Digression

Gression.

À bien y regarder, dès que l'on part, la destination n'importe pas : seulement le chemin. C'est vrai des balades comme de la vie. La destination en est connue : elle est plantée de pierres grises et polies gravées de lettres dorées que la pluie efface. Mais que d'aventures, que de rencontres, que d'événements sur le chemin de la maternité au caveau de famille !

Mieux, c'est le détour qui importe, plutôt que le chemin. L'instant où le chemin cesse d'être utilitaire et devient douloureux ou plaisant ; ou absurde ; ou tragique ; tout sauf un chemin. Se perdre dans une forêt obscure, marcher dans un parc au côté de son amant. C'est cela qui importe, c'est cela qu'on retient. (C'est d'ailleurs pour cela que je préfère le marché au supermarché : passer devant huit primeurs pour finalement retourner acheter les patates du premier. Ou du deuxième, à la limite. C'est oublier qu'on doit manger, c'est transcender la trivialité, c'est faire d'un besoin une quête, d'une purée un Saint-Graal.) Le plaisir, l'émotion, la vie naissent et s'épanouissent dès que disparaît la contrainte. Ou, plutôt, lorsqu'on décide de l'ignorer.

Cela est vrai de la flânerie, de la vie, des courses dominicales et d'à peu près tout. Je ne suis pas loin de préférer les préludes à l'orgasme, la cuisine au repas, bref le processus à l'état.

Cela vaut pour l'écriture aussi. D'où ma préférence pour la forme plutôt que pour le fond : peu importe où l'on va, pour peu qu'on y aille bellement.

D'où mon goût pour la digression, aussi. Évidemment : dire ce que l'on a à dire, quel ennui ! On sait ce que l'on doit dire, le lecteur sait ce qu'il va lire, la dissertation est un plaisir de vieux couple où chacun retrouve les habitudes de l'autre, où chacun joue selon les règles consacrées par le temps, où chacun s'irrite des défauts qu'il a notés cent fois. De tout temps l'homme s'est demandé si... Le professeur s'agace, l'élève s'agace de son intransigence, les deux souffrent en silence. Laborieusement, on annonce son plan ; minutieusement, on déroule ses arguments ; finalement, on bâcle sa conclusion. La messe est dite, encore, mais elle n'émeut plus.

Tandis que la digression ! La digression !

Quelle excitation d'écrire sans savoir ce que sera la phrase suivante ! Des surprises permanentes, des découvertes sans cesse. L'Auteur s'amuse de voir ce qui lui passe par la tête : un rythme ternaire qui dégénère en un mauvais jeu de mots, une métaphore filée si loin qu'elle s'effiloche, une pensée étirée jusqu'à ce qu'on voie l'absurde au travers. Quel délice ! Je suis le plus mal placé pour en juger, mais je ne peux m'empêcher de penser que le Lecteur y trouve son compte aussi, au final. Un film est toujours meilleur quand les acteurs prennent plaisir à le faire, cela doit valoir aussi pour certains textes.

Tout ceci pour dire que j'aime les digressions ; que j'ai l'impression de ne jamais si bien écrire que quand je n'ai rien à dire ; et que, pour votre plus grand bonheur ou votre plus infâme déplaisir (à vous de voir), la lecture de Vialatte ne risque pas de changer cet état de fait.

Commentaires

1. Le dimanche 9 octobre 2005, 21:46 par Monster Bill

La lecture de Vialatte, je n'en sais rien (il faudrait que je m'y mette et je bien d'autres choses à lire pour le moment). Mais la lecture de FabriceD ne change définitivement pas le goût certain que je lui porte.

2. Le lundi 10 octobre 2005, 13:25 par Obi-Wan

heu... j'aime bien tes posts mais j'ai jamais le temps de les lire... fais chier...

Obi-Wan,
Dormeur éveillé

3. Le mercredi 12 octobre 2005, 22:07 par Virginie

Monsieur Elie a dû se retourner dans... son lit ! Et moi aussi. Si tu continues tes diffamations contre la dissertation, attention, tu seras privé de crêpes !