Sarrebourg

N'étant pas Freud qui veut, il est rarement simple d'expliquer une perversion. Quid alors de la subpréfectoramanie ? C'est une passion à la Janus. D'un côté, l'attachement nostalgique de celui qui est né dans une sous-préfecture sans avoir à y vivre ; l'émerveillement comme d'un archéologue voyant partout les traces de la richesse souvent passée de ces villes moyennes, ces boulevards majestueux dont les platanes ombragent des manoirs en faux gothique, ces monuments républicains qui contrepèsent le château voisin ; le mystère ludique de tous ces noms déjà entendus mais qu'on lancerait au hasard sur la carte de France en ratant souvent le mille. D'un autre, les longs après-midi dilués d'ennui dans ces grandes villes dont un enfant pourrait faire le tour à pied ; cet entre-deux qui tire le pire à la fois de la ruralité la plus bête et de la petite-bourgeoisie la plus prétentieuse ; ce bruissement incessant des commérages de porte en porte, de M'ame Machin à M'ame Unetelle, de cousin en cousine.

Je ne vois les sous-préfectures qu'à travers cette ambivalence, un œil teinté de rose, l'autre condamné à la grisaille. J'aime la ville, je veux en dire du bien, je ne peux m'empêcher ici de moquer le climat, là de ne remarquer que les vespasiennes.

Que faire ainsi de cette ville sans le moindre charme ? Le centre nous avait tellement déprimé que nous cherchions à nous enfuir, un panneau indiquant la sous-préfecture nous avait détourné. Nous avons marché, marché, marché le long d'une route trop large, aux trottoirs trop étroits que les voitures frôlaient trop vite. De temps en temps, une grosse maison demi-belle rallumait notre espoir, aussitôt soufflé par le passage d'un camion. Après un kilomètre d'effort et de laideur, nous nous en sommes retournés, sans jamais avoir vu la sous-préfecture. Tout cela, ne vaudrait-il pas mieux le taire ?

Je ne peux m'empêcher d'y revenir, comme on gratte un eczéma. C'est un réflexe, qui doit vexer les offices du tourisme, et qui me peine. Je n'y peux pas grand chose, sinon dire que je suis désolé.

Mais, désolé, je ne le serai jamais autant que Sarrebourg.