mercredi 20 avril 2022

Cet après-midi-là

 

Comme une envie de lire ça en allemand.

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samedi 20 novembre 2021

Relire

J’entends souvent les arguments invoqués par les relecteurs : relire un grand livre, ou un livre qui vous a beaucoup plu, permet d’en découvrir de nouvelles facettes ; il vaut mieux relire un grand livre que lire de nouveaux moins bons.

Je ne suis pas un relecteur ! La vie est trop courte pour que l’on se prive d’embrasser le plus de littérature possible, de littérature toujours renouvelée s’entend : à raison d’une centaine de livres par an au plus, l’horizon de lecture est limité, environ 7 000 ouvrages, relectures comprises (et encore, je suis large). C’est bien peu. Il y a des pays dont je ne connaîtrai jamais la littérature ! Des écrivains de génie dont je ne parcourrai pas la moindre phrase ! Quel scandale ! Du moins… je ne me croyais sincèrement pas relecteur, jusqu’à ce matin lorsqu’au réveil je me surpris à vagabonder en pensée dans les relectures de ces dernières années. Je dus me rendre à l’évidence.

Il y a une masse importante de livres que j’ai lus deux fois. Quelques titres en vrac : Carrousel-des-anges, Du côté de chez Swann, La Vie mode d’emploi, La Vie de Liszt est un roman, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Alcools, Le Père Goriot, Quatrevingt-treize, Non, je ne suis pas un excentrique, La Légende des siècles, Le mausolée des amants, Les Fleurs du mal, Le Testament français, Les Trois mousquetaires, Les Braises, Kaputt, Antimémoires, Le Moulin et la rivière, Rebecca, La Condition humaine… Certains livres, je les ai même lus trois fois et parfois plus : Vents, À l’est d’Éden, Le Petit Prince, L’occupation des sols, Mont-Oriol, les Fables de La Fontaine, Le Nom de la Rose, j’en oublie forcément.

Si j’écrivais un billet similaire dans vingt ans, ces listes seraient certainement bien différentes ; aujourd’hui déjà il ne me viendrait aucunement à l’idée de relire quelques-uns des titres cités ; il n’en reste pas moins que comme de nombreux lecteurs je relis.

mardi 16 novembre 2021

L'Europe ! L'Europe ! L'Europe !

 

Portrait de l’auteur en Européen moyen.

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jeudi 4 novembre 2021

Mireille et l'institutrice

   

J’ai eu beau me creuser la tête ces derniers jours, impossible de me rappeler le nom de mon institutrice de CP. Ça tombe bien, il n’est pas question d’elle dans l’historiette qui suit.

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vendredi 8 octobre 2021

J'ai vu se marier toutes sortes de gens

Un très bon collègue, dont j’ai déjà parlé (je vous laisse retrouver les quelques billets), s’est marié il y a peu avec son compagnon. Cela me réjouit tant que je veux en dire quelques mots.

Collègues depuis 14 ans, nous nous sommes connus à l’école deux années plus tôt. J’ai raconté ici les conditions drôles dans lesquelles j’ai découvert son homosexualité. Il y a quelques mois il m’a spontanément fait part, fait rare s’agissant de lui, de son projet d’adoption, ainsi que du nécessaire mariage associé. Je dis nécessaire : il aurait mieux aimé ne pas graver son nom au bas d’un parchemin. Oui, mes yeux se sont embués à cette annonce, il était lui-même très ému ; qui nous voyant aurait peut-être trouvé la scène charmante.

Mon collègue est extrêmement compétent, parfois un peu râleur, toujours disponible, discret, il fait beaucoup, c’est un pilier de notre équipe. Adorable est l’adjectif qui me vient à l’esprit immédiatement quand je pense à lui. D’ailleurs, tout le monde apprécie sa gentillesse, son charisme subtilement modéré.

Il ne dit rien de sa vie personnelle au travail, en tout cas pas de sa propre initiative, fuyant la contemplation du monde futile. En revanche, si vous engagez la conversation, il répond de bon cœur et se montre volontiers loquace. Je soupçonne que très peu osent le faire, en tout cas dans notre entourage immédiat de collègues, par politesse ou retenue. Alors que nous sommes quelques-uns à pouvoir nous dire bien plus que son collègue ; sans trop exagérer, son ami, et déplorons parfois pour cette raison qu’il ne s’ouvre pas plus. Ces dernières semaines il arborait une élégante alliance à l’annulaire droit. Il semblait s’en cacher presque, ne sachant que faire de sa main ainsi ornée. Personne ne lui en a fait la remarque… jusqu’à jeudi matin. À la suite de ma collègue curieuse qui s’est enhardie à le questionner, nous devons être maintenant plusieurs à savoir que je ne suis plus l’unique homosexuel identifié de notre agence de 90 personnes.

Je suis si heureux pour lui ! De ces moments, de ces années passées et de celles à venir, je garderai toujours le souvenir content.

samedi 13 mars 2021

Grand-avuncularité

J’ai déjà évoqué ici mes seize oncles et tantes, quatorze paternels et deux maternels, mais je n’ose vous les infliger encore. Les oncles et tantes, on n’y peut rien : ce n’est pas une collection qu’on fait et qui se montre ; plutôt un héritage, une richesse dont on peut être fier comme d’un vicomtat, d’une chevalière armoriée ou d’un nom à particules multiples, mais dont l’usage veut qu’on ne parle point.

Passons donc directement aux grands-oncles et aux grands-tantes.

Cela se fait tout à fait, en société. Lors d’un dîner, untel parle du gecko entré dans sa chambre provençale, tel autre du papillon précoce apparu dès février, exhumez un grand-oncle. Tout le monde en a, ce qui rend les anecdotes vraisemblables ; mais personne n’en connaît vraiment, ce qui leur donne le prix du mystère.

Ceux qu’on avait pu croiser impressionnaient par leur prénom suranné, leur odeur surprenante et l’affirmation qu’on avait sauté sur leurs genoux. Surtout, c’étaient des frères ou des sœurs du grand-père ou de la grand-mère, ce qui suggérait une époque où les grands-parents étaient suffisamment jeunes pour avoir un petit frère comme j’avais Ludovic, une époque indéfinissable qu’on essayait vainement de situer, quelque part entre les dinosaures et les peintures rupestres, peut-être sous René Coty.

Ils avaient des occupations formidables : la grand-tante Léone passait l’été dans son appartement de Cagnes-sur-Mer ; le grand-oncle Bébert était bouilleur de cru ; je soupçonne la Didile d’avoir vécu avec la Zézette.

Un grand-oncle et une grand-tante ont tenu la Coop de Bruère-Allichamps. On était allés les voir une fois et j’ai le souvenir d’une caverne d’Ali Baba avec vue sur la colonne miliaire qui marque le centre de la France. J’aurais juré que ce grand-oncle, le frère de mon grand-père Jean, m’avait offert une paille puisée dans son inventaire. Mais on m’affirme que je confonds avec la visite rendue à un cousin de ma mère qui tenait un bistrot dans l’Allier. Et le plan de Bruère prétend que la Coop ne fait pas face à la Colonne. Qu’importe !

Ma mère, dont la passion pour la rubrique nécrologique occupe la retraite, m’a appris que le grand-oncle-et-la-grand-tante-de-la-Coop-de-Bruère étaient morts – lui, il y a quinze ans ; elle, la semaine dernière. Je n’ai pas osé demander comment allaient Bébert et son alambic.

Discothèque

Il y a huit ans je comptais près de 4200 disques sur nos étagères.

J’en ai dénombré un peu plus de 6600 aujourd’hui, si je ne me suis pas trompé.

lundi 17 août 2020

Portrait en pied du père

Je vois trop peu mon père, qui après plus de soixante ans de vie à Paris, a décidé de s’exiler une partie de l’année à Nice, l’autre à Marrakech. Nous nous appelons rarement et je gagerai volontiers que, si je ne prenais l’initiative des échanges téléphoniques que nous avons, hormis peut-être celui à l’occasion de mon anniversaire, nous pourrions passer 364 jours sans nous parler. Je n’ai jamais tenté l’expérience, je préfère ne la faire qu’en pensée.

Je viens de passer trois jours à Nice avec lui, la dernière fois remonte à juillet 2018. Il y a six ans qu’il n’est venu à Lyon. Pendant les fêtes de fin d’année, il voyage. On a parlé de se voir plus fréquemment qu’une fois tous les deux ans, mais je me suis senti un peu seul lorsque je formulai ce vœu. Au fond, j’ai peu de chose à ajouter à ce que j’écrivais il y a près de huit ans. Peu de chose… je m’explique toujours mal cette situation, je ne la comprends pas, elle me fait parfois rager. Je suis certes peu à l’aise au téléphone, il l’est encore moins. Je ne sais comment, il parvient à écourter nos rares discussions. Papa, on se parle si peu. On aime tous les deux l’architecture, les beaux-arts, les voyages, le patrimoine, que sais-je enfin. Je bavasserais des heures avec ma mère sur les mêmes sujets. Tu pourrais te laisser aller autant que j’essaie de le faire.

Samedi puis dimanche en fin de journée, nous avons passé un bon moment ensemble à la piscine de la résidence qu’il habite avec ma belle-mère. Je l’ai regardé un instant, lui en maillot de bain, sous la douche. Il est encore bel homme malgré ses soixante-cinq ans, musclé, malgré les longues journées et la fatigue qui ont irrémédiablement accentué les traits son visage, malgré ce ventre qui n’en finit pas de s’arrondir sous l’action conjuguée de la bière, de la chère et du vin, malgré la toux de fumeur qui tord périodiquement le haut de son torse. Il a peu perdu de sa haute taille ; il a gardé la prestance naturelle qu’il avait lorsque j’étais petit garçon, qui lui permettait de porter le costume mieux que personne. Nous avons aussi en partage, déjà !, cet argenté qui a certes chez lui plus massivement que chez moi conquis la chevelure, et ces avancées de la calvicie de part et d’autre du sommet du crâne. J’ai observé attentivement ce physique qui sera le mien dans une petite trentaine d’années, selon toute vraisemblance. J’ai essayé d’emmagasiner dans ma mémoire autant de détails que possible de son apparence, comme pour aider avec la voix, le parfum, les moments passés ensemble, à mieux fixer le souvenir de mon père, que je vois trop peu.

dimanche 26 juillet 2020

Tourisme approximatif

Sur la colline, les ruines de la citadelle ne laissent plus que deviner sa puissance passée de ses fortifications construites selon les principes de Vauban. Plus bas, dans une boucle de la rivière, le château d’agrément qui l’a remplacée à la Renaissance semble évidemment plus plaisant avec son jardin aménagé d’après des plans de Le Nôtre, son escalier d’honneur inspiré de celui de Chambord et son aile plus récente dessinée par un élève de Mansart. Le trésor se trouve dans la chambre dite de Henry IV : un portrait en pied d’Henry VIII d’après Holbein et une vierge à l’enfant de l’atelier de Cranach l’Ancien. Logée dans les anciens communs, la mairie du village a fière allure. Sur la façade, une plaque commémore la nuit où le général de Gaulle y a dormi dans les années 50 mais une autre, quasi identique, à droite de l’entrée de l’hôtel du Lion d’or, indique la même date quoiqu’un lit différent. (Peut-être le Général dormait-il beaucoup.) En revanche, il n’y a bien que la Tour de la reine Margot qui s’enorgueillisse de l’avoir accueillie pendant sa fuite, du moins le dit-on.

Quelles sont touchantes, ces tentatives des petits patelins de se trouver une place dans la grande histoire. Et universelles : dans quel temple allemand n’a pas prêché un disciple de Mélanchthon ?

Pour autant, la franchise a son charme aussi. Hommage soit donc rendu à la guide de la maison Mantin que je cite de mémoire :

« Le dernier loup français tué au début du XXe siècle l’a été dans l’Allier et vous pourrez voir ce dernier loup empaillé dans tous les musées du département. Mais le nôtre, je vous l’assure, est probablement le seul dernier loup de l’Allier de tout Moulins ! »

dimanche 19 juillet 2020

Fabuleux blaireau

Une nuit que je ne saurais dater, sur une route que je ne saurais situer, dans une forêt que je ne saurais nommer, est apparu dans la lumière de mes phares un animal proprement fabuleux : un blaireau. Qu’est-ce qu’un blaireau, sinon une licorne à peine plus avérée ? On ne le connait que par de vagues souvenirs de morales dont il aurait fourni le prétexte à Monsieur de la Fontaine ; on le soupçonne d’être le genre d’animal à fréquenter des goupils dans certains romans. Jusqu’à cette rencontre, je n’admettais son existence que sur la foi d’un livre d’images affirmant que la faune française se constituait de chats et de chiens, indiscutables ; de souris, prouvées par leur commerce nocturne de dents de lait, et qui rendaient plausibles les musaraignes et les mulots ; de vaches, chevaux, poules et lapins, vus chez les grands-parents ; d’ours, de sangliers et de loups, évidemment ; et, donc, de loirs, de ragondins et de blaireaux qui ne devaient leur vraisemblance qu’au voisinage des animaux mieux étayés.

Que se dit-on lorsque, adulte, on croise pour la première fois sur sa route un blaireau ? Qu’il faut freiner car la bestiole est grosse et la voiture, de location.

Mais encore ?

Je me suis rappelé le Niger où j’ai admiré, dans un zoo et dans un parc, un rhinocéros, un hippopotame, quelques pintades, un phacochère et un squelette de dinosaure. Belles bêtes, certes, mais que j’avais déjà vues auparavant en France, certaines même servies avec du chou. À une demi-heure de chez moi, vivent ou vivaient des girafes, des lions, des éléphants neurasthéniques. Enfant, je rendais visite aux otaries du jardin Lecoq, en plein centre de Clermont-Ferrand. Il y a quelques années, j’ai bu une bière au bord du lac d’Aiguebellette à deux pas d’un dromadaire ruminant là – un chapiteau se dressait de l’autre côté de la route. Et malgré cela, il m’aura fallu plus de trente ans pour rencontrer mon premier blaireau.

Mais enfin, le blaireau, c’est le panda européen ! Qu’attend-on pour en faire des peluches, des logos, des bouillottes rigolotes au bouchon astucieusement placé ? Qu’attend-on, en un mot, pour nous le montrer ?

Il se dit que le nouveau maire de Lyon voudrait revoir la vocation du zoo de la Tête-d’Or, y montrer des animaux domestiques, pourquoi pas des vaches, qu’on ne croise pas tous les jours rue de la République. Ne serait-ce pas l’occasion aussi de promouvoir le blaireau ?

jeudi 16 juillet 2020

Puisque tu passes par là

Il va donc falloir passer ses vacances en France, désormais. Les ennuis commencent.

Passons rapidement sur ce trou noir qu’est Clermont-Ferrand : qui s’en approche trop près en subit l’immanquable attraction. Pas celle que vante l’office du tourisme, cathédrale de pierre noire, Puy de Dôme pour horizon, court-métrage en festival, non ! L’attraction plus implacable de l’invitation à déjeuner chez ma mère. À cent kilomètres à la ronde, puisque vous passez par là… La spirale se resserre, ma mère nous ressert : d’apéritif en pousse-café, le déjeuner devient goûter, nous finissons trop lourds, vaincus par la gravité.

Mais ce risque est un plaisir, évidemment, et relativement localisé. Tandis qu’une menace plus diffuse angoisse la métropole entière : les quatorze oncles et tantes du côté de mon père, leurs conjoints, les innombrables cousins et cousines qui en ont résulté et, ce qui ne nous rajeunit pas, les petits-cousins qui grandissent désormais. Ma mère seule sait en tenir le compte : elle doit avoir élaboré un atlas, avec un index par département et des entrées thématiques, une sorte de guide très spécialisé qui lui permet de trouver pour chaque destination un parent pittoresque. « Toi qui aimes la viande, quand tu seras à Aurillac, passe donc voir ton cousin Jolan, il sert à la boucherie. »

Je la soupçonne parfois d’en inventer pour me tester.

Pour les oncles et tantes, on ne m’y prend pas : je connais les prénoms par cœur (Daniel, Maryse, Sylvie, Yves, Gilles, Fabienne, Carole, Lydie, Nathalie, Marie, Arnaud, Noëlle, Nadège, Agnès) et bon nombre des par-alliance (Chantal, Guy, Mireille, Yves, Thierry, Louis, Alain).

Mais pour ce qui est des cousins… Je connais ceux qui étaient nés, disons, avant mes douze ans (Isabelle, David, Delphine, Marie-Laure, Philippe, Cindy, Jérôme, Christophe, Laurent, Aurélie, Clémence et Constance) et, parmi les autres, je n’ai retenu que quelques prénoms originaux (j’ai un cousin Wilfried, quelque part). J’avoue avoir renoncé. À quarante ans, on a passé l’âge de rencontrer des inconnus avec lesquels on n’a rien en commun sinon l’asthme de la grand-mère et le nez du grand-père – ce qui est déjà beaucoup : on est un bébé charmant avec un nez en bouton, on attendrit les vieilles dames, on s’habitue,  mais arrive l’adolescence et cet appendice se prend à pousser, immanquable, avec sa bosse sommitale. C’est chez les cousines que le résultat est le plus remarquable.

Mais enfin, au moment de planifier des vacances, je dois trianguler : Langres est-il bien sûr, si proche de Dijon où j’ai un oncle et de Châlons où j’avais une grand-tante ? La diaspora des cousins a-t-elle déjà atteint l’Ariège ? Quid du Creusot ?  J’hesite devant la carte de France comme un sorcier vaudou qui plante des punaises dans les sous-préfectures et guette le cri d’un cousin éloigné. Vaine précaution, ma mère ayant toujours le dernier mot, quelle que puisse être la distance à parcourir : « Puisque tu passes par là, tu pourras aller voir ton cousin. »

mardi 14 juillet 2020

Dyslexie romane

Romain s’est pris d’une passion pour l’art roman qui complète efficacement notre mode de tourisme sous-préfectoral : une fois photographiées la sous-préfecture elle-même, la caisse d’épargne et – les jours fastes – les nouvelles galeries, il nous reste à visiter alentours une litanie d’abbayes, de prieurés, d’églises, de paroisses et de chapelles. Qui aurait cru qu’il puisse en subsister autant ? La province croule sous les tympans sculptés, les chapiteaux historiés et les modillons figurés. Moins que l’influence de Cluny, c’est un interminable cordon de billettes qui relie tous ces patelins ignorés.

Je me moque un peu, mais c’est que cette frénésie de visite a réveillé chez moi deux vieux complexes.

Le premier est le plus intime et le plus général à la fois. C’est un bête complexe de classe qu’on pourrait résumer ainsi : la crainte d’avoir le même goût que ma mère. Disons, pour simplifier, une attirance suspecte pour les couleurs vives et l’anecdotique. Oui, oui, charmant, le petit âne naïf de ce chapiteau, mais as-tu vu l’intensité du bleu de cette voûte ? (Badigeon XIXe, avec étoiles dorées, le tout restauré l’année passée.) Et là, dans cette chapelle, la guirlande électrique qui couronne la Vierge !

Le second n’est plus tant un complexe qu’un handicap mineur dont je découvre à l’occasion de nouveaux champs d’application. Mon inaptitude à reconnaître les lieux et à retenir les toponymes ne se traduit donc pas qu’en une absence totale de sens de l’orientation. Sitôt passés le virage ou la butte qui font disparaitre derrière moi le dernier hameau visité, son église se fond déjà dans toutes les autres : la départementale n’est bientôt plus qu’une longue nef à caractère prioritaire à laquelle des transepts cèdent de loin en loin le passage.

Le soir, avant de m’endormir, j’essaie de faire le tri dans mes souvenirs : cette mise au tombeau si belle, m’avait-elle ému dans cette église où volait la chauve-souris ou dans cette chapelle à côté de la vieille pompe à incendie ? ce vitrail dont le lion m’avait tant plu, quel saint représentait-il ? de tous ces Christ en mandorle, lequel était encadré de saints aux bras trop longs ?

À mesure que le sommeil me gagne, les questions se font plus absurdes ; les modillons commencent à me poursuivre dans le déambulatoire : le vieil homme barbu, le loup qui tient dans sa gueule une hostie et la vache qui broute une sorte de pomme ; sur leur vitrail, Saint-Marc et Saint-Jerôme se disputent et s’accusent l’un l’autre de s’être volé leur lion ; boudant dans une absidiole, Saint-Bernard se plaint d’on ne sait trop quoi : on ne l’y reprendra pas de Cîteaux ; dans sa chapelle, la Vierge fait de la corde à sauter avec sa guirlande qui clignote à chaque tour.

Au matin, tout est perdu : à tout jamais, le Bourbonnais ne sera plus pour moi qu’une seule et même église peinte.

dimanche 28 juin 2020

A voté

Aujourd’hui, comme à chaque tour de scrutin depuis que j’en ai le droit, je suis allé voter. Je vote dans une école maternelle et primaire à deux pas, en allant vers la Guillotière, dans une partie du quartier plus populaire que les abords immédiats de mon immeuble. Devant nous deux jeunes gens, la grosse vingtaine, probablement frères ou très bons amis, faisaient la queue et discutaient. Leurs parents, grands-parents sont peut-être arrivés du Maroc ou d’Algérie il y a quelques décennies, je ne sais pas. Le quart d’heure que nous avons attendu derrière eux, ils l’ont passé à se rappeler l’un à l’autre les souvenirs qu’ils avaient gardés de leur scolarité dans cet établissement : la cour de récré, les classes de petite et de grande section (non, c’était au fond au premier étage les grandes sections !), oh tu te souviens ? on jouait au foot dans ce coin-là.

Ils sont entrés et ont voté dans leur ancienne école avant de ressortir joyeux, ce qui m’a donné le sourire pour le reste de l’après-midi.

jeudi 18 juin 2020

Jouer aux échecs avec Mireille

Mireille ne dédaignait pas, de temps à autres, de jouer une partie d’échecs avec moi. Contrairement à d’autres joueurs très occasionnels de mon entourage, comme mon père ou mon beau-père, Mireille n’a jamais joué pour me faire plaisir, mais bien pour son plaisir. Sans faire injure à sa mémoire, Mireille était loin d’être une forte joueuse ; son jeu allait toutefois au-delà de la simple connaissance des règles. Jouer une partie usuelle n’avait pas beaucoup d’intérêt pour moi en dehors du fait de passer du temps avec ma grand-mère, car je gagnais à chaque fois. Je me mis donc en tête un jour de pimenter nos parties en m’essayant au jeu à l’aveugle. Si à partir d’un certain niveau il est plus facile qu’on ne pense de jouer une partie d’échecs sans regarder l’échiquier, il est en revanche difficile de bien jouer à l’aveugle. Je parle d’un niveau de départ de bon joueur de club (c’est-à-dire mon niveau), pas de professionnels, maîtres ou grands maîtres, qui pour l’immense majorité d’entre eux ont même à l’aveugle un jeu excellent.

J’ai perdu de nombreuses parties ! mais j’ai fini par les gagner toutes. J’étais loin de bien jouer à l’aveugle, mais je me débrouillais. Ce que je trouve complexe dans cette forme de jeu, ce sont les parties très stratégiques avec plein de matériel sur l’échiquier, où peu de pièces et de pions bougent, dans lesquelles les adversaires louvoient derrière leurs lignes ; les parties qui durent un grand nombre de coups, bref, tout ce qui est propice à l’oubli de la position de tel ou tel élément dans un coin de l’échiquier. J’avais mes méthodes : j’essayais le plus souvent d’échanger des pièces pour simplifier la lisibilité du jeu, je tâchais que nos parties conservent un caractère très tactique et mouvementé, des lignes ouvertes, je jouais sauvagement l’attaque de mat afin d’écourter au maximum les milieux de jeu épuisants pour la mémoire. Ce n’était certes pas charitable, j’essayais de poser un maximum de pièges pour empocher du matériel. Mireille y tombait allègrement faute d’être suffisamment expérimentée : elle défendait souvent mal ses troupes, ne prenant pas suffisamment garde au nombre d’attaquants et défenseurs d’une pièce. Mireille ne méditait pas assez le conseil de l’un de mes professeurs de mathématiques de lycée avec qui je jouais des blitz de deux minutes certains midis, conseil que je lui répétais pourtant à l’envi : les échecs sont un jeu simple, il suffit de savoir compter. Elle était bien meilleure stratège que tacticienne, mais pour paraphraser Tartakover, aux échecs, s’il faut savoir quoi faire quand il n’y a rien à faire (la stratégie), il faut aussi savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire (la tactique) ! 

vendredi 8 novembre 2019

Tombé sur la verrière

Une verrière, qui recouvre la cuisine, forme une cible facile pour les éléments comme pour cinq copropriétaires en mal de poubelles qui la surplombent. Voici les objets tombés dessus et y ramassés par mes soins depuis six ans : feuilles, branchages, morceaux de tuiles ; une barre de béton armé rouillée (deux mètres de long, diamètre 20 mm), une plante sans son pot ; mégots, cotons-tiges, squelettes de grappes de raisin ; une tranche de pain de mie, un gant de toilette, une serpillère, un paquet de mouchoirs en papier, une écharpe.

Écho du souvenir fasciné du canal de l’Ourcq près duquel j’ai habité enfant, qu’on draguait parfois : on remontait des profondeurs arbres décomposés, carcasses de voitures, de vélos, d’appareils électroménagers de toute sorte, spectres d’étendoirs à linge et autres objets métalliques de forme et d’usage rendus indéterminés par les eaux.

mardi 5 novembre 2019

Nouveautés ?

Dans son journal, Alan Bennett se souvient de ses premières vacances à l’hôtel avec ses parents. C’était, je crois, à Morecambe. Il raconte sa mortification à la découverte du papier, dans les toilettes, et de cette première feuille pliée en triangle par la femme de ménage. N’était-ce qu’une fantaisie d’hôtel balnéaire ou toutes les familles se livraient-elles à cet origami hygiénique, sauf la sienne, trop middle class, trop common ?

Mon premier séjour d’agrément dans un hôtel fut à Forcalquier, à l’auberge du Lion d’or, avec Romain. J’avais 25 ou 26 ans et c’était comme une double infraction : aux bonnes mœurs, un peu, en confirmant au réceptionniste que, oui, nous souhaitions bien une chambre avec un lit double ; à ordre des choses, surtout, en goûtant à ce luxe réservé aux riches, l’hôtel de sous-préfecture. J’ai constaté cet été que l’auberge du Lion d’or avait fermé et j’ai perdu, entre temps, ces pudeurs.

Elles ne me reviennent que de temps en temps — et toujours à table.

Avant ma vie d’adulte, je ne me souviens réellement que de cinq restaurants : la cafétéria du Géant Casino, lorsque mes parents cédaient à mon insistance et où je prenais toujours un steak haché alors que je n’ai jamais aimé cela ; la pizzeria du Lypocan où l’on allait chercher l’exotisme des fresques rosâtres ; le Phénix, près de la poste centrale, et la Tonkinoise, dans la petite rue des Gras, dont les patrons toléraient les débordements des premières sorties lycéennes ; l’auberge du Pondy où nous amenait systématiquement mon grand-père lorsqu’il y avait matière à fêter.

En écrivant cela, d’autres reviennent, mais plus rares, moins institutionnels. Ces cinq-là ont formé sinon mon goût, du moins un cadre. Et lorsqu’arrive devant moi un plat nouveau, je ne peux m’empêcher de questionner son originalité.

Aucun doute : la vague de betterave chioggia d’il y a un ou deux ans était inédite et, heureusement, le reflux est désormais bien entamé. Mais le ceviche ? Zone d’ombre d’une enfance de classe moyenne auvergnate ou apport tardif de la mondialisation ? Et le saumon gravelax ? Les espumas ?

L’insécurité jusqu’au cœur des cromesquis.

jeudi 24 octobre 2019

Madeleine, bis

 

Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier ?

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mercredi 16 octobre 2019

Goûts et couleurs

 

Quelques-unes des nuances employées par ma mère, selon mon souvenir.

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dimanche 6 octobre 2019

Le chien de monsieur Vialatte

Mais nous dissertons sur le chien sans l’avoir vraiment défini. Ce qui peut paraître peu scientifique. C’est que tout le monde a la notion de chien. Si on ne l’a pas, on peut y suppléer, en gros, en imaginant, par exemple, un éléphant sans trompe et sans défenses, qui serait cinq mille fois moins lourd. Ou un crocodile africain sans plumes, sans ailes ; avec la gueule moins longue, la queue plus courte et les pattes plus hautes, qui aurait la taille du chien qu’on cherche à concevoir. Ou encore un lapin géant, modifié pour les besoins de la cause. On peut aussi prendre un bouchon et y planter quatre allumettes qui feront les pattes. Résumons-nous : toutes les méthodes sont bonnes si le résultat est vraiment ressemblant.

Alexandre Vialatte, chronique dans Le Spectacle du monde, n°83, février 1969

vendredi 13 septembre 2019

Quatrième visite décennale

La quarantaine approche comme un de ces premiers soirs d’hiver, dont on craint de se relever au lendemain d’un automne indien dans une grisaille sans fin à laquelle ne pourra succéder qu’une nuit plus longue. (Je parle bien sûr de la quarantaine d’âge, pas de l’ostracisme déjà manifeste des jeunes inquiets d’établir entre eux et moi une zone-tampon à même de rassurer leur fraîcheur d’une contagion possible.) Avant de céder aux obligations de ce nouvel âge – avant donc de m’acheter une voiture rouge, une montre suisse et un minet latin – il me reste un peu de temps pour ce point d’étape.

Trois talents de ma jeunesse désormais disparus

  • Alimenter régulièrement ce petit chosier de billets dans un style qui se voulait original mais trahissait le lecteur trop influençable de Terry Pratchett et Alexandre Vialatte ;
  • Incarner sur des scènes confidentielles des vieillards ridicules dans leur carcasse d’adolescent ou, une seule fois, un monsieur digne repassant en caleçon la chemise qu’il allait enfiler ;
  • Affronter le lendemain d’une bouteille de cognac avec la grâce d’une rose après l’ondée.

Trois talents par la maturité révélés

  • Survivre à des épreuves violentes (courir, voir des amis, aller au bureau) sans vomir d’angoisse avant, ni d’épuisement après ;
  • Gagner l’admiration de la génération montante – mi-laxiste, mi-analphabète – en détectant sans faillir ses fautes d’accord, ses erreurs typographiques et ses participes indûment remplacés par des participes passés ;
  • Organiser ma pensée sous forme de liste facilement assimilable par un public peu intéressé.

Trois talents d’un siècle à l’autre conservés

  • Charmer, par un indicible mélange de canaillerie, de manières surannées et de bonnes joues qu’on rêverait de pincer, les dames plus âgées que moi ;
  • Tenter de séduire certains messieurs au moyen d’un baguenaudage si discret ou si maladroit qu’il n’entame pas leur patience et ne provoque aucun effet ;
  • Savoir que les éléments d’une liste se terminent par un point-virgule sauf le dernier qui exige un point.

Pour reprendre l’expression de Georges Marchais – référence déjà datée dans ma prime jeunesse, tiens-je à préciser – il me semble que cette relative vieillesse a, jusqu’à présent, un bilan globalement positif.

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