Continence de supermarché

Mari de marin, caisse fantôme et pantalon de l'amour.

Je suis, pour la semaine, un quasi-célibataire. Un mari de marin : mon homme est allé s'échouer sur une île lointaine et exotique peuplée de troglodytes étranges. Une île réelle, brute, solide : pas un de ses lupanars tropicaux où des bellâtres bronzées et des autochtones pulpeuses s'offrent des douches orgiaques et lascives à la moindre averse. Non, une île vraie.

Mon homme passe la semaine en Île de France.

Je me retrouve donc abandonné, seul au monde, et je sens la raclette. Ce dernier point n'a pas grand rapport, je vous l'accorde, mais l'odeur ajoute à la solitude.

Dans un vrai film de marins bourrus, la TSF annoncerait la tempête du siècle ; un vieux barbu, accoudé au bar, regarderait de son bon œil la fumée de sa pipe s'ajouter aux nuages qui s'accumuleraient ; j'attendrais Romain sur le quai en épongeant mes larmes d'un mouchoir à carreaux rouges. La tempête arriverait, la patrone du bar (veuve de marin elle-même) m'obligerait à m'abriter, elle me servirait un rhum, le vieux à côté de moi se souviendrait de la tornade de 1932. (Il n'était alors qu'un gamin.) Une pluie horizontale battrait les arbres, fracasserait les machines, briserait ma vie. Romain sombrerait corps et âme avec George Clooney et Mark Wahlberg.

Mais la vie n'est pas un film, le temps est froid mais calme et la SNCF ne me laisserait pas me moucher toute une semaine sur les quais de la gare de la Part-Dieu. D'autant que je n'ai pas de mouchoir à carreux rouges.

Alors je m'occupe, je me dévergonde, je vais au Marché U.

Il y a, au Marché U, des "yaourts de Savoie" délicieux. Et - cela, je l'ignorais - un caissier charmant. Il y a aussi, comme dans tous les magasins, une caisse cachée derrière une pile de petits pois promotionnels, un présentoir à chewing-gums ou un agent de sécurité. C'est la caisse où personne n'ose aller : on ne sait si elle est ouverte ou si elle ferme, on la croit réservée aux fammes enceintes, aux invalides de guerre ou aux détenteurs d'une carte plastifiée. Les files serpentent entre les rayons, les caissières surchauffent et les tapis roulants ronchonnent. Mais la caisse cachée reste désertée. Certains lui jettent des regards envieux et inquiets, d'autres l'ignorent, tous en rêvent.

Ce soir, c'était le minet qui tenait la caisse cachée. Et qui m'y a invité. Alors que j'étais au bout de la queue, derrière une bourgeoise à crinière blanche et un notable empingouiné.

Il n'était pas vraiment beau mais avait un piercing à l'arcane sourcilière - un de ceux auxquels s'accroche si facilement mon regard. Il avait le geste délicat, la voix haut perchée et l'œil brillant. Nous nous sommes exhibés nos plus beaux sourires ; nos lèvres cramoisies faisaient un écrin à nos dents de diamant. Eussé-je fait plus de courses, nous aurions continué à comettre clichés éculés et métaphores minables. La littérature fut sauve : du pain de mie, des yaourts et des Pim's - elle n'allait pas mourir de cela.

J'ai réglé en liquide, il a pris soin de me frôler la main en me rendant la monnaie, nous nous sommes souris. Je lui ai souhaité bon courage.

La journée est bientôt terminée.

Dans un vrai film romantique ou dans un porno sordide, je l'aurais attendu près de la sortie des artistes. Mes yaourts auraient congelé au vent de février, j'aurais battu le pavé pour ne pas laisser le froid emporter mes orteils. Il serait sorti, nous nous serions souris niaisement une fois de plus, nous serions monté chez moi sans un mot. La nuit n'aurait été que folies corporelles et acrobaties érotiques. Avec les souris comme spectatrices surprises et Hassiba comme auditrice exaspérée. Au matin, nous nous serions souris béatement une fois de plus au dessus d'un café et d'une corbeille de viennoiserie. (Cadeau de l'accessoiriste.) Et nous nous serions quittés, sans un mot, sans un regard, avant de partir au vent mauvais.

Mais ma vie n'est pas un film. Ou, plutôt, elle n'en est plus un. Ou, peut-être, elle n'en est plus qu'un, dont le héros, toujours, grand, beau, tendre, juste, inamovible et inoxydable, serait le même : celui que j'aime en Technicolor.

Les portes du Marché U se refermaient derrière moi et je ne pensais plus qu'à lui. Je longeais l'Hôtel Dieu et je ne pensais plus qu'à lui. Je montais chez moi et je ne pensais plus qu'à lui. Ce n'est qu'en déballant mes courses, en retrouvant le ticket de caisse que je me suis rendu compte que je venais de gâcher un fantasme qui, en d'autres temps, m'aurait fait de l'usage.

Mon marin de mari est parti, en train. Sans me passer ni ceinture, ni bretelles. Mais je ne quitterais pour rien au monde ce pantalon qui me tient le cœur au chaud.

(On a vu métaphore plus élégante et plus cohérente mais ce n'est pas moi qui ai commencé : quelle idée pour un marin que de partir en train !)

Commentaires

1. Le mardi 7 février 2006, 08:12 par Monster Bill

Troublant, en tout cas, manifestement, ce fantasme : les "fammes enceintes" en sont toutes en "oh !" et surtout en "a(h)". L'oeil du minet en est monté en grade, situé directement sous "l'arcane" du pouvoir. Enfin, je ne sais ce que tu as fait du 'm' que tu as emprunté à ce pauvre "comettre". Sans doute, comme certain chanteur, l'as tu utilisé dans quelque mot doux à ton "marin de mari". :-)

2. Le mercredi 8 février 2006, 01:52 par Pierre

ta dernière phrase est très jolie Fafa

3. Le jeudi 9 février 2006, 09:39 par Obi-Wan

Vu que tu te sens Seul au Monde avec ton homme sur cette île lointaine et perdue, je te conseille le ballon de volley à décorer grandement intronisé par Tom Hanks...

Je trouve que le mélange de l'odeur et des yahourts de Savoie vont parfaitement ensemble... Peut être devrais-tu te repasser Les Brozés font du Ski...

Le coté vieux Maigret, me fout le bourdon et l'apparition du caissier piercé au Marché U casse tout attrait de romantisme...
Mais il est vrai que voir un marin partir en train est aussi amusant que de voir un centre de recrutement de la Marine Nationale a Besançon...

Obi-Wan,
Comme aurait dit Alain Gillot-Pétré... Bon vent !

4. Le vendredi 10 février 2006, 08:15 par Monster Bill

Comme dit Georges Pernoud, surtout. Ce qui est nettement plus de circonstance, vous me l'accorderez.