vendredi 21 septembre 2018

Les minuteurs de Mireille

 

Dans la cuisine, suite.

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dimanche 9 septembre 2018

Mireille et Madeleine

Mes grands-parents s’appréciaient et se fréquentaient. Guy aimait le côté rustique et homme de la terre qu’avait conservé Roland, même s’il était venu s’installer à Paris avec Madeleine dès 1949 (Roland avait 28 ans et Madeleine en avait 19), et sa grande culture de la nature, des métiers du bois, du mobilier ; Roland qui adorait la conversation devait savourer la culture encyclopédique de Guy, enfin tous deux avaient des sympathies communistes. Madeleine et Mireille appréciaient chacune la femme forte que l’autre était à ses yeux, les deux l’étaient assurément, dirigeant leur petit monde (et leurs maris surtout) comme bon leur plaisait.

Les deux couples se voyaient en dehors de tout événement qui aurait assuré leur présence simultanée : mariage, enterrement ou fête de famille très élargie ; en particulier, ils ont continué à se rencontrer ponctuellement lors de vacances aux quatre coins de la France, après le divorce de mes parents, ou parfois juste le temps d’un week-end en Bourgogne ou au bord de la Loire, à l’occasion d’un déjeuner dans une auberge de bord de nationale à l’entrée d’une sous-préfecture. Ne croyez pas que je force le cliché, car c’est réellement ainsi qu’ils prenaient plaisir, oh, certes pas tous les quatre matins mais peut-être une fois l’an, à deviser sur les moments et les lieux qu’ils ont pu connaître, la guerre, le Paris des années 1950, la Brie, la Bretagne et la Sologne.

Madeleine a été bien désolée de la mort de Mireille, quand même jeune, elle pensait aussi à Guy qui n’avait pas mérité ça non plus. Je me demande si Madeleine se remémore tout cela aujourd’hui en triant ses papiers et ses photos, dans son bureau, le soir autour de minuit, son heure. J’y pense parce qu’elle doit y être en ce moment-même, à ranger les souvenirs en tas étudiés et en classeurs organisés, commentant à voix basse pour meubler le vide sonore de la pièce. C’est que le temps ne lui n’a laissé que cela ou presque, et pour elle seule.

jeudi 6 septembre 2018

Le cadeau de Mireille

Lorsque j’étais enfant, mes grands-parents ont comme d’autres été mis à contribution pour me garder, en particulier les mercredis où il n’y avait pas classe et à l’occasion de petites vacances scolaires.

Roland m’a laissé jouer très tôt avec ses outils de menuiserie et tapisserie. J’avais peut-être 5 ou 6 ans, je bricolais de petites choses de rien du tout avec des chutes de bois, ses scies, ses râpes et ses ciseaux. Je suis encore stupéfait aujourd’hui de l’inconscience de mon grand-père, et de ne m’être jamais blessé… Chez les grands-parents maternels, quelques années avant, Guy et Mireille s’amusaient de me voir jouer avec leur essoreuse à salade. J’aimais aussi énormément celle qu’on avait chez mes parents, qui était plus grande et avait une qualité supérieure à mes yeux : elle était, comme beaucoup d’objets ménagers en plastique des années 1970, orange. Comme chacun sait, il n’est pas de plus belle couleur.

Mireille et Guy avaient fini par comprendre que mes parents voulaient réserver à la cuisine les ustensiles qui me plaisaient et m’occupaient parfois longtemps. Cela conduisit donc Mireille à m’offrir pour mes trois ans une essoreuse à salade, pour mon seul usage récréatif. Ma mère, qui ne comprit pas ce cadeau pourtant logique, le regardait mi-amusée mi-consternée. L’essoreuse (certes rouge) m’a beaucoup servi.

Post-scriptum. L’essoreuse à salade parentale commençait à prendre de l’âge. Mes parents finirent par utiliser celle que j’avais reçue en cadeau, au désespoir de Mireille. Entre temps j’avais grandi et changé de jeux. 

jeudi 2 août 2018

La poire de Mireille

Lorsqu’elle était petite, Mireille a fréquenté un internat de jeunes filles.

La première fois peut-être qu’elle a mangé au réfectoire, le dessert était une poire. Elle ne l’a certes pas croquée à pleines dents, elle a consciencieusement employé les couverts à sa disposition pour la découper en quartiers, mais ne se comporta pas entièrement comme on aurait attendu d’elle.

La surveillante générale, qui passait entre les tables, lui fit remarquer (d’une manière certainement peu amène) qu’elle aurait également dû éplucher la poire avec sa fourchette et son couteau. Elle reçut, pour toute leçon, un zéro de conduite.

Je vous laisse méditer cette saynète cruelle, telle qu’elle a pu se dérouler dans un pensionnat breton au début des années 1940.

mardi 3 juillet 2018

Guy et Mireille

Lorsque Mireille est morte d’une tumeur au cerveau, relativement jeune (69 ans), Guy est resté seul dans la grande maison familiale des Sablons, celle de sa mère Alice, dont ils avaient fini avec Mireille par faire leur résidence principale. Ils ne travaillaient plus, le petit appartement de Noisy-le-Sec n’avait plus vraiment de raison d’être.

Je n’avais pas bien compris à ce moment-là, je n’avais que 18 ans, à quel point Guy tenait à sa femme. Mon cousin Florian en a peut-être quelques souvenirs, nous avons passé ensemble des petites vacances scolaires avec Guy l’année qui a suivi la mort de Mireille. Le pauvre Guy faisait peine à voir, esseulé, carburant au Ballantine’s au-delà du raisonnable, l’air plus qu’absent. J’ai plusieurs fois fait la cuisine, je ne sais pas si Guy en aurait été capable pour certains repas. Il se laissait mourir à petit feu. Il a tenu un an. Ce genre de situation de mort rapprochée de l’époux ou de l’épouse est paraît-il assez fréquente, mais je n’avais rien vu venir à l’époque.

Guy aimait Mireille inconditionnellement, mais je le savais si peu ! Cette dernière année fut une mort d’amour.

mercredi 27 juin 2018

Mireille outrée

Mon professeur d’histoire et de géographie de seconde et de première, monsieur Ruetsch, était assez controversé. Je lui rends hommage en passant par le biais de ces quelques lignes. Il avait une vision de l’enseignement assez détachée des contingences du programme, sa méthode reposait sur deux éléments éloignés des manuels scolaires. (Il était attachant, très cérébral, habillé de tenues de cuir plutôt osées. Mais je m’éloigne du sujet…)

Pour commencer, ses cours étaient le lieu de discussions interminables avec ses élèves, sur des thématiques qui dérivaient parfois loin de leur point de départ. L’autre caractéristique de son enseignement était qu’il donnait à lire de nombreux livres pas toujours faciles pour des adolescents de 15-16 ans, ce qui ne manquait jamais de lui attirer les foudres des parents d’élèves. Une grande partie de l’évaluation de l’année reposait sur les fiches de lecture que nous devions rédiger pour chaque ouvrage. J’ai ainsi pu lire la Vie de Jésus de Renan, l’Éssai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber, ou encore l’opus magnum d’Arendt, Les Origines du totalitarisme. Arendt consacre la dernière partie de ce livre colossal à la description méthodique des composantes d’un système totalitaire, et montre notamment pourquoi et comment le stalinisme tout autant que le nazisme relève de ce système. Le livre a été publié en 1951, Staline était donc encore vivant.

Les choses se sont gâtées lorsque, mon dossier terminé, j’eus l’idée de le faire lire à Mireille avant de le donner au professeur. Pour remettre dans le contexte, je dois dire que Guy et Mireille étaient sympathisants communistes ; que le père de Mireille, résistant, avait été fusillé au mont Valérien. Je vous laisse imaginer ce qu’a pu déclencher chez Mireille la lecture de ma lecture du livre d’Arendt ; elle ne croyait tout simplement pas qu’Arendt ait pu vraiment écrire des passages entiers de son livre. J’ai souvenir de quelques discussions animées sur le culte de la personnalité, la propagande et l’utilisation des masses.

Je ne sais pas si Mireille a lu Arendt après ma fiche de lecture, nous n’en avons jamais reparlé. Monsieur Ruetsch avait lui apprécié ma synthèse d’une trentaine de pages, qui avait obtenu un 18/20.

lundi 25 juin 2018

De la bibliothèque de Mireille

Je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas gardé deux livres de la bibliothèque de Mireille : un Gaffiot (une première édition), qui a éclairé mon apprentissage du latin et le sien sûrement ; une encyclopédie des églises de France en quinze où vingt volumes, je ne me rappelle plus, qui dans mon souvenir décrivait en détail 12 000 églises, photos à l’appui, parmi les quelque 40 000 qu’on recense dans le pays.

mardi 19 juin 2018

Les poignets

Comme beaucoup d’enfants, je ne me tenais pas bien à table. J’ai évidemment entendu de nombreuses fois les classiques « Tu as perdu ton bras à la guerre ? » (lorsque l’un des deux disparaissait sous la table) et autres « Ne mets pas tes coudes sur la table ! » Le souvenir le plus fort que je garde de Mireille à ce sujet concerne les poignets de pulls. Elle m’avait expliqué une fois :

« Tu vois la couture qu’il y a au niveau des poignets de ton pull ? À table, si on ne se sert pas de ses couverts, on garde les bras le long du corps et on pose les poignets de façon que cette couture soit alignée avec le bord de la table. Enfin, je parle des petits garçons bien élevés ! Tu t’en souviendras si ton patron t’invite au restaurant, plus tard. »

Et de faire le geste pour me montrer.

De fait lorsque je mange avec mon patron, avec un client ; lorsque je mange tout court, et que je porte une chemise, ou un vêtement avec une couture au niveau du poignet, j’y pense immanquablement.

samedi 16 juin 2018

Le cadeau de Guy à Mireille

 

Une autre pensée pour les aïeux

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lundi 11 juin 2018

Mireille et les couvercles

 

Dans la cuisine, bis.

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lundi 4 juin 2018

Les tomates farcies de Mireille

J’ai passé de nombreux mercredis chez mes grands-parents, chez Roland et Madeleine à Paris, chez Guy et Mireille à Noisy.

Mireille (à la différence de Madeleine) cuisinait très bien, en particulier les plats classiques de la cuisine française traditionnelle. Elle préparait fréquemment des tomates farcies, avec une légère variante dans la recette par rapport à celles de ma mère et qui pour moi faisait une différence importante : elle mettait des grains de riz entre la chair et la tomate, alors que ma mère met de la mie de pain. Je pense qu’il s’est écoulé de nombreuses années de tomates farcies au riz, chez Mireille, avant que la cruelle vérité éclate au grand jour, alors que ma mère était venue me chercher pour me ramener à la maison. J’avais laissé échapper, en présence de Mireille et de sa fille, que je préférais la version des tomates farcies de ma grand-mère.

Ce mercredi soir-là ma mère avait été très vexée ; Mireille avait bien ri ; en ce qui me concerne, j’aurais eu mieux fait de me rappeler de l’un des mantras de mon grand-père Guy : « Souviens-toi qu’il existe un vieux proverbe arabe qui dit qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. »

lundi 28 mai 2018

Le livre de conversation d'anglais de Mireille

 

Ou plutôt de Catherine, devrais-je dire.

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mardi 22 mai 2018

Mireille et les noms de famille

Petit, je riais beaucoup du supposé ridicule qu’on peut associer à un nom de famille à la consonnance rigolote, ou dont le nom est un mot du langage courant (sans forcément que le mot soit injurieux, d’ailleurs). La cible préférée était assurément madame Lechien, voisine d’une grand-tante. Cela survenait parfois quand j’étais chez mes grands-parents. Mireille me réprimandait, arguant qu’il n’était pas beau de se moquer du nom des gens, on ne choisit pas son nom et supporter des moqueries à ce sujet peut créer beaucoup de peine à la personne concernée. Mireille avait ajouté une fois : 

« Qu’est-ce que tu dirais si tu t’appelais Romain Carotte, et qu’on rie de toi dans la rue en entendant prononcer ton nom ? Cela ne te plairait pas, tu penserais que la personne qui se moque est très impolie. »

Je ne l’ai pas dit à ma grand-mère mais il me plaisait beaucoup, ce monsieur Carotte. Ce nom me paraissait d’une grande distinction, je m’imaginais tout orange. Cette si belle couleur, ce joli légume. On n’en reste peut-être pas moins bête pour autant, mais on sourit de choses différentes, l’âge venant.

samedi 19 mai 2018

Mireille et X., le cousin de Guy

Mes grands-parents maternels, gens cultivés, lisaient beaucoup. Je me souviens d’avoir demandé une fois à Mireille s’ils avaient lu tous les livres de leur (grande) bibliothèque, et obtenu une réponse évidente.

Les grands-parents étaient tout de même restés interdits, cet après-midi-là, alors qu’ils discutaient dans la cuisine avec le cousin X. De passage à la maison des Sablons pour les saluer, il restait boire une demi-goutte avant de rentrer chez lui. Il était à pied et il pleuvait beaucoup. Lui demandant s’il comptait partir, comme il se levait et marchait vers la porte-fenêtre, Mireille se vit répondre : « Il eût fallu que la pluie cessât ! », et le cousin X. était calmement revenu s’asseoir.

vendredi 18 mai 2018

Les belles histoires de ma grand-mère Mireille

 

Préambule

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jeudi 4 janvier 2018

Apostille au billet précédent

On a pu lire beaucoup certains auteurs, jusqu’à parfois, disons, les trois quarts de leur œuvre. Mais on sait pertinemment qu’on n’en lira pas toute l’œuvre, parce qu’elle est colossale, par exemple. Ou parce qu’une partie bien spécifique des écrits de l’auteur n’est clairement pas la meilleure, ou parce que l’auteur a beaucoup plu à une certaine période, mais que d’autres ont pris le dessus sans que l’on pense jamais revenir au premier. Ou que l’auteur s’est répété à un point que l’on estime incompatible avec une lecture intégrale de l’œuvre.

Les quelques-uns qui me viennent à l’esprit : Thomas Stearns Eliot (je doute de lire jamais son théâtre), Alexandre Vialatte (je doute de lire jamais ses romans), Victor Hugo (je doute de lire jamais tout son théâtre), David Lodge et Johnathan Coe (je n’aurai lu que les romans que Fabrice m’aura conseillés), Georges Simenon (est-il humainement possible de supporter la lecture de tous ses romans durs, diversement noirs et désespérés ? je pense que je me serai arrêté avant de les avoirs tous lus).

mercredi 3 janvier 2018

Tout, tout, tout vous saurez tout

Quand on aime un auteur, on finit par en lire tout, même ses opus les moins bons. On veut le manger en entier, de peur de rater la perle. Par une association d’idée venue d’une discussion, j’essaie de me souvenir des auteurs dont j’ai lu toute l’œuvre ou presque (mettons à part la correspondance, pas toujours publiée d’ailleurs, et quelques œuvres introuvables) ; si c’était à refaire aujourd’hui je ne relirais pas tout de certains d’entre eux. Je ne relirai peut-être même pas certains d’entre eux. On change de goût, on considère maintenant mauvais des textes qu’on a pu adorer à 15 ans… ah, jeunesse.

Drôle de patchwork qui n’a pas vraiment de cohérence, quand on voit groupée à la queue leu-leu cette vingtaine de noms : Ernest Hemingway, John Steinbeck, André Malraux, Hervé Guibert, Saint-John Perse, Jacques Prévert, Arthur Rimbaud, Seamus Heaney, Julian Barnes, Robert Desnos, Paul Eluard, Jean Racine, Molière, Albert Camus, Charles Dantzig, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, Guy de Maupassant, Fiodor Dostoïevski, Jacques Drillon. (Honoré de Balzac, Michel Tramblay, Alan Bennett : cela ne saurait tarder.)

jeudi 6 juin 2013

Ode

Le béton, mon beau souci.

Drôle de mélange, en plus d’être un matériau massivement utilisé dans le monde entier. Les Égyptiens et surtout les Romains employaient des associations de matériaux de construction qui pouvaient s’apparenter à du béton : du sable, de l’eau, voire des graviers ou de la pierre concassée, un liant à base de chaux par exemple, hop on mélange et on bâtit. Ah c’est costaud, c’est bien, mais on faisait les choses assez empiriquement. (Oui, parce que si les Romains étaient d’excellents ingénieurs, ils ne peuvent s’enorgueillir d’un seul mathématicien, d’un seul physicien digne de ce nom en plus de mille ans de civilisation. Le pont du Gard tient toujours debout sans qu’ils aient eu les outils pour le concevoir, ce qui est tout de même une forme de génie (civil)…

Du point de vue scientifique, on a compris tard les caractéristiques, avantages et inconvénients d’un melange tel que le béton. 1850 environ, pas avant. À commencer par une bonne tenue en compression et une calamiteuse résistance à la traction. C’était un premier pas. Peut-être plus pour très longtemps encore, mais pour l’instant on a du sable, de l’eau et des cailloux un peu comme on veut. Par rapport à l’acier, le béton coûte moins à produire et peut s’employer quasi à la demande, même s’il ne permet pas de traverser (ou alors pas facilement) la baie de San Francisco. Deux avantages majeurs du béton, aussi : la légèreté et la facilité de mise en œuvre.

La personne qui a eu l’idée d’ajouter des aciers dans le béton pour lui permettre de résister à la traction et à la flexion mérite une reconnaissance éternelle. Freyssinet, Perret et Hennebique ont pensé au début du siècle passé un outil structurel hors du commun, gloire à eux.

Le bois ? Globalement moins résistant en compression ou en traction même s’il tient debout plusieurs siècles, et il ne permet que des portées et hauteurs modestes. L’acier ? D’accord pour des portées et des hauteurs importantes (encore que le CNIT de La Défense se pose là) mais il reste plus dur à obtenir et employer, il doit être transporté, ne tient pas bien au feu, est cher.

Le béton constitue un bon équilibre. Bien sûr, il doit faire face à des défis : la durabilité, le vieillissement, l’aspect. L’acier est à peine plus durable mais se protège plus facilement. Le bois n’est pas étanche et brûle. La belle pierre vieillit bien, dure, oui, mais les constructions sont lentes, les ressources limitées et le coût élevé. J’ai encore du travail.

vendredi 10 mars 2006

Interlude

(Synonyme : remplissage.)

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