisir, évidemment, et relativement localisé. Tandis qu&#8217;une menace plus diffuse angoisse la métropole entière&#160;: les quatorze oncles et tantes du côté de mon père, leurs conjoints, les innombrables cousins et cousines qui en ont résulté et, ce qui ne nous rajeunit pas, les petits-cousins qui grandissent désormais. Ma mère seule sait en tenir le compte&#160;: elle doit avoir élaboré un atlas, avec un index par département et des entrées thématiques, une sorte de guide très spécialisé qui lui permet de trouver pour chaque destination un parent pittoresque. «&#160;Toi qui aimes la viande, quand tu seras à Aurillac, passe donc voir ton cousin Jolan, il sert à la boucherie.&#160;»</p> <p>Je la soupçonne parfois d&#8217;en inventer pour me tester.</p> <p>Pour les oncles et tantes, on ne m&#8217;y prend pas&#160;: je connais les prénoms par cœur (Daniel, Maryse, Sylvie, Yves, Gilles, Fabienne, Carole, Lydie, Nathalie, Marie, Arnaud, Noëlle, Nadège, Agnès) et bon nombre des par-alliance (Chantal, Guy, Mireille, Yves, Thierry, Louis, Alain).</p> <p>Mais pour ce qui est des cousins&#8230; Je connais ceux qui étaient nés, disons, avant mes douze ans (Isabelle, David, Delphine, Marie-Laure, Philippe, Cindy, Jérôme, Christophe, Laurent, Aurélie, Clémence et Constance) et, parmi les autres, je n&#8217;ai retenu que quelques prénoms originaux (j&#8217;ai un cousin Wilfried, quelque part). J&#8217;avoue avoir renoncé. À quarante ans, on a passé l&#8217;âge de rencontrer des inconnus avec lesquels on n&#8217;a rien en commun sinon l&#8217;asthme de la grand-mère et le nez du grand-père – ce qui est déjà beaucoup&#160;: on est un bébé charmant avec un nez en bouton, on attendrit les vieilles dames, on s&#8217;habitue,&nbsp; mais arrive l&#8217;adolescence et cet appendice se prend à pousser, immanquable, avec sa bosse sommitale. C&#8217;est chez les cousines que le résultat est le plus remarquable.</p> <p>Mais enfin, au moment de planifier des vacances, je dois trianguler&#160;: Langres est-il bien sûr, si proche de Dijon où j&#8217;ai un oncle et de Châlons où j&#8217;avais une grand-tante&#160;? La diaspora des cousins a-t-elle déjà atteint l&#8217;Ariège&#160;? Quid du Creusot&#160;?&nbsp; J&#8217;hesite devant la carte de France comme un sorcier vaudou qui plante des punaises dans les sous-préfectures et guette le cri d&#8217;un cousin éloigné. Vaine précaution, ma mère ayant toujours le dernier mot, quelle que puisse être la distance à parcourir&#160;: «&#160;Puisque tu passes par là, tu pourras aller voir ton cousin.&#160;»</p> Dyslexie romane urn:md5:5532abd385bdcff7af539baea754ee2c 2020-07-14T21:52:00+02:00 2020-07-18T14:54:04+02:00 FabriceD Omphaloscopie <p>Romain s&#8217;est pris d&#8217;une passion pour l&#8217;art roman qui complète efficacement notre mode de tourisme sous-préfectoral&#160;: une fois photographiées la sous-préfecture elle-même, la caisse d&#8217;épargne et – les jours fastes – les nouvelles galeries, il nous reste à visiter alentours une litanie d&#8217;abbayes, de prieurés, d&#8217;églises, de paroisses et de chapelles. Qui aurait cru qu&#8217;il puisse en subsister autant&#160;? La province croule sous les tympans sculptés, les chapiteaux historiés et les modillons figurés. Moins que l&#8217;influence de Cluny, c&#8217;est un interminable cordon de billettes qui relie tous ces patelins ignorés.</p> <p>Je me moque un peu, mais c&#8217;est que cette frénésie de visite a réveillé chez moi deux vieux complexes.</p> <p>Le premier est le plus intime et le plus général à la fois. C&#8217;est un bête complexe de classe qu&#8217;on pourrait résumer ainsi&#160;: la crainte d&#8217;avoir le même goût que ma mère. Disons, pour simplifier, une attirance suspecte pour les couleurs vives et l&#8217;anecdotique. Oui, oui, charmant, le petit âne naïf de ce chapiteau, mais as-tu vu l&#8217;intensité du bleu de cette voûte&#160;? (Badigeon XIXe, avec étoiles dorées, le tout restauré l&#8217;année passée.) Et là, dans cette chapelle, la guirlande électrique qui couronne la Vierge&#160;!</p> <p>Le second n&#8217;est plus tant un complexe qu&#8217;un handicap mineur dont je découvre à l&#8217;occasion de nouveaux champs d&#8217;application. Mon inaptitude à reconnaître les lieux et à retenir les toponymes ne se traduit donc pas qu&#8217;en une absence totale de sens de l&#8217;orientation. Sitôt passés le virage ou la butte qui font disparaitre derrière moi le dernier hameau visité, son église se fond déjà dans toutes les autres&#160;: la départementale n&#8217;est bientôt plus qu&#8217;une longue nef à caractère prioritaire à laquelle des transepts cèdent de loin en loin le passage.</p> <p>Le soir, avant de m&#8217;endormir, j&#8217;essaie de faire le tri dans mes souvenirs&#160;: cette mise au tombeau si belle, m&#8217;avait-elle ému dans cette église où volait la chauve-souris ou dans cette chapelle à côté de la vieille pompe à incendie&#160;? ce vitrail dont le lion m&#8217;avait tant plu, quel saint représentait-il&#160;? de tous ces Christ en mandorle, lequel était encadré de saints aux bras trop longs&#160;?</p> <p>À mesure que le sommeil me gagne, les questions se font plus absurdes&#160;; les modillons commencent à me poursuivre dans le déambulatoire&#160;: le vieil homme barbu, le loup qui tient dans sa gueule une hostie et la vache qui broute une sorte de pomme&#160;; sur leur vitrail, Saint-Marc et Saint-Jerôme se disputent et s&#8217;accusent l&#8217;un l&#8217;autre de s&#8217;être volé leur lion&#160;; boudant dans une absidiole, Saint-Bernard se plaint d&#8217;on ne sait trop quoi&#160;: on ne l&#8217;y reprendra pas de Cîteaux&#160;; dans sa chapelle, la Vierge fait de la corde à sauter avec sa guirlande qui clignote à chaque tour.</p> <p>Au matin, tout est perdu&#160;: à tout jamais, le Bourbonnais ne sera plus pour moi qu&#8217;une seule et même église peinte.</p> A voté urn:md5:2dfe4ff854ada9ce61b2085012c3d483 2020-06-28T18:48:00+02:00 2020-06-28T20:06:39+02:00 RomainT Petits riens <p>Aujourd&#8217;hui, comme à chaque tour de scrutin depuis que j&#8217;en ai le droit, je suis allé voter. Je vote dans une école maternelle et primaire à deux pas,&nbsp;en allant vers la Guillotière, dans une partie du quartier plus populaire que les abords immédiats de mon immeuble. Devant nous deux jeunes gens, la grosse vingtaine, probablement frères ou très bons amis,&nbsp;faisaient la queue et discutaient.&nbsp;Leurs parents, grands-parents sont peut-être&nbsp;arrivés du Maroc ou d&#8217;Algérie il y a quelques décennies, je ne sais pas. Le quart d&#8217;heure que nous avons attendu&nbsp;derrière eux, ils l&#8217;ont passé à se rappeler l&#8217;un à l&#8217;autre les souvenirs qu&#8217;ils avaient gardés de&nbsp;leur scolarité dans cet établissement&#160;: la cour de récré, les classes de petite et de grande section (non, c&#8217;était au fond au premier étage les grandes sections&#160;!), oh tu te souviens&#160;? on jouait au foot dans ce coin-là.</p> <p>Ils sont entrés et&nbsp;ont voté dans leur ancienne école avant de ressortir joyeux, ce qui m&#8217;a donné le sourire pour le reste de l&#8217;après-midi.</p> Jouer aux échecs avec Mireille urn:md5:8a7b0ba430d9e2e0f37e64c12b599b58 2020-06-18T17:24:00+02:00 2020-06-18T17:25:01+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mireille ne dédaignait pas, de temps à autres, de jouer une partie d&#8217;échecs avec moi. Contrairement à d&#8217;autres joueurs très occasionnels de mon entourage, comme mon père ou mon&nbsp;beau-père, Mireille n&#8217;a jamais joué pour me&nbsp;faire plaisir, mais bien pour son&nbsp;plaisir. Sans faire injure à sa mémoire, Mireille était loin d&#8217;être une forte joueuse&#160;; son jeu allait toutefois au-delà de la simple connaissance des règles. Jouer une partie usuelle n&#8217;avait pas beaucoup d&#8217;intérêt pour moi en dehors du fait de passer du temps avec ma grand-mère, car je gagnais à chaque fois. Je me mis donc en tête un jour de pimenter nos parties en m&#8217;essayant&nbsp;au jeu à l&#8217;aveugle. Si à partir d&#8217;un certain niveau&nbsp;il est plus facile qu&#8217;on ne pense de jouer une partie d&#8217;échecs sans regarder l&#8217;échiquier, il est en revanche difficile de <em>bien</em> jouer à l&#8217;aveugle. Je parle d&#8217;un niveau de départ de bon joueur de club (c&#8217;est-à-dire mon niveau), pas de&nbsp;professionnels, maîtres ou grands maîtres, qui&nbsp;pour l&#8217;immense&nbsp;majorité d&#8217;entre eux ont même&nbsp;à l&#8217;aveugle un jeu excellent.</p> <p>J&#8217;ai perdu de nombreuses&nbsp;parties&#160;! mais j&#8217;ai fini par les gagner toutes. J&#8217;étais&nbsp;loin de bien jouer à l&#8217;aveugle, mais je me débrouillais.&nbsp;Ce que je trouve complexe dans cette forme de jeu, ce sont&nbsp;les parties&nbsp;très stratégiques avec plein de matériel sur l&#8217;échiquier,&nbsp;où peu de pièces et de pions bougent, dans lesquelles les&nbsp;adversaires louvoient derrière leurs lignes&#160;; les parties qui durent un grand nombre de coups, bref,&nbsp;tout ce qui est propice à l&#8217;oubli de la position de tel ou tel élément dans un coin de l&#8217;échiquier.&nbsp;J&#8217;avais mes méthodes&#160;: j&#8217;essayais le plus souvent d&#8217;échanger des pièces pour simplifier la lisibilité du jeu, je tâchais&nbsp;que nos parties conservent&nbsp;un caractère très tactique et mouvementé, des lignes ouvertes,&nbsp;je jouais sauvagement l&#8217;attaque de mat afin d&#8217;écourter au maximum les milieux de&nbsp;jeu épuisants pour la mémoire. Ce n&#8217;était certes pas&nbsp;charitable,&nbsp;j&#8217;essayais de poser un maximum de&nbsp;pièges pour empocher du matériel.&nbsp;Mireille y&nbsp;tombait allègrement faute d&#8217;être suffisamment expérimentée&#160;: elle&nbsp;défendait souvent mal ses troupes, ne prenant pas suffisamment garde au nombre d&#8217;attaquants et défenseurs&nbsp;d&#8217;une pièce.&nbsp;Mireille ne méditait pas assez&nbsp;le conseil de l&#8217;un de mes professeurs de mathématiques de lycée avec qui je jouais des blitz de deux minutes&nbsp;certains midis, conseil que je lui répétais pourtant à l&#8217;envi&#160;: les échecs sont un jeu simple, il suffit de savoir compter.&nbsp;Elle était bien meilleure stratège que tacticienne, mais pour paraphraser&nbsp;Tartakover,&nbsp;aux échecs, s&#8217;il faut savoir quoi faire quand il n&#8217;y a rien à faire (la stratégie), il faut aussi savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire (la tactique)&#160;!&nbsp;</p> Tombé sur la verrière urn:md5:21e47bd7eaa8433be775863688e2b56d 2019-11-08T07:50:00+01:00 2019-11-08T08:57:01+01:00 RomainT Droit de suite <p>Une verrière, qui recouvre&nbsp;la cuisine, forme une cible facile&nbsp;pour les éléments comme&nbsp;pour cinq copropriétaires en mal de poubelles qui la surplombent. Voici les objets tombés dessus et y ramassés par mes soins depuis six ans&#160;: feuilles, branchages, morceaux de tuiles ;&nbsp;une barre de béton armé rouillée&nbsp;(deux mètres de long, diamètre 20&nbsp;mm), une plante sans son pot&nbsp;;&nbsp;mégots, cotons-tiges, squelettes de grappes de raisin&#160;; une tranche de pain de mie, un gant de toilette, une serpillère, un paquet de mouchoirs en papier, une écharpe.</p> <p>Écho du souvenir fasciné&nbsp;du canal de l&#8217;Ourcq près duquel j&#8217;ai habité enfant, qu&#8217;on draguait parfois&#160;: on&nbsp;remontait des profondeurs arbres décomposés, carcasses de&nbsp;voitures, de&nbsp;vélos, d&#8217;appareils électroménagers de toute sorte, spectres d&#8217;étendoirs à linge et autres objets métalliques de forme et d&#8217;usage rendus&nbsp;indéterminés par les eaux.</p> Nouveautés ? urn:md5:0f283ad670adaf8754f8db013e9043d6 2019-11-05T22:45:00+01:00 2019-11-05T23:53:53+01:00 FabriceD <p>Dans son journal, Alan Bennett se souvient de ses premières vacances à l&#8217;hôtel avec ses parents. C&#8217;était, je crois, à Morecambe. Il raconte sa mortification à la découverte du papier, dans les toilettes, et de cette première feuille pliée en triangle par la femme de ménage. N&#8217;était-ce qu&#8217;une fantaisie d&#8217;hôtel balnéaire ou toutes les familles se livraient-elles à cet origami hygiénique, sauf la sienne, trop <i>middle class</i>, trop <i>common</i>&#160;?</p> <p>Mon premier séjour d&#8217;agrément dans un hôtel fut à Forcalquier, à l&#8217;auberge du Lion d&#8217;or, avec Romain. J&#8217;avais 25 ou 26 ans et c&#8217;était comme une double infraction&#160;: aux bonnes mœurs, un peu, en confirmant au réceptionniste que, oui, nous souhaitions bien une chambre avec un lit double&#160;; à ordre des choses, surtout, en goûtant à ce luxe réservé aux riches, l&#8217;hôtel de sous-préfecture. J&#8217;ai constaté cet été que l&#8217;auberge du Lion d&#8217;or avait fermé et j&#8217;ai perdu, entre temps, ces pudeurs.</p> <p>Elles ne me reviennent que de temps en temps — et toujours à table.</p> <p>Avant ma vie d&#8217;adulte, je ne me souviens réellement que de cinq restaurants&#160;: la cafétéria du Géant Casino, lorsque mes parents cédaient à mon insistance et où je prenais toujours un steak haché alors que je n&#8217;ai jamais aimé cela&#160;; la pizzeria du Lypocan où l&#8217;on allait chercher l&#8217;exotisme des fresques rosâtres&#160;; le Phénix, près de la poste centrale, et la Tonkinoise, dans la petite rue des Gras, dont les patrons toléraient les débordements des premières sorties lycéennes&#160;; l&#8217;auberge du Pondy où nous amenait systématiquement mon grand-père lorsqu&#8217;il y avait matière à fêter.</p> <p>En écrivant cela, d&#8217;autres reviennent, mais plus rares, moins institutionnels. Ces cinq-là ont formé sinon mon goût, du moins un cadre. Et lorsqu&#8217;arrive devant moi un plat nouveau, je ne peux m&#8217;empêcher de questionner son originalité.</p> <p>Aucun doute&#160;: la vague de betterave chioggia d&#8217;il y a un ou deux ans était inédite et, heureusement, le reflux est désormais bien entamé. Mais le ceviche&#160;? Zone d&#8217;ombre d&#8217;une enfance de classe moyenne auvergnate ou apport tardif de la mondialisation&#160;? Et le saumon gravelax&#160;? Les espumas&#160;?</p> <p>L&#8217;insécurité jusqu&#8217;au cœur des cromesquis.</p> Madeleine, bis urn:md5:71e7d51ac21611bdc10dd9c63737aeed 2019-10-24T19:49:00+02:00 2019-10-25T21:29:02+02:00 RomainT Droit de suite <p> </p> <blockquote> <p>Est-ce d&#8217;avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d&#8217;hier&#160;?</p> </blockquote> <p>Ma grand-mère Madeleine est toujours bien vive, a presque 90 ans. Il faut dire qu&#8217;elle fait&nbsp;sa gymnastique tous les matins, dans le but (à moitié avoué)&nbsp;de ne jamais devoir aller finir ses jours dans une maison de retraite. Il <em>faut</em> qu&#8217;elle puisse monter jusqu&#8217;au premier étage de son appartement de la rue de la voûte, dans le XII<sup>e</sup> arrondissement de Paris,&nbsp;qu&#8217;elle habite depuis près de 65 ans maintenant. Il est un peu plus vide depuis que Roland est mort,&nbsp;trop grand pour elle, alors on trie ses papiers, on voit de temps à autre les amies&nbsp;qui restent, on peste contre l&#8217;aide à domicile qui ne sait pas faire le ménage (Madeleine en a fait pendant plusieurs années à son arrivée à Paris, dès&nbsp;la fin des années 1940). Mais que voulez-vous, on vit.</p> <p>Madeleine a la chance incroyable de n&#8217;avoir <em>aucun</em> problème de santé majeur,&nbsp;qualité qui&nbsp;se double&nbsp;d&#8217;une résistance physique inversement proportionnelle à son hypocondrie. Elle vous dirait tout le contraire et exposerait si elle me lisait :&nbsp;toujours un pet de travers, un peu de sciatique, mal par-ci, par-là, un problème de colonne vertébrale&nbsp;mais qui ne la fait ni souffrir ni ne handicape, c&#8217;est guère tout.&nbsp;Pas de cancer, pas de surplus de cholestérol, pas de problème de cœur, pas de maladie d&#8217;Alzheimer ni de Parkinson, aucune tumeur à l&#8217;horizon, rien, à désespérer l&#8217;interne de garde qui s&#8217;est occupé d&#8217;elle l&#8217;hiver dernier&nbsp;après son gadin sur une plaque de verglas.</p> <p>Au mois de juin, elle s&#8217;est&nbsp;fait opérer d&#8217;un truc de vieille dame. Anxiété, anesthésie&nbsp;générales&#160;; deux jours tout compris à l&#8217;hôpital haï dont elle sort rayonnante. Manque de chance, la chirurgienne aura mal recousu, ce qui a nécessité un second passage :&nbsp;je&nbsp;vais te dire, c&#8217;est tout simplement une bonne à rien&#160;! m&#8217;a-t-elle lancé rancunière, et en plus c&#8217;est elle qui va opérer à nouveau&#160;? la poisse&#160;! (J&#8217;ai étouffé un fou rire.)&nbsp;Rebelote,&nbsp;deux jours de plus, c&#8217;était cette semaine, fatigue&nbsp;mais sortie immédiate. La santé, vous dis-je.</p> <p>Je vais la voir demain. Je sais qu&#8217;elle va bien, je la connais téléphoniquement par cœur. N&#8217;avez-vous pas un parent âgé dont la voix lointaine vous indique un mauvais jour&#160;; dont la voix claironnante de grand moral, où&nbsp;tout va soi-disant&nbsp;de travers, en remontrait&nbsp;à tous les importuns et empêcheurs de faire ce qu&#8217;elle veut&#160;! Madeleine, oui.</p> <p>Depuis quelques fois, elle verse une larme&nbsp;quand je repars.&nbsp;Elle manque d&#8217;occupation et de contact humain, même si elle voit une personne qui l&#8217;aide à faire ses courses et une autre ses tâches ménagères, même si mon père vient la voir souvent, même si je l&#8217;appelle autant que possible et lui dis de ne pas hésiter à en faire autant, elle qui n&#8217;en fait rien.&nbsp;Elle se (me) rappelle des jours heureux d&#8217;il y a vingt-cinq ou trente ans, je dois bien finir par partir, je reviendrai. Je pleure aussi en fuyant rapidement dans l&#8217;escalier mais chut, vous ne direz rien, elle ne m&#8217;a pas vu.</p> Goûts et couleurs urn:md5:db98cc52ffbbba113079037ca0b9d5c1 2019-10-16T13:53:00+02:00 2019-10-24T22:20:49+02:00 RomainT Accords et désaccords <p> </p> <p>Quelques-unes des nuances employées par ma mère,&nbsp;selon mon souvenir.</p> <p>Bleu canard,&nbsp;caca d&#8217;oie, rouge pétard, lie de vin, céladon, hématome, jaune paille, rouge vif, outremer, gris souris, bleu lagon, chocolat, anthracite, vert anglais, beurre frais, émeraude, abricot, écarlate, bleu électrique, blanc cassé, rose bonbon, brique, souris effrayée, blond vénitien, cuisse de nymphe émue, bleu roi,&nbsp;dégueulis de framboise.</p> <p>(Beaucoup de bleu pour&nbsp;quelqu&#8217;un qui n&#8217;aime pas cette couleur.)</p> Le chien de monsieur Vialatte urn:md5:103728552094001a0cda9755650f5ff5 2019-10-06T22:16:00+02:00 2019-10-06T22:17:33+02:00 FabriceD Pile de livres <p><q>Mais nous dissertons sur le chien sans l&#8217;avoir vraiment défini. Ce qui peut paraître peu scientifique. C&#8217;est que tout le monde a la notion de chien. Si on ne l&#8217;a pas, on peut y suppléer, en gros, en imaginant, par exemple, un éléphant sans trompe et sans défenses, qui serait cinq mille fois moins lourd. Ou un crocodile africain sans plumes, sans ailes&#160;; avec la gueule moins longue, la queue plus courte et les pattes plus hautes, qui aurait la taille du chien qu&#8217;on cherche à concevoir. Ou encore un lapin géant, modifié pour les besoins de la cause. On peut aussi prendre un bouchon et y planter quatre allumettes qui feront les pattes. Résumons-nous&#160;: toutes les méthodes sont bonnes si le résultat est vraiment ressemblant.</q></p> <p>Alexandre Vialatte, chronique dans <i>Le Spectacle du monde</i>, n°83, février 1969</p> Quatrième visite décennale urn:md5:d70990a9bcf176508f2418a2e6673352 2019-09-13T23:03:00+02:00 2019-09-14T09:32:44+02:00 FabriceD Omphaloscopie <p>La quarantaine approche comme un de ces premiers soirs d&#8217;hiver, dont on craint de se relever au lendemain d&#8217;un automne indien dans une grisaille sans fin à laquelle ne pourra succéder qu&#8217;une nuit plus longue. (Je parle bien sûr de la quarantaine d&#8217;âge, pas de l&#8217;ostracisme déjà manifeste des jeunes inquiets d&#8217;établir entre eux et moi une zone-tampon à même de rassurer leur fraîcheur d&#8217;une contagion possible.) Avant de céder aux obligations de ce nouvel âge – avant donc de m&#8217;acheter une voiture rouge, une montre suisse et un minet latin – il me reste un peu de temps pour ce point d&#8217;étape.</p> <h3>Trois talents de ma jeunesse désormais disparus</h3> <ul> <li>Alimenter régulièrement ce petit chosier de billets dans un style qui se voulait original mais trahissait le lecteur trop influençable de Terry Pratchett et Alexandre Vialatte&#160;;</li> <li>Incarner sur des scènes confidentielles des vieillards ridicules dans leur carcasse d&#8217;adolescent ou, une seule fois, un monsieur digne repassant en caleçon la chemise qu&#8217;il allait enfiler&#160;;</li> <li>Affronter le lendemain d&#8217;une bouteille de cognac avec la grâce d&#8217;une rose après l&#8217;ondée.</li> </ul> <h3>Trois talents par la maturité révélés</h3> <ul> <li>Survivre à des épreuves violentes (courir, voir des amis, aller au bureau) sans vomir d&#8217;angoisse avant, ni d&#8217;épuisement après&#160;;</li> <li>Gagner l&#8217;admiration de la génération montante – mi-laxiste, mi-analphabète – en détectant sans faillir ses fautes d&#8217;accord, ses erreurs typographiques et ses participes indûment remplacés par des participes passés&#160;;</li> <li>Organiser ma pensée sous forme de liste facilement assimilable par un public peu intéressé.</li> </ul> <h3>Trois talents d&#8217;un siècle à l&#8217;autre conservés</h3> <ul> <li>Charmer, par un indicible mélange de canaillerie, de manières surannées et de bonnes joues qu&#8217;on rêverait de pincer, les dames plus âgées que moi&#160;;</li> <li>Tenter de séduire certains messieurs au moyen d&#8217;un baguenaudage si discret ou si maladroit qu&#8217;il n&#8217;entame pas leur patience et ne provoque aucun effet&#160;;</li> <li>Savoir que les éléments d&#8217;une liste se terminent par un point-virgule sauf le dernier qui exige un point.</li> </ul> <p>Pour reprendre l&#8217;expression de Georges Marchais – référence déjà datée dans ma prime jeunesse, tiens-je à préciser – il me semble que cette relative vieillesse a, jusqu&#8217;à présent, <q>un bilan globalement positif</q>.</p> Plier des draps avec Mireille urn:md5:a640cb05f718b4504f370461ac17220f 2019-06-24T22:18:00+02:00 2019-06-24T22:18:53+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>La première fois que j&#8217;ai plié des draps, c&#8217;était certainement&nbsp;avec ma mère. Je&nbsp;ne m&#8217;en&nbsp;souviens pas, mais me rappelle&nbsp;au contraire très bien de cette activité domestique pratiquée avec&nbsp;Mireille&#160;: elle&nbsp;jouait au jeu qui consiste, sans en avoir l&#8217;air, alors que chaque plieur&nbsp;tient les coins dans ses&nbsp;mains, à tirer d&#8217;un coup sec pour faire lâcher prise à l&#8217;autre.&nbsp;Cela me faisait beaucoup rire quand j&#8217;étais enfant, et trente ans plus tard je joue au même jeu.&nbsp;Pimentons notre quotidien,&nbsp;égayons les&nbsp;tâches ménagères avec ce qu&#8217;il faut de loufoquerie modérée que personne ne soupçonne (hormis peut-être vous, lecteur).</p> <p>Mais je m&#8217;endors sur mon sujet&nbsp;et si le lit est fait,&nbsp;les draps propres et secs&nbsp;ne sont pas encore pliés.</p> <p>Fabrice a parfois perdu son âme d&#8217;enfant. Lui,&nbsp;en pareille situation,&nbsp;m&#8217;assure&nbsp;systématiquement que&nbsp;si j&#8217;ai le côté avec le pied de la housse de couette, je n&#8217;y arriverai pas. Rengaine infondée, c&#8217;est&nbsp;l&#8217;exact inverse&#160;!&nbsp;il&nbsp;n&#8217;a pas le coup de main et patauge dans&nbsp;les pans de tissu&nbsp;surnuméraires.&nbsp;Son jeu est nettement moins drôle, vous en conviendrez, d&#8217;autant moins connaissant ma légendaire dextérité drapière. Ne&nbsp;riant&nbsp;pas toujours&nbsp;des mêmes choses, on n&#8217;en finit pas moins dans de beaux draps.</p> L'anneau de Mireille urn:md5:921c73066ecd5784e8f24efbd7a6e464 2019-03-29T18:15:00+01:00 2019-04-05T14:34:24+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>En passant cet après-midi devant la vitrine d&#8217;un bijoutier&nbsp;qui présentait de belles alliances en platine, m&#8217;est immédiatement revenu à l&#8217;esprit le souvenir d&#8217;un anneau que portait&nbsp;Mireille,&nbsp;d&#8217;une grande simplicité&#160;: c&#8217;était un très fin tore de ce même métal, dont le diamètre ne devait pas faire&nbsp;plus d&#8217;un demi-millimètre. Elle m&#8217;avait dit l&#8217;avoir fait faire à partir d&#8217;une épingle à cravate d&#8217;un parent, dont ni elle ni Guy n&#8217;avaient plus l&#8217;utilité.</p> <p>Cette bague matie par le temps, mais restée&nbsp;élégante grace à la pureté de sa ligne,&nbsp;un peu à la manière d&#8217;un bijou scandinave,&nbsp;je revois Mireille l&#8217;ôter&nbsp;pour faire la vaisselle, la glisser à nouveau à son annulaire après s&#8217;être lavé les mains. Je me demande ce qu&#8217;elle est devenue, ne l&#8217;ayant plus jamais vue aux doigts de personne, ni de ma mère, ni de ma tante, ni d&#8217;un homme de la famille.</p> Paris - Lyon, Lyon - Paris urn:md5:dc8676a26c7b024fd13405ccd0605642 2019-03-26T20:45:00+01:00 2019-04-05T14:21:34+02:00 RomainT Carnet de voyage <p> </p> <p>(Je veux parler du trajet en TGV.)</p> <p>Je n&#8217;ai jamais eu besoin de prendre&nbsp;le train comme&nbsp;un moyen de transport récurrent, jusqu&#8217;à mon installation à Lyon il y a 16 ans. Pour aller voir les grands-parents, j&#8217;avais&nbsp;dû faire avant cela au total deux dizaines d&#8217;allers et retours Paris - Blois et Paris - Morêt, mais c&#8217;est guère tout.</p> <p>Depuis 2006, je viens fréquemment à Paris pour le travail, selon un rythme variable, fonction des projets, le plus souvent à la journée, parfois plus. Je l&#8217;ai bien fait une fois par semaine durant des années, peut-être cinq ans. Les autres années, une fois tous les deux mois au moins&#160;? Allez, mettons 250 Paris - Lyon aller-retour au total.</p> <p>Pour mes&nbsp;loisirs, j&#8217;ai beaucoup effectué le trajet également. Trois ans d&#8217;école, une soixantaine de fois, puis 13 ans de vie professionnelle, au moins 3 fois par an, disons une grosse centaine de voyages.</p> <p>Bref, un petit 400 Paris - Lyon, Lyon - Paris.</p> <p>J&#8217;aime la gare de Lyon, sa verrière sale et abîmée, sa fresque, ses courants d&#8217;air, les trains vers l&#8217;Italie et la Suisse&#160;; son esplanade et&nbsp;Paris qui s&#8217;offre aux marcheurs, son beffroi, les brasseries juste devant.</p> <p>Je n&#8217;aime pas la gare de Lyon Part-Dieu, son exiguïté, son constant encombrement,&nbsp;la laideur de sa façade, les tristes&nbsp;abords immédiats.</p> <p>J&#8217;aime le&nbsp;Vert de Maisons, pour moi le nom de gare le plus poétique du&nbsp;parcours.</p> <p>J&#8217;aime la rotonde ferroviaire de Villeuneuve-Saint-Georges devant laquelle on passe parfois.</p> <p>J&#8217;aime la gare du Creusot - Montceau - Montchanin, je n&#8217;aime pas la gare de Macon - Loché.</p> <p>Trois moments du trajet que j&#8217;aime, en partant de Lyon&#160;: ce petit village bourguignon typique, avec de vieilles maisons de pierre et&nbsp;une belle église, qui est malheureusement placé aujourd&#8217;hui bien trop&nbsp;près des voies, je n&#8217;en ai toujours pas recherché le nom&nbsp;;&nbsp;le passage à Montereau, on voit bien l&#8217;église, le centre ville, les jardins ouvriers&nbsp;avant de grimper la colline derrière laquelle&nbsp;la Brie attend tapie&#160;; ce viaduc rouge légèrement courbé, à dix petites minutes de l&#8217;arrivée&#160;: le virage est doux et a&nbsp;souvent accompagné mes réveils.</p> <p>Il n&#8217;est&nbsp;pas de moment du trajet que je n&#8217;aime pas.</p> <p> </p> La Comédie humaine (4) urn:md5:5e1259f273ea0898ca46e1460db8bd21 2019-02-10T14:47:00+01:00 2019-02-10T15:51:20+01:00 RomainT Pile de livres <p>Je suis pas parvenu à identifier d&#8217;angle saillant pour parler comme je l&#8217;aurais voulu des quelques Balzac lus en 2018&#160;: <em>Les Secrets&nbsp;de la princesse de Cadignan</em>, <em>Facino Cane</em>, <em>Sarrasine</em>, <em>Pierre Grassou</em>, <em>La Cousine Bette</em>, <em>Le Cousin Pons</em>, <em>Un Homme&nbsp;d&#8217;affaires</em>, <em>Un Prince de la Bohème</em>, <em>Gaudissart II</em>, <em>Les Employés</em>.</p> <p><em>La Cousine Bette</em> et <em>Le Cousin Pons</em>&nbsp;sont de grands romans absolument effrayants. C&#8217;est que Balzac l&#8217;est&#160;: effrayant de maitrise dans sa création&nbsp;d&#8217;êtres tantôt frivoles, diaboliques,&nbsp;faibles ou calculateurs. J&#8217;ai préféré <em>Le Cousin Pons</em>, parce que le héros est une figure positive que j&#8217;ai trouvée&nbsp;attachante, dans sa lutte contre le rouleau compresseur des&nbsp;forts et dans sa passion&nbsp;jusqu&#8217;au bout. Mais cela a finalement&nbsp;peu d&#8217;importance au regard de la démiurgie balzacienne, cette puissance&nbsp;de fiction qu&#8217;il déploie d&#8217;un roman à l&#8217;autre et&nbsp;dont la variété et la profondeur des personnages est l&#8217;un des principaux outil&#160;; oui, c&#8217;est bien ainsi que Balzac est grand.</p> Le songe de Dantzig urn:md5:8de19086ddf001b1c0c51acd151283ab 2019-01-18T22:01:00+01:00 2019-01-20T23:18:27+01:00 RomainT Pile de livres <p><i>Chambord-des-songes</i>&nbsp;est un essai très Charles Dantzig.&nbsp;L&#8217;écrivain m&#8217;est cher et apparaît&nbsp;souvent au détour d&#8217;un texte ou l&#8217;autre de ce Petit chosier (<a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2013/01/11/Charles-Dantzig-a-encore-frappé">ici,&nbsp;au sujet&nbsp;d&#8217;<em>À propos des chefs-d&#8217;œuvre</em></a>, par exemple).</p> <p>Vibrionnant,&nbsp;drôle, tranchant, fait de digressions subtiles autant que&nbsp;de jugements à l&#8217;emporte-pièce&nbsp;;&nbsp;de pages imagées qui élèvent, vous portent ailleurs ;&nbsp;de développements&nbsp;plus terriens&nbsp;qui vous collent au sol et&nbsp;vous replacent dans&nbsp;le cadre quotidien contemporain. Le ton est personnel, reconnaissable dès&nbsp;le&nbsp;premier paragraphe, avec ce goût de l&#8217;aphorisme dont Dantzig farcit chacun de&nbsp;ses livres.&nbsp;Cela foisonne, cela fourmille,&nbsp;c&#8217;est cette richesse renouvelée à chaque opus&nbsp;que le lecteur espère d&#8217;un auteur si divers.</p> <blockquote> <p>«&#160;L&#8217;art plaît par la surprise et se maintient par la pantoufle.&#160;»</p> </blockquote> <p>Charles Dantzig explore le concept&nbsp;de château et ses ramifications, avec comme point d&#8217;attache&nbsp;celui qui est pour lui LE château&#160;: Chambord. Il s&#8217;y engouffre, épuise&nbsp;son objet tantôt en le détourant à&nbsp;la machette, tantôt en le caressant&nbsp;de la pulpe des&nbsp;doigts. Il explore, par de courts chapitres centrés sur un sujet,&nbsp;ce qui peut concerner de près ou de loin ce château&#160;: la Renaissance, le roi, le vêtement, les hommes de l&#8217;art, l&#8217;architecture, la mode&#8230; Chapitres prétextes à une plongée dans une époque et ses traits distinctifs, certes, mais Dantzig revient&nbsp;toujours au&nbsp;présent, entremêlant ses phrases sur le temps&nbsp;de François 1<sup>er</sup>&nbsp;et&nbsp;ses pensées sur le monde actuel. Qu&#8217;on ne s&#8217;y trompe pas, il s&#8217;agit&nbsp;surtout de&nbsp;nous :&nbsp;ce que l&#8217;on aime, comment on vit, ce qui nous dirige (et ceux qui nous dirigent) forment comme un sous-ensemble au cœur&nbsp;du thème Chambord.&nbsp;À l&#8217;entrée «&#160;Anciens et Modernes&#160;»&nbsp;de son&nbsp;<em>Dictionnaire égoïste de la littérature française</em>, Dantzig avait déjà choisi son camp&#160;: «&#160;Quand il y a querelle entre les&nbsp;Anciens et les Modernes, choisissez les Modernes&#160;: c&#8217;est vous.&#160;»</p> <blockquote> <p>«&#160;Il n&#8217;y a pas de passé, hélas. Il n&#8217;y a que des ailleurs.&#160;»</p> </blockquote> <p><em>Chambord-des-songes</em> permet de&nbsp;retrouver des&nbsp;obsessions&nbsp;de&nbsp;Dantzig, qu&#8217;il a déjà beaucoup développées (entre autres) dans ses précédents <em>Traité des gestes</em>, <em>Encyclopédie capricieuse du tout et du rien</em>&nbsp;et&nbsp;<em>Dictionnaire égoïste de la littérature française</em>&nbsp;:&nbsp;le goût de la diversité des langues, le voyage, les listes, le dégoût des brutes, toutes les formes d&#8217;art et la littérature à leur sommet, l&#8217;écrivain comme héros.&nbsp;Je le trouve toujours peu inspiré dans ses rabaissements fréquents de l&#8217;ingénieur ou de la technique&#160;; je conviens que c&#8217;est un prisme personnel, l&#8217;auteur aura les siens. On pourra s&#8217;agacer de&nbsp;choses injustes distillées en passant, comme de petites piques, ou par plaisir d&#8217;un bon mot. Mais laissons de côté cette sensibilité-là pour ne garder souvenir, la lecture se poursuivant,&nbsp;que du&nbsp;meilleur&#160;: un livre qui dès son titre annonce l&#8217;évasion et en tient les promesses évocatrices. Le style&nbsp;de Dantzig virevolte et laisse&nbsp;entrer un grand courant d&#8217;air frais sur la fin de la décennie 2010,&nbsp;dont tant de recoins (notamment littéraires) sentent le moisi.</p> <p><em>Chambord-des-songes</em>, C. Dantzig, Flammarion, janvier 2019.</p>