Petit chosier - Fonds de tiroir Brimborions, babioles et bidules Par Romain T. et Fabrice D. 2021-03-13T22:38:59+01:00 Fabrice D. Simonin urn:md5:3d5d88daee63672803dd7148eed1c3c4 Dotclear Jouer aux échecs avec Mireille urn:md5:8a7b0ba430d9e2e0f37e64c12b599b58 2020-06-18T17:24:00+02:00 2020-06-18T17:25:01+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mireille ne dédaignait pas, de temps à autres, de jouer une partie d&#8217;échecs avec moi. Contrairement à d&#8217;autres joueurs très occasionnels de mon entourage, comme mon père ou mon&nbsp;beau-père, Mireille n&#8217;a jamais joué pour me&nbsp;faire plaisir, mais bien pour son&nbsp;plaisir. Sans faire injure à sa mémoire, Mireille était loin d&#8217;être une forte joueuse&#160;; son jeu allait toutefois au-delà de la simple connaissance des règles. Jouer une partie usuelle n&#8217;avait pas beaucoup d&#8217;intérêt pour moi en dehors du fait de passer du temps avec ma grand-mère, car je gagnais à chaque fois. Je me mis donc en tête un jour de pimenter nos parties en m&#8217;essayant&nbsp;au jeu à l&#8217;aveugle. Si à partir d&#8217;un certain niveau&nbsp;il est plus facile qu&#8217;on ne pense de jouer une partie d&#8217;échecs sans regarder l&#8217;échiquier, il est en revanche difficile de <em>bien</em> jouer à l&#8217;aveugle. Je parle d&#8217;un niveau de départ de bon joueur de club (c&#8217;est-à-dire mon niveau), pas de&nbsp;professionnels, maîtres ou grands maîtres, qui&nbsp;pour l&#8217;immense&nbsp;majorité d&#8217;entre eux ont même&nbsp;à l&#8217;aveugle un jeu excellent.</p> <p>J&#8217;ai perdu de nombreuses&nbsp;parties&#160;! mais j&#8217;ai fini par les gagner toutes. J&#8217;étais&nbsp;loin de bien jouer à l&#8217;aveugle, mais je me débrouillais.&nbsp;Ce que je trouve complexe dans cette forme de jeu, ce sont&nbsp;les parties&nbsp;très stratégiques avec plein de matériel sur l&#8217;échiquier,&nbsp;où peu de pièces et de pions bougent, dans lesquelles les&nbsp;adversaires louvoient derrière leurs lignes&#160;; les parties qui durent un grand nombre de coups, bref,&nbsp;tout ce qui est propice à l&#8217;oubli de la position de tel ou tel élément dans un coin de l&#8217;échiquier.&nbsp;J&#8217;avais mes méthodes&#160;: j&#8217;essayais le plus souvent d&#8217;échanger des pièces pour simplifier la lisibilité du jeu, je tâchais&nbsp;que nos parties conservent&nbsp;un caractère très tactique et mouvementé, des lignes ouvertes,&nbsp;je jouais sauvagement l&#8217;attaque de mat afin d&#8217;écourter au maximum les milieux de&nbsp;jeu épuisants pour la mémoire. Ce n&#8217;était certes pas&nbsp;charitable,&nbsp;j&#8217;essayais de poser un maximum de&nbsp;pièges pour empocher du matériel.&nbsp;Mireille y&nbsp;tombait allègrement faute d&#8217;être suffisamment expérimentée&#160;: elle&nbsp;défendait souvent mal ses troupes, ne prenant pas suffisamment garde au nombre d&#8217;attaquants et défenseurs&nbsp;d&#8217;une pièce.&nbsp;Mireille ne méditait pas assez&nbsp;le conseil de l&#8217;un de mes professeurs de mathématiques de lycée avec qui je jouais des blitz de deux minutes&nbsp;certains midis, conseil que je lui répétais pourtant à l&#8217;envi&#160;: les échecs sont un jeu simple, il suffit de savoir compter.&nbsp;Elle était bien meilleure stratège que tacticienne, mais pour paraphraser&nbsp;Tartakover,&nbsp;aux échecs, s&#8217;il faut savoir quoi faire quand il n&#8217;y a rien à faire (la stratégie), il faut aussi savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire (la tactique)&#160;!&nbsp;</p> Plier des draps avec Mireille urn:md5:a640cb05f718b4504f370461ac17220f 2019-06-24T22:18:00+02:00 2019-06-24T22:18:53+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>La première fois que j&#8217;ai plié des draps, c&#8217;était certainement&nbsp;avec ma mère. Je&nbsp;ne m&#8217;en&nbsp;souviens pas, mais me rappelle&nbsp;au contraire très bien de cette activité domestique pratiquée avec&nbsp;Mireille&#160;: elle&nbsp;jouait au jeu qui consiste, sans en avoir l&#8217;air, alors que chaque plieur&nbsp;tient les coins dans ses&nbsp;mains, à tirer d&#8217;un coup sec pour faire lâcher prise à l&#8217;autre.&nbsp;Cela me faisait beaucoup rire quand j&#8217;étais enfant, et trente ans plus tard je joue au même jeu.&nbsp;Pimentons notre quotidien,&nbsp;égayons les&nbsp;tâches ménagères avec ce qu&#8217;il faut de loufoquerie modérée que personne ne soupçonne (hormis peut-être vous, lecteur).</p> <p>Mais je m&#8217;endors sur mon sujet&nbsp;et si le lit est fait,&nbsp;les draps propres et secs&nbsp;ne sont pas encore pliés.</p> <p>Fabrice a parfois perdu son âme d&#8217;enfant. Lui,&nbsp;en pareille situation,&nbsp;m&#8217;assure&nbsp;systématiquement que&nbsp;si j&#8217;ai le côté avec le pied de la housse de couette, je n&#8217;y arriverai pas. Rengaine infondée, c&#8217;est&nbsp;l&#8217;exact inverse&#160;!&nbsp;il&nbsp;n&#8217;a pas le coup de main et patauge dans&nbsp;les pans de tissu&nbsp;surnuméraires.&nbsp;Son jeu est nettement moins drôle, vous en conviendrez, d&#8217;autant moins connaissant ma légendaire dextérité drapière. Ne&nbsp;riant&nbsp;pas toujours&nbsp;des mêmes choses, on n&#8217;en finit pas moins dans de beaux draps.</p> L'anneau de Mireille urn:md5:921c73066ecd5784e8f24efbd7a6e464 2019-03-29T18:15:00+01:00 2019-04-05T14:34:24+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>En passant cet après-midi devant la vitrine d&#8217;un bijoutier&nbsp;qui présentait de belles alliances en platine, m&#8217;est immédiatement revenu à l&#8217;esprit le souvenir d&#8217;un anneau que portait&nbsp;Mireille,&nbsp;d&#8217;une grande simplicité&#160;: c&#8217;était un très fin tore de ce même métal, dont le diamètre ne devait pas faire&nbsp;plus d&#8217;un demi-millimètre. Elle m&#8217;avait dit l&#8217;avoir fait faire à partir d&#8217;une épingle à cravate d&#8217;un parent, dont ni elle ni Guy n&#8217;avaient plus l&#8217;utilité.</p> <p>Cette bague matie par le temps, mais restée&nbsp;élégante grace à la pureté de sa ligne,&nbsp;un peu à la manière d&#8217;un bijou scandinave,&nbsp;je revois Mireille l&#8217;ôter&nbsp;pour faire la vaisselle, la glisser à nouveau à son annulaire après s&#8217;être lavé les mains. Je me demande ce qu&#8217;elle est devenue, ne l&#8217;ayant plus jamais vue aux doigts de personne, ni de ma mère, ni de ma tante, ni d&#8217;un homme de la famille.</p> L'édredon de Mireille urn:md5:8cc12c1e9c7b66660a4cd9f433b89480 2019-01-11T22:13:00+01:00 2019-01-16T08:58:06+01:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Dans la chambre de Guy et Mireille,&nbsp;dans&nbsp;la maison des Sablons, le lit était recouvert&nbsp;d&#8217;un édredon.</p> <p>Ce soir, je&nbsp;flânais&nbsp;dans un grand magasin, je&nbsp;voulais&nbsp;acheter des chaussettes. Mon œil a&nbsp;été attiré par un épais&nbsp;manteau doublé de duvet, plus élégant qu&#8217;une <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2014/04/05/La-doudoune">doudoune</a>. Il ne serait pas incongru&nbsp;de le porter par dessus un costume, pensais-je, en meme temps que séduit à l&#8217;idée de l&#8217;allure sportive que ce vêtement me donnerait.&nbsp;Je&nbsp;suis tombé en amour,&nbsp;il était soldé,&nbsp;je l&#8217;ai acheté.</p> <p>Cet&nbsp;achat d&#8217;impulsion me semble directement lié au&nbsp;souvenir de l&#8217;édredon de Mireille, qui était d&#8217;un replet, d&#8217;un&nbsp;rebondi tel qu&#8217;enfant je n&#8217;avais qu&#8217;une envie&#160;: prendre mon élan et me jeter dessus, m&#8217;enfoncer dans le tissu moelleux,&nbsp;sentir la douceur et le volume tout autour de moi, bref,&nbsp;me vautrer dans la plume. Revêtir le manteau m&#8217;a instantanément transporté trente ans en arrière lorsque petit garçon je n&#8217;en ratais pas une. Mireille me gourmandait&nbsp;du temps que j&#8217;étais jeune, faire un plongeon sur l&#8217;édredon risquait bien sûr de le déchirer. Je&nbsp;le faisais quand même. L&#8217;hiver j&#8217;aurai maintenant certains jours&nbsp;sur moi comme un peu de cet&nbsp;édredon.</p> <p>Corollaire&#160;: je vais donner deux manteaux et&nbsp;<a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2018/09/19/Le-don">c&#8217;est très bien ainsi</a>.</p> Mireille dans la cuisine : pickles et confitures urn:md5:42fa8cc42f7d67c2d5c163982f630602 2018-12-04T22:19:00+01:00 2018-12-15T14:33:47+01:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Ce soir, croquer des&nbsp;cornichons&nbsp;de mon beau-père m&#8217;a immédiatement rappelé les pickles de Mireille. Je ne sache pas qu&#8217;enfant ma grand-mère confectionnait&nbsp;des&nbsp;pickles, mais un beau jour d&#8217;adolescence je decouvris que&nbsp;Mireille en avait fait quelques bocaux. Ils&nbsp;étaient à peu près immangeables, bien trop vinaigrés, mais je les aimais beaucoup pour le coup de fouet qu&#8217;ils apporteraient,&nbsp;surtout les petites tomates vertes qui explosaient en acidité après le premier coup de dent. Les cornichons du père de Fabrice ont ce même goût puissant de vinaigre blanc&#160;; je&nbsp;ne sais pas d&#8217;où cela provient,&nbsp;les cornichons que fait ma mère sont bien plus fins&nbsp;et subtilement assaisonnés.</p> <p>Après un tour en Provence, je reviens&nbsp;souvent avec un ou deux pots de confiture. Ma mère s&#8217;est mise aux confitures il n&#8217;y a pas si longtemps, une quinzaine d&#8217;années,&nbsp;après la lecture d&#8217;un livre de recettes qui associe&nbsp;le plus souvent un fruit et une herbe ou une épice, ou alors deux fruits, que l&#8217;on ne rapprocherait pas toujours. Si elle&nbsp;ne m&#8217;en voudra pas de dire qu&#8217;elle n&#8217;est pas une spécialiste des desserts traditionnels, ses confitures en revanche sont à se damner, merveilles d&#8217;équilibre en même temps que de puissance&nbsp;de goût.&nbsp;Je n&#8217;en ai jamais mangé&nbsp;qui puissent tenir la comparaison,&nbsp;hormis peut-être&nbsp;chez Troisgros au petit déjeuner, mais je n&#8217;en suis même pas sûr.&nbsp;Manger les confitures de ma mère me rappelle souvent&nbsp;le souvenir des confitures de Mireille, dont elles ne sont vraiment pas inspirées. Mireille faisait des tartes excellentes,&nbsp;aux prunes notamment ;&nbsp;il y avait dans le jardin de la maison des Sablons un mirabellier, un reine-claude et deux quetschiers. Mais cela ne suffisait pas&#160;: l&#8217;été, ces arbres fournissaient beaucoup de fruits et Mireille s&#8217;était mis en tête comme pour les pickles, un beau jour, de faire des confitures. Des bocaux&nbsp;par dizaines ont vite rempli&nbsp;les placards, malheureusement Mireille avait un problème de&nbsp;proportions ou de&nbsp;cuisson. J&#8217;aimais beaucoup l&#8217;overdose proche du coma diabétique à laquelle conduisait l&#8217;ingestion de plus de deux cuillers de ses confitures de quetsches, mais nous étions peu&nbsp;nombreux dans ce cas dans la famille.</p> <p>Par ailleurs, Mireille réussissait parfaitement le cassoulet, le couscous et <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2018/06/04/Les-tomates-farcies-de-Mireille">les tomates farcies</a>.</p> Mireille et la musique urn:md5:fb88010fa8b1712326e960662fe64219 2018-11-27T22:10:00+01:00 2018-11-28T23:32:54+01:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mireille aimait la musique, qui&nbsp;ne prenait pas une place si importante que ça dans sa&nbsp;vie quotidienne. Elle&nbsp;avait deux&nbsp;chefs adulés&#160;: Karajan et Giulini. Ses goûts étaient assez restreints et tournaient autour de Mozart, Beethoven, Tchaïkovski et Mahler. Négligemment, au moment de vider la maison familiale,&nbsp;je n&#8217;ai récupéré que quelques CD, aucun vinyle&#160;; j&#8217;en suis assez triste aujourd&#8217;hui, ça aurait fait un beau souvenir.</p> <p>Les deux filles de Mireille et Guy, ma mère et ma tante, ont chacune fait un peu de musique dans leur jeunesse. Ma&nbsp;mère, du piano. Elle m&#8217;a&nbsp;beaucoup joué petit, à&nbsp;ma demande répétée,&nbsp;un&nbsp;rondo inconnu&nbsp;de Hummel&nbsp;que j&#8217;aimais bien, autrement elle n&#8217;était pas très bonne pianiste. Ma tante a appris le violon. Je ne l&#8217;ai entendue qu&#8217;une seule fois,&nbsp;elle n&#8217;a jamais voulu jouer une fois de plus en ma présence, à mon grand déplaisir d&#8217;enfant,&nbsp;arguant de son faible niveau. «&#160;Le&nbsp;violon,&nbsp;de deux choses l&#8217;une :&nbsp;ou&nbsp;tu joues juste, ou&nbsp;tu joues tzigane. Moi, je joue tzigane&#160;!&#160;» (Boby&nbsp;Lapointe) Je ne leur jette pas la pierre, quand je vois mon très mauvais niveau de piano&#8230; Ni Guy ni Mireille ne&nbsp;jouait d&#8217;un instrument à ma connaissance. Le&nbsp;piano droit&nbsp;familial, sur lequel ma mère a appris à jouer, je&nbsp;l&#8217;ai toujours connu transformé en bar, beau meuble étripé de sa table d&#8217;harmonie,&nbsp;dans lequel&nbsp;mes grands-parents rangeaient les alcools et leurs beaux verres.</p> <p>Mireille aimait d&#8217;amour les chansons de Jean Ferrat ;&nbsp;elle détestait&nbsp;celles de Brassens, que j&#8217;adore.&nbsp;Si&nbsp;vous n&#8217;avez pas tout suivi, je glisse simplement pour vous aiguiller qu&#8217;il&nbsp;y avait l&#8217;intégrale des&nbsp;discours de Jacques Duclos dans la bibliothèque grand-parentale, trois gros volumes verts intimidants (drôlissime&nbsp;lecture,&nbsp;au demeurant, à petite dose ou au troisième degré).</p> <p>Oh&#160;!&nbsp;grand-mère,&nbsp;nous&nbsp;aurions sûrement eu bien des désaccords musicaux&nbsp;mais j&#8217;aurais aimé en causer,&nbsp;au-delà de mes seize ans un peu bêtes.</p> Les minuteurs de Mireille urn:md5:b194188adb10110321f3475dba0574de 2018-09-21T20:32:00+02:00 2018-09-21T20:33:24+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p> </p> <p>Dans la cuisine, suite.</p> <p>La grande passion de mes cinq ans, en plus des&nbsp;<a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2018/08/28/L-essoreuse-de-Mireille">essoreuses à salade</a>, étaient&nbsp;les minuteurs de cuisine.</p> <p>Dans la&nbsp;maison des Sablons, on prenait la plupart des repas dans&nbsp;la cuisine. Elle recelait&nbsp;de nombreux ustensiles dans les tiroirs et les placards, accumulés par trois générations. En particulier, on y trouvait deux minuteurs à cadran circulaire&nbsp;qui se remontaient à la main. Le premier était blanc cassé et noir, d&#8217;un dessin très années 1960, l&#8217;autre était plus moderne.</p> <p>Mon jeu favori consistait&nbsp;à remonter en cachette l&#8217;un des minuteurs&nbsp;(ou les deux)&nbsp;au maximum, sur une heure ou une heure et demie, de telle sorte que cela produise un petit concert inattendu au moment où&nbsp;le maximum de monde était&nbsp;présent dans la cuisine. Le minuteur blanc avait ma&nbsp;préférence :&nbsp;sa&nbsp;sonnerie était&nbsp;bien conçue, stridente et d&#8217;une&nbsp;durée proportionnelle à la durée fixée.</p> <p>Mireille m&#8217;a pourtant vu jouer des dizaines de fois avec ses minuteurs, me rappelant à l&#8217;ordre autant de fois, vu&nbsp;le risque de les dérégler, mais elle n&#8217;a jamais poussé le vice jusqu&#8217;à m&#8217;en offrir&nbsp;un.</p> <p>Je voulais moi aussi, avec les moyens à ma disposition, être le maître des horloges.&nbsp;J&#8217;étais alors doucement espiègle ou totalement idiot, le lecteur jugera.</p> Mireille et Madeleine urn:md5:79e244f1b205c50125ffb35a54819fb8 2018-09-09T22:20:00+02:00 2018-09-10T07:21:19+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mes grands-parents s&#8217;appréciaient et se fréquentaient. Guy aimait&nbsp;le côté rustique et homme de la terre qu&#8217;avait conservé Roland, même s&#8217;il était venu s&#8217;installer à&nbsp;Paris avec Madeleine dès&nbsp;1949 (Roland avait 28 ans et Madeleine en avait&nbsp;19), et sa grande culture de la nature, des métiers du bois, du mobilier&#160;; Roland qui adorait la conversation devait savourer&nbsp;la culture encyclopédique de Guy, enfin&nbsp;tous deux avaient des sympathies communistes. Madeleine et Mireille appréciaient chacune&nbsp;la femme forte que l&#8217;autre était&nbsp;à ses yeux, les deux l&#8217;étaient assurément, dirigeant leur petit monde (et leurs maris surtout) comme bon leur plaisait.</p> <p>Les&nbsp;deux couples&nbsp;se voyaient&nbsp;en dehors de tout événement qui aurait assuré leur présence simultanée :&nbsp;mariage, enterrement ou fête de famille très élargie&#160;; en particulier, ils ont continué à se rencontrer ponctuellement lors de vacances aux quatre coins de la France, après le divorce de mes parents, ou parfois juste le temps d&#8217;un week-end en Bourgogne ou au bord de la Loire,&nbsp;à l&#8217;occasion d&#8217;un déjeuner dans une auberge de bord de nationale à l&#8217;entrée d&#8217;une sous-préfecture. Ne croyez pas que je force le cliché, car c&#8217;est réellement ainsi qu&#8217;ils prenaient plaisir, oh, certes pas tous les quatre matins mais peut-être une fois l&#8217;an,&nbsp;à deviser sur les moments&nbsp;et les lieux qu&#8217;ils ont pu connaître, la guerre, le Paris des années 1950, la Brie,&nbsp;la Bretagne et la Sologne.</p> <p>Madeleine a été bien désolée de&nbsp;la mort&nbsp;de Mireille, quand même jeune,&nbsp;elle pensait aussi à Guy qui n&#8217;avait pas mérité ça&nbsp;non plus. Je me demande si Madeleine se remémore&nbsp;tout cela aujourd&#8217;hui&nbsp;en triant ses papiers et ses photos,&nbsp;dans son bureau, le&nbsp;soir&nbsp;autour de minuit, son heure. J&#8217;y pense&nbsp;parce qu&#8217;elle doit y être&nbsp;en ce moment-même,&nbsp;à ranger les souvenirs&nbsp;en tas étudiés et&nbsp;en classeurs organisés, commentant à voix basse pour meubler le vide sonore de la pièce.&nbsp;C&#8217;est&nbsp;que&nbsp;le temps ne lui n&#8217;a laissé que cela ou presque, et pour elle seule.</p> Le cadeau de Mireille urn:md5:9ad95f8e933b36776bab5eda88d0681f 2018-09-06T16:28:00+02:00 2018-09-06T19:02:15+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Lorsque j&#8217;étais enfant, mes grands-parents ont comme d&#8217;autres été mis à contribution pour me garder, en particulier les mercredis où il n&#8217;y avait pas classe et à l&#8217;occasion de petites vacances scolaires.</p> <p>Roland m&#8217;a&nbsp;laissé&nbsp;jouer très tôt&nbsp;avec ses outils de menuiserie et tapisserie. J&#8217;avais peut-être 5 ou 6 ans, je bricolais de petites choses&nbsp;de rien du tout&nbsp;avec des chutes de bois,&nbsp;ses scies, ses râpes et&nbsp;ses ciseaux. Je suis encore stupéfait aujourd&#8217;hui de l&#8217;inconscience de mon grand-père, et de&nbsp;ne m&#8217;être jamais blessé&#8230; Chez les grands-parents maternels, quelques années avant,&nbsp;Guy et Mireille s&#8217;amusaient de me voir jouer avec leur essoreuse à salade. J&#8217;aimais aussi énormément celle qu&#8217;on avait chez mes parents, qui était plus grande et&nbsp;avait une&nbsp;qualité supérieure&nbsp;à mes yeux&#160;: elle était, comme beaucoup d&#8217;objets ménagers en plastique des années 1970, orange. Comme chacun sait, il n&#8217;est pas de plus belle couleur.</p> <p>Mireille et Guy avaient fini par comprendre que mes parents voulaient réserver à la cuisine les ustensiles qui me plaisaient et m&#8217;occupaient parfois longtemps. Cela conduisit donc Mireille à m&#8217;offrir&nbsp;pour mes trois ans une essoreuse à salade, pour mon seul usage récréatif.&nbsp;Ma mère, qui ne comprit pas&nbsp;ce&nbsp;cadeau pourtant logique, le&nbsp;regardait mi-amusée mi-consternée. L&#8217;essoreuse (certes rouge)&nbsp;m&#8217;a beaucoup servi.</p> <p>Post-scriptum. L&#8217;essoreuse à salade parentale commençait&nbsp;à prendre de l&#8217;âge. Mes parents finirent par utiliser&nbsp;celle que j&#8217;avais reçue en cadeau, au désespoir&nbsp;de Mireille. Entre temps j&#8217;avais grandi et changé de jeux.&nbsp;</p> La poire de Mireille urn:md5:5bfb26bca5e89a1adcea212c3d63baf0 2018-08-02T18:25:00+02:00 2018-08-02T19:22:27+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Lorsqu&#8217;elle était petite, Mireille a&nbsp;fréquenté un internat de jeunes filles.</p> <p>La première fois peut-être&nbsp;qu&#8217;elle a&nbsp;mangé&nbsp;au réfectoire, le dessert était une poire.&nbsp;Elle ne l&#8217;a certes pas croquée à pleines dents, elle a consciencieusement employé les couverts à sa disposition pour la découper en quartiers, mais ne se comporta pas entièrement comme on aurait attendu d&#8217;elle.</p> <p>La surveillante générale, qui&nbsp;passait entre les tables, lui fit remarquer (d&#8217;une manière certainement peu amène) qu&#8217;elle aurait également dû éplucher la poire avec sa fourchette et son couteau. Elle reçut, pour toute leçon, un zéro de conduite.</p> <p>Je vous laisse méditer&nbsp;cette saynète cruelle, telle qu&#8217;elle a pu se dérouler dans un pensionnat breton au début des années 1940.</p> Guy et Mireille urn:md5:a3d7041bc6cbae40c36c9a4a9d48919a 2018-07-03T23:49:00+02:00 2018-07-08T09:11:54+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Lorsque Mireille est morte d&#8217;une tumeur au cerveau, relativement jeune (69 ans), Guy est resté seul dans la grande maison familiale des Sablons, celle de sa mère Alice, dont ils avaient fini&nbsp;avec Mireille par faire leur résidence principale. Ils ne travaillaient plus, le petit appartement de Noisy-le-Sec n&#8217;avait plus vraiment de raison d&#8217;être.</p> <p>Je n&#8217;avais&nbsp;pas bien compris à ce moment-là, je n&#8217;avais que 18 ans, à quel point Guy tenait à sa femme. Mon cousin Florian en a&nbsp;peut-être quelques souvenirs,&nbsp;nous avons passé ensemble des&nbsp;petites vacances scolaires avec Guy l&#8217;année qui a suivi la mort de Mireille. Le pauvre&nbsp;Guy faisait peine à voir, esseulé, carburant au Ballantine&#8217;s au-delà du raisonnable, l&#8217;air&nbsp;plus qu&#8217;absent.&nbsp;J&#8217;ai plusieurs fois fait la cuisine,&nbsp;je ne sais pas si Guy en aurait été capable pour certains repas.&nbsp;Il&nbsp;se laissait mourir à petit feu. Il a tenu un an. Ce genre de situation de mort rapprochée de l&#8217;époux ou de l&#8217;épouse est paraît-il assez fréquente, mais je n&#8217;avais rien vu venir à l&#8217;époque.</p> <p>Guy aimait Mireille inconditionnellement,&nbsp;mais je le&nbsp;savais si peu&#160;! Cette dernière année fut une&nbsp;mort d&#8217;amour.</p> Mireille outrée urn:md5:28dfacc25ba05ad1b94794c4e5e1fa45 2018-06-27T18:55:00+02:00 2018-06-28T19:31:08+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mon professeur d&#8217;histoire et de géographie de&nbsp;seconde et de&nbsp;première, monsieur Ruetsch, était assez controversé.&nbsp;Je lui rends hommage en passant par le biais de ces quelques lignes. Il avait une vision de l&#8217;enseignement assez détachée des contingences du programme, sa méthode reposait sur deux éléments éloignés des manuels scolaires. (Il était attachant, très cérébral, habillé de tenues de cuir plutôt osées. Mais je m&#8217;éloigne du sujet&#8230;)</p> <p>Pour commencer, ses cours étaient le lieu de discussions interminables avec&nbsp;ses élèves, sur des thématiques qui dérivaient parfois loin de leur point de départ. L&#8217;autre caractéristique de son enseignement&nbsp;était qu&#8217;il&nbsp;donnait à lire de nombreux livres pas toujours faciles pour des adolescents de 15-16 ans, ce&nbsp;qui ne manquait&nbsp;jamais de lui attirer les foudres des parents d&#8217;élèves. Une grande partie de l&#8217;évaluation de l&#8217;année reposait sur les fiches de lecture que nous devions rédiger pour chaque ouvrage.&nbsp;J&#8217;ai ainsi pu lire la <em>Vie de Jésus</em> de Renan, l&#8217;<em>Éssai sur l&#8217;inégalité des races humaines</em> de Gobineau, <em>L&#8217;Éthique&nbsp;protestante et l&#8217;esprit du capitalisme</em> de Weber, ou encore l&#8217;opus magnum d&#8217;Arendt, <em>Les Origines du totalitarisme</em>. Arendt consacre la dernière partie de ce livre colossal à la description méthodique des composantes d&#8217;un système&nbsp;totalitaire, et montre notamment&nbsp;pourquoi et comment&nbsp;le stalinisme tout autant que le nazisme relève&nbsp;de ce système.&nbsp;Le&nbsp;livre a été publié en&nbsp;1951, Staline était donc encore vivant.</p> <p>Les choses se sont gâtées lorsque, mon dossier terminé, j&#8217;eus l&#8217;idée de le faire lire à Mireille avant de le donner au professeur. Pour remettre dans&nbsp;le contexte, je dois dire que Guy et Mireille étaient sympathisants communistes&#160;; que le père de Mireille, résistant, avait été&nbsp;fusillé&nbsp;au mont Valérien. Je vous laisse imaginer ce qu&#8217;a pu déclencher chez Mireille la lecture de ma lecture du livre d&#8217;Arendt&#160;; elle ne croyait&nbsp;tout simplement pas qu&#8217;Arendt ait pu vraiment écrire des passages entiers de son livre. J&#8217;ai souvenir de quelques discussions animées sur le culte de la personnalité, la propagande et l&#8217;utilisation des masses.</p> <p>Je ne sais pas&nbsp;si Mireille a lu Arendt après ma fiche de lecture, nous n&#8217;en avons jamais reparlé. Monsieur&nbsp;Ruetsch avait lui apprécié ma synthèse d&#8217;une trentaine de pages, qui avait obtenu un&nbsp;18/20.</p> De la bibliothèque de Mireille urn:md5:d391bbd5df62b6dab5f02f381a458069 2018-06-25T16:54:00+02:00 2018-06-25T16:57:39+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Je ne&nbsp;me pardonnerai jamais de n&#8217;avoir pas gardé deux livres de la bibliothèque de Mireille&#160;: un Gaffiot (une&nbsp;première édition), qui a éclairé mon apprentissage du&nbsp;latin et le sien sûrement&#160;; une encyclopédie des églises de France en&nbsp;quinze où vingt volumes, je ne me rappelle plus, qui dans mon souvenir décrivait en détail 12&#160;000 églises,&nbsp;photos à l&#8217;appui, parmi les quelque&nbsp;40&#160;000 qu&#8217;on recense dans le pays.</p> Les poignets urn:md5:8264e32fd45a43f6eca4fa83d4719061 2018-06-19T11:52:00+02:00 2018-06-19T13:09:48+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Comme beaucoup d&#8217;enfants, je ne me tenais pas bien&nbsp;à table. J&#8217;ai&nbsp;évidemment entendu de nombreuses fois les classiques «&#160;Tu as perdu ton bras à la guerre&#160;?&#160;» (lorsque l&#8217;un des deux disparaissait sous la table) et autres «&#160;Ne mets pas tes coudes sur la table&#160;!&#160;»&nbsp;Le souvenir le plus fort que je garde&nbsp;de Mireille à ce sujet concerne les poignets de pulls. Elle m&#8217;avait expliqué une fois&#160;:</p> <blockquote> <p>«&#160;Tu vois la couture qu&#8217;il y a au niveau des&nbsp;poignets de ton pull&#160;? À table, si on ne se sert pas de ses couverts, on garde&nbsp;les bras le long du corps et on pose&nbsp;les poignets de&nbsp;façon que cette couture soit alignée avec le bord de la table. Enfin, je parle des petits garçons bien élevés&#160;!&nbsp;Tu t&#8217;en souviendras si&nbsp;ton patron t&#8217;invite&nbsp;au restaurant, plus tard.&#160;»</p> </blockquote> <p>Et de faire le geste pour me montrer.</p> <p>De fait&nbsp;lorsque je mange avec mon patron, avec un client ;&nbsp;lorsque je mange tout court, et que je porte une chemise, ou un vêtement avec une couture au niveau du poignet,&nbsp;j&#8217;y pense immanquablement.</p> Le cadeau de Guy à Mireille urn:md5:cdb6b52648bc12ab129eedd1e1f8b263 2018-06-16T10:19:00+02:00 2018-06-16T11:17:59+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p> </p> <p>Une autre pensée pour les aïeux</p> <p>Guy, le mari de Mireille, aurait eu 90 ans aujourd&#8217;hui.</p> <p>Contrairement à&nbsp;mes grands-parents paternels Roland et Madeleine, je n&#8217;ai&nbsp;connu Guy et Mireille&nbsp;que jusqu&#8217;au sortir de&nbsp;l&#8217;adolescence&nbsp;et cela m&#8217;attriste. Guy se passionnait pour des choses qui m&#8217;ont plus ou moins intéressées par le passé, et de même&nbsp;aujourd&#8217;hui&#160;: l&#8217;aviation, le train, l&#8217;espace, la montagne. On aurait certainement poursuivi nombre&nbsp;de discussions&nbsp;sur l&#8217;architecture, les&nbsp;voyages, le&nbsp;cinéma ou la&nbsp;littérature&#160;; peut-être aurait-on parlé de&nbsp;parapente,&nbsp;Guy était pilote de planeur <a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2014/05/20/Souvenir">dans sa&nbsp;jeunesse</a>.</p> <p>Lui comme Mireille, je l&#8217;ai déjà dit, étaient grands lecteurs. J&#8217;ai dans ma bibliothèque un&nbsp;bel ensemble de trois livres qui leur appartenaient,&nbsp;dans une édition&nbsp;des années 1950 des classiques Garnier&#160;: ce sont les contes&nbsp;des&nbsp;<em>Mille et une&nbsp;nuits</em>&nbsp;qu&#8217;Antoine Galland a&nbsp;traduits et publiés entre 1704 et 1717.&nbsp;Une dédicace&nbsp;au stylo figure sur l&#8217;une des premières pages,&nbsp;de la main de mon grand-père et à l&#8217;attention de sa femme,&nbsp;attestant&nbsp;de ce&nbsp;cadeau que ma mère et ma tante ont apparemment fait à Mireille avec l&#8217;aide vraisemblable&nbsp;de leur père.&nbsp;Je m&#8217;interroge, car&nbsp;elles&nbsp;semblent&nbsp;trop&nbsp;jeunes pour avoir pu&nbsp;offrir&nbsp;un tel cadeau.&nbsp;Je ne parviens pas&nbsp;à faire coïncider&nbsp;les dates,&nbsp;ma mère étant née en 1953,&nbsp;ma tante en 1959,&nbsp;et mes grands-parents s&#8217;étant mariés&nbsp;en 1952&#160;: ce&nbsp;cadeau de leurs&nbsp;filles à Mireille paraîtrait&nbsp;bien plutôt être un cadeau&nbsp;de Guy à Mireille.&nbsp;Il pourrait s&#8217;agir&nbsp;d&#8217;un cadeau de fête des mères&nbsp;ou&nbsp;d&#8217;autre chose, je ne sais pas, mais cela n&#8217;a pas beaucoup d&#8217;importance. Voici&nbsp;cette adresse de Guy à la femme qu&#8217;il aimait&#160;:</p> <blockquote> <p>Elles t&#8217;offrirent ces contes pour nos dix années premières de vie commune, mais elles sont les fruits de nuits fort différentes de cette Arabie, mais tout aussi merveilleuses.</p> <p>Guy</p> </blockquote> Mireille et les couvercles urn:md5:dd654c0524fa337b80dc932e9a052c5f 2018-06-11T17:15:00+02:00 2018-06-11T21:22:13+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p> </p> <p>Dans la cuisine, bis.</p> <p>Au sein d&#8217;une famille de peu de moyens&nbsp;la mère prépare la soupe du soir, attendue par le père et les enfants. L&#8217;espace n&#8217;est pas bien grand&#160;: la soupe cuit sur le poêle à bois, qui chauffe cette pièce&nbsp;à&nbsp;la fois cuisine, salle à manger et peut-être salle de bains. La mère y a aussi nettoyé du linge plus tôt dans l&#8217;après-midi. Elle&nbsp;est prise dans une discussion, avec le cousin&nbsp;passé boire un canon, ou&nbsp;distraite par un élément extérieur&#160;; peut-être s&#8217;évade-t-elle simplement&nbsp;un instant de son quotidien difficile en regardant un oiseau&nbsp;au loin dans le jardin, ou une taupinière qui se forme sous ses yeux. Voulant&nbsp;remuer le contenu du faitout qui fume, elle soulève le couvercle brûlant à l&#8217;aide d&#8217;un torchon, sans trop y penser, puis&nbsp;le repose sur la paillasse à côté du poêle,&nbsp;sa grosse cuiller en bois dans l&#8217;autre main. Elle n&#8217;a pas vu que le savon qui lui a servi&nbsp;pour sa lessive s&#8217;est retrouvé sous le couvercle&#8230; Après avoir touillé les légumes, elle replace le couvercle sur le faitout.</p> <p>Ce n&#8217;est que quelques minutes plus tard, alertée par la mousse qui déborde sous le couvercle, qu&#8217;elle s&#8217;aperçoit de la catastrophe&#160;: la soupe&nbsp;a fini de cuire avec le savon, tombé dans le faitout parce qu&#8217;il avait collé au couvercle un peu plus tôt. Ce soir-là, la famille n&#8217;a pas mangé.</p> <p>Mireille m&#8217;a plusieurs fois raconté cette histoire, m&#8217;expliquant ainsi pourquoi elle ne reposait&nbsp;jamais un couvercle sur sa face intérieure sur un plan de travail, prenant bien soin au contraire de le retourner. J&#8217;ai depuis moi aussi gardé cette habitude.</p> Les tomates farcies de Mireille urn:md5:94f9328fc6e1980f587a4386ff57f9a0 2018-06-04T18:04:00+02:00 2018-06-05T21:02:18+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>J&#8217;ai passé de nombreux mercredis chez mes grands-parents, chez Roland et Madeleine à Paris, chez Guy et Mireille à Noisy.</p> <p>Mireille (à la différence de Madeleine) cuisinait très bien, en particulier les plats classiques de la cuisine française traditionnelle. Elle préparait fréquemment des tomates farcies, avec une légère variante dans la recette par rapport à celles de ma mère et qui pour moi faisait une différence importante&#160;: elle mettait des grains de riz entre la chair et la tomate, alors que ma mère met de la mie de pain. Je pense qu&#8217;il s&#8217;est écoulé de nombreuses années de tomates farcies au riz, chez Mireille, avant que la cruelle vérité éclate au grand jour, alors que ma mère était venue me chercher pour me ramener à la maison. J&#8217;avais laissé échapper, en présence de Mireille et de sa fille, que je préférais la version des tomates farcies de ma grand-mère.</p> <p>Ce mercredi soir-là ma mère avait été très vexée ;&nbsp;Mireille avait bien ri&#160;; en ce qui me concerne,&nbsp;j&#8217;aurais&nbsp;eu&nbsp;mieux fait de me rappeler de l&#8217;un des mantras de mon grand-père Guy :&nbsp;«&#160;Souviens-toi qu&#8217;il existe&nbsp;un vieux proverbe arabe qui dit qu&#8217;il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.&#160;»</p> Le livre de conversation d'anglais de Mireille urn:md5:0eaa0eb5973fce019cbabca9157b8b20 2018-05-28T13:18:00+02:00 2018-05-28T14:19:12+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p> </p> <p>Ou plutôt de Catherine, devrais-je dire.</p> <p>J&#8217;ai souvent&nbsp;vu Mireille avec un&nbsp;fascicule de vocabulaire d&#8217;anglais,&nbsp;qu&#8217;elle ne manquait&nbsp;jamais d&#8217;emporter en voyage.&nbsp;J&#8217;étais persuadé qu&#8217;il datait de la jeunesse de ma grand-mère, mais je découvre aujourd&#8217;hui que ce n&#8217;est pas le cas&nbsp;:&nbsp;les prénom et&nbsp;nom de ma mère qui y sont écrits de&nbsp;sa main,&nbsp;ainsi que&nbsp;l&#8217;année de parution (1964) indiquent plutôt que c&#8217;est ma mère qui a dû apprendre ses premiers mots d&#8217;anglais avec ce petit manuel.</p> <p>L&#8217;utilisation&nbsp;de ce livre par ma grand-mère&nbsp;a&nbsp;plus ou moins coïncidé avec mon apprentissage de l&#8217;anglais. Dans les années 1990, mes grands-parents maternels ont beaucoup voyagé à l&#8217;étranger, en&nbsp;Écosse, Norvège, Afrique du Sud, Islande&#8230; La leçon d&#8217;anglais préparatoire au voyage était un grand moment&#160;: les tournures employées dans le manuel sont assez vieillottes&nbsp;et ma grand-mère tâtonnait beaucoup pour déchiffrer les phrases avec leur traduction en vis-à-vis.&nbsp;Elle avait un accent irrésistible, sans aucun souci de l&#8217;accent tonique,&nbsp;que mon aide modeste n&#8217;améliorait pas du tout.</p> <p>Je ne saurai jamais si ma grand-mère&nbsp;parvenait à se faire comprendre, ni simplement&nbsp;si une fois sur place elle essayait les tournures qu&#8217;elle avait apprises.</p> <p> </p> Mireille et les noms de famille urn:md5:2c87d12cb09f6c26881963adc5ab62e3 2018-05-22T13:01:00+02:00 2018-05-22T13:01:31+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Petit, je riais beaucoup du supposé ridicule qu&#8217;on peut associer&nbsp;à un nom de famille à la consonnance rigolote, ou dont le nom&nbsp;est un mot du langage courant (sans forcément que le mot soit injurieux, d&#8217;ailleurs). La cible préférée était assurément&nbsp;madame Lechien, voisine&nbsp;d&#8217;une grand-tante.&nbsp;Cela survenait parfois quand&nbsp;j&#8217;étais chez mes grands-parents.&nbsp;Mireille me réprimandait, arguant qu&#8217;il n&#8217;était pas beau de se moquer du nom des gens, on ne choisit pas son nom et supporter des moqueries à ce sujet peut créer beaucoup de peine à la personne concernée. Mireille&nbsp;avait ajouté une fois&nbsp;:&nbsp;</p> <p>«&#160;Qu&#8217;est-ce que tu dirais si tu t&#8217;appelais Romain Carotte, et qu&#8217;on rie de toi dans la rue en entendant prononcer ton nom&#160;? Cela ne te plairait pas,&nbsp;tu penserais que&nbsp;la personne qui se moque est très impolie.&#160;»</p> <p>Je ne l&#8217;ai pas dit à ma grand-mère&nbsp;mais il&nbsp;me plaisait beaucoup,&nbsp;ce&nbsp;monsieur Carotte. Ce nom&nbsp;me paraissait&nbsp;d&#8217;une grande distinction,&nbsp;je m&#8217;imaginais&nbsp;tout orange. Cette si belle couleur, ce joli légume. On n&#8217;en reste peut-être pas moins bête pour autant, mais on sourit de choses différentes, l&#8217;âge venant.</p> Mireille et X., le cousin de Guy urn:md5:e9172d116fa804249e3c49514a79f985 2018-05-19T18:34:00+02:00 2018-05-19T19:17:22+02:00 RomainT Fonds de tiroir <p>Mes grands-parents maternels, gens cultivés,&nbsp;lisaient beaucoup. Je me souviens d&#8217;avoir demandé une fois à Mireille s&#8217;ils avaient lu tous les livres de leur (grande) bibliothèque, et obtenu&nbsp;une réponse évidente.</p> <p>Les grands-parents&nbsp;étaient tout de même restés interdits,&nbsp;cet&nbsp;après-midi-là, alors&nbsp;qu&#8217;ils discutaient dans la cuisine avec le cousin X. De passage à la maison des Sablons pour les saluer, il restait&nbsp;boire&nbsp;<a href="http://www.petitchosier.fr/blog/post/2012/09/11/Une-demi-goutte">une demi-goutte</a>&nbsp;avant de rentrer&nbsp;chez lui. Il&nbsp;était à pied&nbsp;et il pleuvait beaucoup. Lui demandant s&#8217;il comptait partir,&nbsp;comme il&nbsp;se levait et marchait vers la porte-fenêtre, Mireille se vit répondre :&nbsp;«&#160;Il eût fallu que la pluie cessât&#160;!&#160;», et le cousin X. était calmement revenu&nbsp;s&#8217;asseoir.</p>