dimanche 3 décembre 2017

L'Intranquille

Fernando Pessoa (1888–1935) n’a vraiment pas besoin de mes quelques mots pour sa gloire, mais les voici tout de même. Immense poète, son œuvre en prose comprend un opus magnum qui n’a jamais été publié entièrement de son vivant (seulement quelques textes) : le Livre de l’Intranquillité par Bernardo Soares. Soares est l’un des plus de 70 hétéronymes que s’est créés Pessoa, c’est-à-dire des « auteurs » derrière lesquels il se retranchait ; c’était sa manière de faire entendre d’autres voix, sans tout à fait s’effacer, en élaborant des styles et des idées bien spécifiques pour chacun de ses doubles.

Le Livre de l’Intranquillité est constitué de près de 500 fragments, certains explicitement notés par Pessoa comme devant faire partie du livre en cas d’édition, que les éditeurs modernes ordonnancent et incluent ou non à l’ensemble depuis la première édition portugaise de 1982. Ces fragments d’une ligne ou de quelques pages prennent la forme de descriptions, d’aphorismes, d’extraits d’un journal intime ou de poèmes en prose. Le prosaïque se mêle au profond, dans une atmosphère souvent onirique : Soares rêve dans presque chacun des fragments. Soares est, au dire même de Pessoa, l’hétéronyme qui était le plus proche de lui. Il élabore dans ce livre à la forme mouvante une sorte d’autobiographie, mêlée de vues de Lisbonne, de réflexions sur l’art ou sur la vie quotidienne d’un employé de bureau (qu’était Pessoa, comme son hétéronyme Soares). Pour être lapidaire : ces 600 pages ont une densité, une cohérence incroyables sur le thème du désespoir de l’existence, désespoir heureusement apaisé par le rêve par lequel on s’évade, et par la littérature.

Deux choses, principalement, me frappent à la lecture. Le texte possède un caractère intemporel, on pourrait le dire écrit en 2017. La traduction de Françoise Laye y est sûrement pour beaucoup. Peu d’éléments, descriptifs ou linguistiques, permettent de le rattacher au Lisbonne des années 1910 – 1930 dont il est issu. L’autre point est la puissance de la prose de Pessoa, rehaussée par des images somptueuses, que l’on peut mettre aux côtés de celle de quelques rares auteurs du siècle passé. (Je pense à trois livres, La Marche de Radetzky, À la recherche du temps perdu ou Le Guépard.) On est parfois bouleversé, souvent étreint par la beauté des phrases sorties de l’esprit de ce petit homme, qui dépassent et écrasent de leur grandeur sa modeste vie.

Extraits.

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… dans ce triste fatras de mes émotions confuses…

Une tristesse crépusculaire, tissée de lassitudes, de faux renoncements, un ennui immédiat à la moindre sensation, une douleur comme un sanglot retenu, ou une vérité soudain révélée. Mon âme attentive voit se dérouler ce paysage de mes abdications – longues allées de gestes interrompus, hauts massifs de rêves que je n’ai pas même bien rêvés, inconséquences, telles des clôtures de buis séparant des chemins déserts, suppositions pareilles à de vieux bassins aux jets d’eau muets –, tout s’emmêle et se visualise médiocrement dans ce triste fatras de mes sensations confuses.

 […]

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Et de même que je rêve, je raisonne si je le veux, parce que ce n’est là en somme qu’une autre façon de rêver.

Prince d’heures plus fortunées, je fus jadis ta princesse, et nous nous sommes aimés d’un amour d’une autre sorte, dont le souvenir me fait encore mal.

Lus en 2017

Je mets de côté la bande dessinée, la presse magazine, les livres utilitaires, guides ou catalogues, et l’énorme masse de tout ce qui se lit sur écran. Si on ne garde que la littérature, en 2017 j’ai moins lu que les années passées : une grosse soixantaine de livres. Une moitié de romans, deux livres de poésie (seulement…) et six livres en anglais (seulement…).

Bien loin l’adolescence, quand je lisais peut-être 200 à 250 livres par an, mais Twitter et les féeries numériques prennent une place importante.

Je suis heureux d’avoir lu plusieurs perles, L’Interdiction, La Rabouilleuse ou Le Curé de Tours de Balzac ; Vie de Henry Brulard de Stendhal, Mon amie Nane de Toulet et Article 353 du code pénal de Viel, et de m’être à nouveau plongé dans Pessoa.

mardi 3 octobre 2017

Un pilote

Robert (Bob) pratique le parapente depuis 1990. La semaine passée, il est allé voler à Saint-André des Alpes, où l’on peut faire de beaux cross tard dans la saison. Il y rencontre par hasard le moniteur qui l’a accompagné pour son premier grand vol, il y a 27 ans.

Bob racontait sur le décollage de Saint-André l’anecdote qui l’avait poussé à commencer le parapente. Il avait appris qu’un vieil homme de 81 ans avait commencé la veille, alors, pourquoi pas son ami Maurice et lui ? (Ils devaient avoir une grosse quarantaine d’années, peut-être la cinquantaine). Un moniteur présent lui aussi sur le décollage l’entend raconter, s’approche, se souvient de l’anecdote du vieil homme, parce que le moniteur, c’était lui. Il se trouve qu’il était également le premier moniteur de Bob. Un décollage en parapente n’est pas si fréquent en 1990, l’école l’avait donc filmé ainsi que le vol. Le moniteur a conservé le film, l’a retrouvé ; Bob l’a récupéré. Bob en a fait part à ses camarades du club de parapente, avec lequel il vole toujours. Il approche aujourd’hui doucement de l’âge auquel le vieil homme avait commencé l’activité, il y a 27 ans.

dimanche 17 septembre 2017

La Parisienne

Déçu par le dernier Désérable, paresseux et assez vide, j’avais besoin de roman, de fiction, de subtilités, de tours et détours dans des vies imaginaires fantasmées. Je sautai sur Autre étude de femme, de Balzac. Oh, ce n’est pas un bien bon Balzac, mais il contient plus d’invention et de nuances que le Désérable. Dans cette nouvelle, Balzac convie à un dîner certains des personnages de la Comédie Humaine : Marsay, Bianchon, Blondet, Nucingen, la marquise d’Espard… La nouvelle est composée de plusieurs épisodes qui se suivent, au gré de la conversation des convives. L’un d’eux est l’occasion d’une tirade de Blondet de quatre pages (dans mon édition Pléiade), sur le thème de la femme comme il faut, c’est-à-dire la Parisienne. Le P est de Balzac. Blondet est le type du journaliste arriviste, brillant, qui écrit et parle bien. Voyez comme Balzac fouille les moindres recoins de son archétype, comme il laisse se déployer tous les traits et attitudes de son modèle, en déversant son flot de comparaisons et métaphores, et comme son français majestueux irradie au point de vous faire bêtement penser que c’est la plus belle langue du monde. Je respecte la ponctuation de l’éditeur ; c’est peut-être celle de l’auteur, elle est parfois un peu hasardeuse. On aimerait aujourd’hui lire un équivalent moderne chez un bon écrivain en vue, je ne sais pas, le bobo trentenaire dans sa splendeur quotidienne par exemple. Mais vous pourrez transposer de vous-même.

– Tout cela ne me dit pas ce qu’est une femme comme il faut ? s’écria le jeune polonais.

– Eh ! bien, je vais vous l’expliquer, répondit Emile Blondet au compte Adam. Par une jolie matinée, vous flânez dans Paris. Il est plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez venir à vous une femme, le premier coup d’œil jeté sur elle est comme la préface d’un beau livre, il vous fait pressentir un monde de choses élégantes et fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux de son herborisation, parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare. Ou cette femme est accompagnée de deux hommes très distingués dont un au moins est décoré, ou quelque domestique en petite tenue la suit à dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jours, ni boucle de ceinture trop travaillée, ni pantalons à manchettes brodées bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquerez à ses pieds, soit des souliers de prunelle à cothurnes croisés sur un bas de coton d’une finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise simplicité. Une étoffe assez jolie et d’un prix médiocre vous fait distinguer sa robe, dont la façon surprend plus d’une bourgeoise : c’est presque toujours une redingote attachée par des nœuds, et mignonnement bordée d’une ganse ou d’un filet imperceptible. L’inconnue a une manière à elle de s’envelopper dans un châle ou dans une mante ; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les voilant. Par quel moyen ? Ce secret, elle le garde sans être protégée par aucun brevet d’invention. Elle se donne par la marche un certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l’étoffe sa forme suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la dentelle au bord, répand un baume aérien et que je nommerais volontiers la brise de la Parisienne ? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah ! comme elle entend, passez-moi cette expression, la coupe de la démarche ! Examinez bien cette façon d’avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision, qu’elle excite chez le passant  une admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaie de ce pas, elle a l’air d’un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une redoute. À la femme de Paris le génie de la démarche ! Aussi la municipalité lui devait-elle l’asphalte des trottoirs. Cette inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie qu’on lui fasse place. La distinction particulière aux femmes bien élevées se trahit surtout par la manière dont elle tient le châle ou la mante croisée sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les madones de Raphaël dans leur cadre. Sa pose, à la fois tranquille et dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy à se déranger pour elle. Le chapeau, d’une simplicité remarquable, a des rubans frais. Peut-être y aura-t-il des fleurs, mais les plus habiles de ces femmes n’ont que des nœuds. La plume veut la voiture, les fleurs attirent trop le regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et reposée d’une femme sûre d’elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien et voit tout, dont la vanité blasée par une continuelle satisfaction répand sur sa physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle sait qu’on l’étudie, elle sait que presque tous, même les femmes, se retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la Vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris ; vous la retrouverez entre la 10e et la 110e arcade de la rue de Rivoli ; sous la Ligne des boulevards, depuis l’Équateur des Panoramas, où fleurissent les productions des Indes, où s’épanouissent les plus chaudes créations de l’industrie, jusqu’au cap de la Madeleine ; dans les contrées les moins crottées de bourgeoisie, entre le 30e et le 150e numéro de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Durant l’hiver, elle se plaît sur la terrasse des Feuillants et point sur le trottoir en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l’allée des Champs-Élysées, bordée à l’est par la place Louis XV, à l’ouest par l’avenue de Marigny, au midi par la chaussée, au nord par les jardins du faubourg Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette jolie variété de femme dans les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis, jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales ; jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent par un temps oriental, parfument les promenades, et passé cinq heures, se replient comme les belles-de-jour. Les femmes que vous verrez plus tard ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont des femmes comme il en faut ; tandis que la belle inconnue, votre Béatrix de la journée, est la femme comme il faut. Il n’est pas facile pour les étrangers, cher comte, de reconnaître les différences auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme est comédienne, mais elles crèvent les yeux aux Parisiens : c’est des agrafes mal cachées, des cordons qui montrent leurs lacis d’un blanc roux au dos de la robe par une fente entrebâillée, des souliers éraillés, des rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, une tournure trop gommée. Vous remarquerez une sorte d’effort dans l’abaissement prémédité de la paupière. Il y a de la convention dans la pose. Quant à la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il faut ; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est affairée, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si elle n’entrera pas dans un magasin. Là où la femme comme il faut sait bien ce qu’elle veut et ce qu’elle fait, la bourgeoise est indécise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau, traîne avec elle un enfant qui l’oblige à guetter les voitures ; elle est mère en public, et cause avec sa fille ; elle a de l’argent dans son cabas et des bas à jour aux pieds ; en hiver, elle a un boa par-dessus une pèlerine en fourrure, un châle et une écharpe en été : la bourgeoise entend admirablement les pléonasmes de toilette. Votre belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens, à l’Opera, dans un bal. Elle se montre alors sous un aspect si différent, que vous diriez deux créations sans analogie. La femme est sortie de ses vêtements mystérieux comme un papillon de sa larve soyeuse. elle sert, comme une friandise, à vos yeux ravis les formes que le matin son corsage modelait à peine. Au théâtre, elle ne dépasse pas les secondes loges, excepté aux Italiens. Vous pourrez alors étudier à votre aise la savante lenteur de ses mouvements. L’adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut toute idée d’art et de préméditation. A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu’il était absolument nécessaire de rouler, de remonter ou d’écarter celle de ses ringleets ou de ses boucles qu’elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous paraîtra qu’elle donne de l’ironie ou de la gràce à ce qu’elle dit au voisin, en se posant de manière à produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionné par les grands peintres, qui attire la lumière sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front à vive arête, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirigée dans l’espace, et pique d’un trait de lumière la blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d’une chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez à son attitude autre chose que le plus délicieux modèle donné par la lasitude à la statuaire. Il n’y a que la femme comme il faut pour être à l’aise dans sa toilette ; rien ne la gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise, à remonter une épaulette récalcitrante, à faire descendre un busc insubordonné, à regarder si la gorgette accomplit son office de gardien infidèle autour de deux trésors étincelants de blancheur, à se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se maintient sans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec son caractère, elle a eu le temps de s’étudier, de décider ce qui lui va bien, car elle connaît depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Vous ne la verrez pas à la sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l’escalier, elle éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir. Peut-être descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d’un esclave auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de sa voix rusée ; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle saura communiquer la valeur de la pensée par un manège inimitable.

– Pour être femme comme il faut, n’est-il pas nécessaire d’avoir de l’esprit, demanda le comte polonais.

– Il est impossible de l’être sans avoir beaucoup de goût, répondit madame d’Espard.

 […]

vendredi 25 août 2017

Sac à dos, sac à dos !

En ces temps d’attentats, une procédure de sécurité inutile s’est répandue un peu partout depuis deux ans. Lieux publics, commerces, bureaux : peu ne sont pas concernés. Il s’agit simplement de faire ouvrir les sacs à dos. Un agent de sécurité y jette un regard plus ou moins rapide, et vous laisse passer.

Sac à dos, sac à dos ! On n’y échappe plus. Le matin en arrivant à mon lieu de travail, après déjeuner en y remontant. (On ne sait jamais ce qui pourrait se retrouver dans votre sac à dos entre 8 et 13 heures, mieux vaut contrôler plutôt deux fois qu’une.) Le midi, en entrant dans le centre commercial. En fin de journée, lorsqu’on sort de chez son disquaire favori, et même si aucune alarme ne s’est déclenchée lors du passage du portique contre les vols. À l’entrée des musées, des bureaux de vote, etc.

Ce qui m’agace, c’est l’absence de recul, et pour tout dire la bêtise avec laquelle cette consigne est appliquée. Sans compter son côté systématique et usant, au bout de la cinquième fois de la journée. Mon sac comporte trois compartiments, mais on ne me demande jamais d’ouvrir les deux petits. Et on ne regarde jamais au fond du compartiment principal. Pendant les quelques instants où je suis arrêté, cinq dames ont eu le temps de passer derrière l’agent de sécurité, chacune avec un sac à main. Mais non, les sacs à main ne sont pas contrôlés, même ceux qui sont plus volumineux que mon sac. Je suis bien idiot, je devrais abandonner le sac à dos pour le sac à main. Devant moi, on fait ouvrir une petite valise à roulettes. Aussitôt ouverte, on la fait refermer, sans même que l’agent ait fait mine d’essayer de regarder un peu son contenu ! Quel est l’intérêt ?

Soyons sérieux : soit on installe des dispositifs lourds, couteux et invasifs similaires à ceux qu’on voit dans les aéroports, et on embête vraiment en contrôlant tout le monde (le contrôle acquérant ainsi un semblant d’efficacité), soit on ne fait rien. Tout intermédiaire ne sert à rien, à part faire râler les propriétaires de sac à dos qui n’ont rien à se reprocher.

dimanche 30 juillet 2017

Old Devil

Lorsque nous allons à Londres, Fabrice et moi ne manquons jamais de courir les librairies, notamment de livres d’occasion, pour ramener en France un peu (beaucoup) de littérature en anglais.

Il y a cinq ans, deux Kingsley Amis (1922-1995) ont ainsi traversé la Manche : Lucky Jim, son premier roman de 1954, et The Old Devils de 1986, qui lui avait fait gagner le Booker Prize. Malgré sa connaissance quasi encyclopédique du roman comique britannique, Fabrice n’avait jamais lu cet auteur. J’avais essayé moi aussi à l’époque, mais The Old Devils m’avait rebuté par sa difficulté, et je le délaissai à mi-parcours. Je voyais depuis Kingsley Amis comme un écrivain conservateur, râleur, porté sur le sexe et fortement alcoolique. D’où cette image excessivement négative (et globalement fausse) avait-elle bien pu me venir ?

Il y a deux semaines, j’étais contraint à une longue attente à l’aéroport de Francfort. Je suis tombé par hasard sur un essai posthume de Kingsley Amis, The King’s English, publié par son fils Martin en 1997 ; je l’achetai immédiatement. Le livre est tout à la fois un glossaire, avec des entrées classées par ordre alphabétique, une digression sur la langue anglaise et un recueil de conseils et consignes pour bien écrire et parler l’anglais, parsemé de souvenirs de l’auteur. Amis s’appuie sur un grand classique anglais, le Dictionary of Modern English Usage de Fowler (1926), qu’il cite et commente abondamment, ce livre-là étant lui aussi bourré de witticisms. Les nombreux passages où Amis explique comment tel mot ou expression doivent se prononcer et s’accentuer sont très drôles.

À l’entrée Gay, voici ce qu’il écrit. La traduction est de votre serviteur :

L’emploi de ce mot en tant qu’adjectif ou nom pour désigner un homosexuel a depuis longtemps, et de façon inhabituelle, attiré à lui une forte répugnance. Cette “nouvelle” signification est pourtant courante depuis des années. L’expression Gay lib se trouve dans le Roget révisé depuis 1987, et le Concise Oxford Dictionary de 1988 donne homosexuel comme sens n°5 du mot gay. Cependant, dans cet ouvrage, le mot est suivi de la précision “jargon”, c’est-à-dire “couramment employé au sein d’un groupe restreint”. Sans aucun doute, même en Angleterre aujourd’hui, les gens qui ont des lettres ne constituent pas un groupe restreint, et quiconque sait lire sait depuis longtemps ce que gay signifie. Et pourtant, en ce printemps de 1995, encore et toujours quelque vieil acariâtre, l’écume aux lèvres, exige publiquement et dans ses écrits que le mot soit “rendu” à l’usage hétérosexuel qui lui est propre.

C’est impossible. Je reconnais que je suis ennuyé, comme tout un chacun, car dans les faits il ne m’est pas permis de citer en public ce que Chesterton a écrit au début du merveilleux poème dédicatoire à son livre Le Nommé Jeudi (The Man Who Was Thursday, 1908). Mais je peux certainement le citer sans problème ici. Il est fait référence aux années 1890.

Un nuage obscurcissait l’esprit des hommes

Et le temps allait gémissant,

Oh ! oui, un nuage maladif couvrait l’âme

Lorsque tous deux nous étions jeunes gens.

La science annonçait le nihilisme

Et l’art admirait la décadence ;

Le monde était vieux et finissant,

Mais toi et moi étions gays.

Le fait que ces lignes ne choquent plus aujourd’hui ne doit pas masquer que, plus généralement, une fois qu’un mot est non seulement courant mais accepté bon gré mal gré dans une certaine acception, aucune puissance sur terre ne peut le rejeter. Les plus subtiles affinités avec les changements d’une langue, ou un minimum de réflexion éclairent cette vérité.

Ce n’est plus totalement une vérité malvenue. Le mot gay est réjouissant et plein d’espoir, à l’opposé du monde des lugubres et cliniques associations punitives du mot homosexuelNous avons la chance de pouvoir nous payer le luxe de la générosité, lorsque notre vocabulaire s’élargit et s’enrichit.

Ceci achève de me convaincre de l’idée erronée que j’avais de cet écrivain, et de son talent.

lundi 20 mars 2017

Escapades russes

Il y a dix ans, alors que j’étais tout jeune embauché, Jacques, notre expert et mon supérieur hiérarchique de l’époque, m’avait proposé de l’accompagner en Arménie. Il s’agissait de suivre un chantier, sur plusieurs missions de deux ou trois jours. L’Arménie n’a qu’une centrale nucléaire (qui dans l’ensemble fait très peur quand on marche entre ses bâtiments), mais se dote peu à peu, souvent par le biais de moyens internationaux, de nouvelles installations.

Jacques est attaché à la langue russe, qu’il parle couramment. Il a séjourné en URSS dès ses études, à la fin des années 1960. Il n’a cessé de retourner depuis dans des pays qui au temps de la guerre froide étaient des satellites de la Russie. Il participe toujours, à ma connaissance, à des fouilles archéologiques dans ces régions, avec sa femme directrice de recherche au CNRS.

Lors de notre première mission à Erevan et Metzamor, je n’ai évidemment rien compris à ce qui s’est dit. Si les plus jeunes apprennent et parlent maintenant l’anglais majoritairement, les plus anciens qui étaient nos interlocuteurs, âgés disons de 45 ans et plus, ont dû apprendre le russe : l’Arménie a été sous domination soviétique jusqu’en 1991. (Un soir Jacques a d’ailleurs essayé de parler russe à un jeune serveur, qui lui a obstinément répondu en arménien – à dessein, m’avait-il semblé. La langue du dominateur était celle de la génération de ses parents, lui ne voulait plus que ce fût la sienne.) Ce fut donc la langue de travail pour quelques jours.

Avant la seconde mission deux mois plus tard, je m’étais mis un petit défi : comprendre au moins la conversation que Jacques ne manquerait pas d’avoir avec le conducteur de taxi, de l’aéroport à l’hôtel. Grande motivation, méthode express. Je me disais même, optimiste, qu’un jour je serais capable de lire Dostoïevski dans sa langue. J’ai compris une partie de la conversation dans le taxi, le moment venu, et quelques échanges informels (au restaurant, le soir ; à la cantine avec nos clients). Je suis retourné en Arménie une dernière fois courant 2007 ; je ne me suis plus rendu dans un pays russophone depuis, je ne le savais pas alors mais j’avais laissé-là toute velléité d’amélioration de mon niveau de russe pour les dix années à suivre.

En mai prochain, nous serons à Saint-Petersbourg à l’occasion des nuits blanches. Je me suis donc fixé un deuxième défi : revenir à l’apprentissage du russe par une méthode détaillée, afin d’acquérir une vision nettement plus extensive de la langue. J’aime bien l’idée d’aller dans un pays et d’en comprendre et parler un peu (beaucoup ?) la langue. Cette langue est difficile pour un Français comme moi, qui ne connais pas de langue slave, qui n’ai jamais été brillant en latin ou en allemand (langues qui ont quelques éléments de proximité avec le russe). Cela représente même un des plus grands efforts intellectuels dans lesquels je me sois lancé. Alors on sourira de mes y, de mes ю ; de mes a, de mes я car beaucoup seront mal-t-à propos. Mais je me rapproche doucement de Dostoïevski, я вам говорю !

mercredi 8 mars 2017

Journée de lutte pour les droits des femmes

Ce midi, le hasard a voulu que je mange avec quatre collègues, de jeunes femmes de mon âge, 30, 35 ans.

La discussion a couru sur les conditions et le bien-être au travail, qui se dégradent doucement mais sûrement dans mon entreprise (pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici). On parlait temps de travail, temps partiel, missions à l’étranger, congé parental, condition de jeune parent. Je dois avouer que j’ai été sidéré par tout ce que j’ai entendu. J’en savais bien un peu, mais pas à ce point. Comme dans peut-être beaucoup d’entreprises dont les cadres dirigeants sont exclusivement des hommes, comme dans peut-être beaucoup d’entreprises d’ingénierie, mes collègues sont victimes au quotidien de remarques désobligeantes voire franchement dégueulasses, de comportements misogynes, ou sont lésées de fait. De « Ah, tu vas acheter le pain » (17h30, ma collègue va récupérer son fils à la crèche) jusqu’à une revalorisation salariale outrageusement inférieure à la moyenne en raison d’un congé maternité une partie de l’année passée.

Les préjugés sur la province sont déjà très forts – et totalement infondés, cela va sans dire – dans mon entreprise (« Vous travaillez après 15h le vendredi à Lyon ? »), avec son siège tout puissant en région parisienne, de nombreuses agences dans de grandes villes au sud de la Loire, où la présence de l’école centrale de Paris fut longtemps un pilier fondateur, etc. mais je n’ose imaginer le cas hypothétique d’une collègue lesbienne, qui travaillerait en agence, et serait mariée et mère.

Après plus de dix ans dans l’entreprise, je pensais que les choses évoluaient dans le bon sens depuis le temps où j’étais jeune embauché, cette époque où les vieux ingénieurs qui avaient connu les débuts de l’entreprise étaient experts ou avaient l’âge de partir en retraite. Peut-être un peu. Mais les comportements dont on est parfois le témoin, dont on ne se rend pas toujours compte, ou que j’ai écoutés décrire ce midi, sont aujourd’hui le fait de jeunes directeurs de service qui ont quelques années de plus que moi, 40, 45 ans.

Carton rouge, messieurs. L’égalité est toujours une lutte.

mercredi 22 février 2017

Ce qui peut tenir de crème fouettée sur la langue rose d'un chat

Courtisane de qualité, que les Grâces trois fois décorent, ô Nane ! quel démon vous a mis en tête le tourment de l’Art ? Auriez-vous fait rencontre, dans une brasserie, d’un peintre, d’un esthète, – d’un critique, peut-être (disons le mot) ? Car c’est dans les brasseries, vous le savez, Nane, que se rencontre l’aristocratie de la pensée ; comme, dans les bars, celle de la naissance. Et ces Messieurs auraient-ils noué partie d’épaissir, à leur jargon, ce peu de cervelle qui est la vôtre, qu’on s’imagine mousseuse et candide, pareille à ce qui peut tenir de crème fouettée sur la langue rose d’un chat. Ils vous ont parlé de Nietzsche, j’en suis sûr, de « tons de distance », de Gauguin. Et ils ont dit, avec mépris, à propos des choses qu’ils n’aimaient point : « Ce n’est pas de l’Art. C’est de la littérature. »

Eh, laissez-le donc tranquille, l’Art : afin qu’il vous le rende. Si le caprice vous vient de contempler des belles choses, n’avez-vous pas assez de vous mirer dans votre miroir, votre beau miroir Louis XVI dont le cadre, doré au mat, figure une sensible bergère qui répand des pleurs auprès d’un nid renversé ? Et sur mon âme, ce meuble est épris de vous. Pareille à la brume délicate qu’un soir d’août suspend sur les eaux, voyez cette buée qui le voile, tant il s’émeut, dès que vous surgissez devant lui parée de vos seuls colliers ; aussi nue et moins rigoureuse qu’une Vérité mathématique. Mais vous, Nane, vous ne l’aimez point. C’est pourquoi sans pudeur vous souffrez qu’il vous épie jusque dans votre chair la plus secrète, avec vos genoux un peu rapprochés, vos coudes de corail pâle, une gorge sans escarpements ; si irrégulière pour tout dire, en vos charmes, qu’ils ne sont peut-être qu’une exquise difformité.

Paul-Jean Toulet, Mon amie Nane.

vendredi 16 décembre 2016

La Comédie humaine (2)

Un bilan de la moisson balzacienne annuelle, principalement issue du début de l’année 2016 : L’Illustre Gaudissart, La Muse du département, La Vieille Fille, Le Cabinet des antiques, Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Fille aux yeux d’or, Les Marana, Maître Cornelius, Melmoth réconcilié, Massimilla Doni.

Ne parlons que des préférés ; de certains je me souviens mal, soit qu’ils sont déjà loin, soit qu’ils n’ont pas marqué, soit les deux.

Le Cabinet des antiques est excellent, un de ces Balzac méconnus qui vaut les chefs-d’œuvre officiels. La petite noblesse de province, déchue, ruinée, veut sauver l’honneur et les apparences en rachetant les dettes du fils dépensier, monté à Paris. Le notaire ami de la famille, qui parvient à en sauver la réputation, est touchant de dévouement et de sincérité. Le jeune d’Escrignon, dans sa superbe superficialité, ses mensonges, son inconséquence, vous donne envie de lui donner des claques. Le père, digne mais rabougri, fini, attendrit. Franchement, c’est là un des tout meilleurs Balzac.

La Duchesse de Langeais m’a beaucoup plu, mais pour des raisons extra-littéraires (les rebondissements, le théâtre de la scène introductive dans le monastère en Espagne, qu’on découvre en lecteur qui lirait les dernières pages avant le reste du livre plus que pour ses qualités d’écriture). La duchesse m’a par ailleurs agacé. Pimbêche, au monastère ! et plus vite que ça !

La Muse du département est un roman typiquement balzacien : au centre une femme aimée, délaissée, manipulée, aimée, délaissée (secouez et redisposez les participes dans l’ordre qui vous plaira), flanquée d’un journaliste en écrivain médiocre et arriviste qui fait ce qu’il veut de sa muse. La muse s’épanouit en province, mais ne réussit pas à Paris. Retour en province, et patatras.

Relativisons : Balzac est un immense romancier (je n’ai pas changé d’avis depuis l’an passé), même quand il n’est pas à son meilleur. Ses personnages sont toujours fouillés, plein de fantaisie, illustrant comme il se doit la créativité foisonnante de leur démiurge de père. Houellebecq, vous me lirez le Cabinet (et Birotteau, et La Recherche de l’absolu, et…), les personnages de votre prochain roman auront peut-être une chance de ressembler vaguement à quelque chose.

mardi 29 novembre 2016

Les six symphonies de Tchaïkovski

 

 Pouet !

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samedi 26 novembre 2016

Fonte

D’une précocité fort variable, très jeune je-sais-tout insupportable mais tardivement éveillé aux choses de la vie, je ne sais dire si, à trente-six ans, ce qui me travaille est une crise retardée de la trentaine ou une, anticipée, de la quarantaine.

L’élément déclencheur fut une piscine, ou plutôt les baigneurs qu’elle rassemblait : une bande d’amis faméliques, tout en veines, en tendons et en muscles secs, que l’on voudrait asseoir de force, pour leur bien, devant un bol de bouillon gras, et au milieu desquels mon arrivée rappelait ce documentaire où les gazelles s’écartent du point d’eau pour faire place au vieil hippopotame qui revient de pâture. J’étais leur aîné à tous mais, surtout, on pouvait croire, à ma silhouette, qu’il en manquait un car je l’avais mangé.

L’épicentre de la crise s’est donc situé sous mon nombril, au centre de la sphère que devenait lentement mon abdomen et qu’il s’agissait de faire oublier. J’aurais pu opter pour la diversion, comme le font les magiciens et les vieux messieurs fortunés, en détournant les regards vers un objet qui brille. J’aurais pu m’acheter une voiture rouge, dont on sait qu’elles sont les plus rapides, mais dont j’ai déterminé de longue date qu’elles sont voitures d’impuissants. (Certains baigneurs faméliques, d’ailleurs…)

J’ai préféré redonner l’un de mes vieux numéros d’amuseur public : Ventre plat avant l’été, tous les ans à l’affiche avec le même succès, soit quelques bourrelets en plus et un stock renouvelé de blagues à mes dépens, avec parfois des guest stars prestigieuses, comme ce médecin du travail qui m’avait prévenu gentiment qu’il n’est pas raisonnable de prendre dix kilos tous les deux ans.

Je l’avais abandonné, dernièrement, ce numéro, de peur de lasser mon public et de peur aussi qu’il finisse par devenir trop désespéré. Il n’y avait qu’à ajuster le titre pour lui donner un coup de jeune : Ventre plat avant la quarantaine, ce qui avait l’avantage de me donner quatre années de sursis.

Tout ceci était il y a quatre mois, déjà, quatre mois de menues privations et d’exercices quotidiens, quatre mois de pertes d’abord ténues puis de plus en plus visibles. Voilà qui est nouveau : le résultat n’est pas celui attendu, mais celui espéré. Puisqu’on vit à l’heure du quantified self, quelques chiffres : huit kilos perdus, soit dix pour cent de mon poids initial, soit soixante-quinze pour cent de celui du chat de mes parents.

Pour fêter cela, ce matin, je me suis acheté deux pantalons, taille 40.

samedi 15 octobre 2016

Lettres

 

État présent de mon esprit

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lundi 5 septembre 2016

En miroir

Vendredi soir, un jeune homme m’aborde dans le métro. Certain de me connaître, incertain sur le prénom. C’était Florian, qui a quitté l’entreprise début 2009. Je m’en souviens bien, je n’avais pas d’affinité avec lui. (Il aimait organiser des pronostics collectifs sur les résultats de compétitions sportives). Il avait visiblement envie de parler, m’a taillé une de ces bavettes, on l’aurait mangée en tartare. Très agréable : j’aurais peut-être bien plus de choses à échanger avec lui aujourd’hui que je n’en avais alors. Vous savez, la vie qui a passé, qu’est-ce que tu deviens, ah, tu te souviens ? etc. Bellecour-Valmy, quatre bonnes minutes.

À midi, dans la file d’attente d’une sandwicherie pour ingénieurs pressés, un jeune homme attend devant moi. Parfois de trois quarts, il laisse entrevoir un air mutin qui connecte instantanément deux de mes neurones qui ne s’étaient pas abouchés depuis dix ans. Je lance, à peu près sûr de moi, avec réponse et grand sourire immédiats :

— Bonjour ! tu n’aurais pas fait l’école centrale de Lyon par hasard ?

— Si, avec toi !

Je serais aussi bon physionomiste de casino que piètre instituteur pour appeler mes élèves : excellente mémoire des visages, affreuse mémoire des prénoms et des noms. J’avais peu d’affinité avec David (bien que je l’eusse soupçonné confraternel) ; j’en aurais certainement plus aujourd’hui. Notre responsable d’option génie civil l’avait hébergé et il repartait au Canada, où il habite désormais. Savait-il qui était Michel Tremblay, ou Patrice Desbiens ? Mais non, vous savez, la vie qui a passé, qu’est-ce que tu deviens, ah, tu te souviens ? quinze bonnes minutes. Je promis toutefois une bière à son prochain passage, ne laissons pas tout s’évanouir.

jeudi 11 août 2016

Andrée

Andrée, quatre-vingts ans bien tapés, s’appuyait tant bien que mal à son déambulateur. Ses courtes jambes potelées ne la portaient plus, elle dérivait sur le trottoir, j’ai bien cru la voir tomber de toute sa hauteur. Je l’ai rattrapée avant.

Anne, son amie, était bien maigre et le bras qu’elle essayait de donner à la pauvre Andrée n’était que pure politesse. Andrée eût-elle faibli un peu plus qu’Anne l’aurait suivie dans sa chute, sans pouvoir faire quoi que ce soit.

Anne était bien bonne : cela faisait trois quarts d’heure (m’a-t-elle avoué) qu’elle ramenait Andrée jusqu’à son appartement, depuis le centre de santé Sevigné où Andrée s’était probablement rendue pour faire des examens. Le centre n’est qu’à trois rues de l’endroit où j’ai rencontré ces deux dames, je vous laisse imaginer l’allure empressée de leur marche.

J’allais faire le marché du jeudi soir. Andrée n’en pouvait plus, je me suis arrêté, l’ai soutenue tant bien que mal sous les bras jusqu’à un rebord de fenêtre plus bas que les autres où je l’ai assise. Elle a poussé un petit cri quand ma main a glissé sous sa cuisse, à la fin de l’opération. Je méditais silencieusement sur les ravages de la vieillesse et écrasait mentalement une larme, constatant les forces physiques qui abandonnaient lâchement la pauvre femme ; j’ai demandé s’il fallait prévenir un proche, le samu, qui sais-je. Oh non, Andrée habitait juste à l’angle de la rue suivante (Jean Larrivé, sculpteur). Elle allait se reposer dix minutes et repartirait très bien, ne vous inquiétez pas. Je m’inquiétais.

Au marché, je n’ai trouvé qu’un kilo d’abricots. En rentrant je suis repassé devant le rebord de fenêtre, Anne et Andrée venaient de se relever et se dirigeaient dans la rue de l’invalide, à pas comptés. Andrée se traînait mais progressait. Les deux amies ne m’ont pas vu, je me suis éloigné. Dors bien, Andrée, j’espère que tu n’as pas à faire ces quelques dizaines de mètres trop souvent.

mardi 7 juin 2016

Un Paris - Lyon

 

Récit.

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mardi 17 mai 2016

Une semaine marrakchie

J’ai appris à jouer au Backgammon. J’ai marché dans les souks sous une pluie battante (rare). J’ai bu un verre dans deux palaces magnifiques. J’ai lu deux Balzac, un peu de Néruda, feuilleté en détail cinq ou six guides et un livre sur l’architecture Art Déco de Casablanca. J’ai marché dans des villages aussi pauvres que des villages chinois parmi les plus déshérités. J’ai vu le désert et la montagne, le calme et l’agitation. J’ai observé des stucs, des bois sculptés, des zelliges par dizaines. J’ai entendu ma belle-mère cinquante fois arguer qu’elle était Marrakchie, lorsqu’abordée dans la rue (sans succès). J’ai croisé des gens humbles ou adorables ; je n’ai croisé ni Pierre Bergé ni Jack Lang.

J’ai vu mon père pendant une semaine, ce qui ne m’était pas arrivé depuis quinze ans.

dimanche 1 mai 2016

Une semaine creusoise

 

Déclaration d’amitié (bis).

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dimanche 21 février 2016

Consultons notre masse d'air à Saint-Sorlin

 

Déclaration d’amitié.

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lundi 28 décembre 2015

La Comédie humaine (1)

J’ai commencé de lire au mois de mars l’ensemble de textes que Balzac a regroupé sous le titre général de Comédie humaine, soit environ 90 romans et nouvelles. J’avais peu fréquenté Balzac jusqu’à maintenant : Le Père Goriot, quelques extraits d’autres ouvrages lus au collège exclusivement, c’est bien maigre pour un auteur si prolifique. Pourtant, cette Comédie humaine est spectaculaire ; maintenant que j’en ai lu une dizaine de livres, je suis convaincu que le tour de force de Balzac tient dans sa qualité littéraire remarquable, ce qui n’a rien d’évident a priori lorsque l’on produit au rythme effréné de plus de 90 livres en vingt ans.

Balzac porte le roman à des sommets, cela tient à plusieurs raisons. Les deux principales sont certainement ses facilités à raconter d’une part (le fil de la narration chez Balzac est fluide et limpide, notamment grâce à la maîtrise confondante qu’il avait de l’imparfait), et d’autre part ces centaines de personnages qu’il a créés. Il leur tourne autour, les observe sous tous les angles, tous les éclairages, dans toutes les situations, jusqu’à épuisement du lecteur. L’avantage d’une telle méthode est qu’elle conduit à des récits criants de vérité, dont les personnages paraissent issus de la vie même. Et si Balzac laissait parfois passer des images hasardeuses, pour bâtir ses meilleurs opus il saupoudre ses pages de subtilité, de finesse et d’ironie, qui manquent aux plus mauvais romanciers. Qui s’instillent jusque dans les plus graves des nouvelles balzaciennes, Un Drame au bord de la mer ou Adieu, par exemple. C’est cela aussi un bon écrivain, nuances et demi-teintes mieux que force ou que rage.

Mon parcours balzacien de 2015 passe par Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, La Peau de Chagrin, Le Chef-d’œuvre inconnu, Gambara, La Recherche de l’absolu, Adieu, L’Auberge rouge, Un Drame au bord de la mer, Jésus Christ en Flandre, Le Réquisitionnaire, La Maison Nucingen.

Illusions perdues est bien le chef-d’œuvre que l’on dit. L’ampleur de la fresque du destin de Lucien, qui s’introduit dans les milieux littéraires et de l’édition parisiens, est grandiose. Splendeurs et misères des courtisanes, qui en est la suite, est un roman feuilleton fait de tableautins plaisants ; l’ensemble est de qualité très inférieure, on peut s’en passer. César Birotteau est superbe, je parie qu’il sera un des meilleurs romans de la Comédie humaine. La destinée de cet honnête mais faible parfumeur parisien est très touchante ; son contact avec banquiers et créanciers autorise à Balzac des scènes glaçantes de méchanceté. La Peau de Chagrin m’a paru interminable, Le Chef-d’œuvre inconnu agace par le personnage du vieux maître, geignard. Lisez plutôt La Recherche de l’absolu, peinture de l’amour de la femme et des enfants pour le mari, où monsieur ruine sa famille en jouant au petit chimiste (On dirait un tableau de Van Eyck, tout de gris et marron flamands. Mais quelle grandeur dans l’austérité !) ; voyez le beau Gambara, triste destin d’un compositeur oublié ; L’Auberge rouge, Jésus Christ en Flandre, beaux récits, rien de notable ; Un Drame au bord de la mer et Le Réquisitionnaire, pour les frissons du fait divers porté au rang de parabole universelle.

Mieux que tous les précédents cités, lisez Adieu, un des plus beaux textes que je connaisse. Cette petite nouvelle d’une trentaine de pages est d’une rare force émotionnelle. En 1812, au passage de la Berezina pendant la campagne de Russie, une comtesse se trouvait là avec son mari général et un ami d’enfance, dont elle était amoureuse. Au moment de franchir la rivière, la comtesse passe mais pas l’amant, ce qui la marque à vie. Plusieurs années après, l’amant a survécu et retrouve par hasard une jeune femme ressemblant fortement à son amante, mais qui a perdu la tête depuis longtemps. Persuadé que c’est elle, il entreprend de lui faire retrouver la mémoire en lui racontant ce qu’ils ont vécu en Russie jusqu’à la séparation. Ce ne sont que quelques pages, mais d’une puissance saisissante (et je vous ai tu la fin…) Frémissez, tremblez avec cette nouvelle, éclipsée injustement par les Père Goriot ou Colonel Chabert, car c’est aussi ainsi que Balzac est grand.

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