dimanche 3 décembre 2017

Lus en 2017

Je mets de côté la bande dessinée, la presse magazine, les livres utilitaires, guides ou catalogues, et l’énorme masse de tout ce qui se lit sur écran. Si on ne garde que la littérature, en 2017 j’ai moins lu que les années passées : une grosse soixantaine de livres. Une moitié de romans, deux livres de poésie (seulement…) et six livres en anglais (seulement…).

Bien loin l’adolescence, quand je lisais peut-être 200 à 250 livres par an, mais Twitter et les féeries numériques prennent une place importante.

Je suis heureux d’avoir lu plusieurs perles, L’Interdiction, La Rabouilleuse ou Le Curé de Tours de Balzac ; Vie de Henry Brulard de Stendhal, Mon amie Nane de Toulet et Article 353 du code pénal de Viel, et de m’être à nouveau plongé dans Pessoa.

samedi 26 novembre 2016

Fonte

D’une précocité fort variable, très jeune je-sais-tout insupportable mais tardivement éveillé aux choses de la vie, je ne sais dire si, à trente-six ans, ce qui me travaille est une crise retardée de la trentaine ou une, anticipée, de la quarantaine.

L’élément déclencheur fut une piscine, ou plutôt les baigneurs qu’elle rassemblait : une bande d’amis faméliques, tout en veines, en tendons et en muscles secs, que l’on voudrait asseoir de force, pour leur bien, devant un bol de bouillon gras, et au milieu desquels mon arrivée rappelait ce documentaire où les gazelles s’écartent du point d’eau pour faire place au vieil hippopotame qui revient de pâture. J’étais leur aîné à tous mais, surtout, on pouvait croire, à ma silhouette, qu’il en manquait un car je l’avais mangé.

L’épicentre de la crise s’est donc situé sous mon nombril, au centre de la sphère que devenait lentement mon abdomen et qu’il s’agissait de faire oublier. J’aurais pu opter pour la diversion, comme le font les magiciens et les vieux messieurs fortunés, en détournant les regards vers un objet qui brille. J’aurais pu m’acheter une voiture rouge, dont on sait qu’elles sont les plus rapides, mais dont j’ai déterminé de longue date qu’elles sont voitures d’impuissants. (Certains baigneurs faméliques, d’ailleurs…)

J’ai préféré redonner l’un de mes vieux numéros d’amuseur public : Ventre plat avant l’été, tous les ans à l’affiche avec le même succès, soit quelques bourrelets en plus et un stock renouvelé de blagues à mes dépens, avec parfois des guest stars prestigieuses, comme ce médecin du travail qui m’avait prévenu gentiment qu’il n’est pas raisonnable de prendre dix kilos tous les deux ans.

Je l’avais abandonné, dernièrement, ce numéro, de peur de lasser mon public et de peur aussi qu’il finisse par devenir trop désespéré. Il n’y avait qu’à ajuster le titre pour lui donner un coup de jeune : Ventre plat avant la quarantaine, ce qui avait l’avantage de me donner quatre années de sursis.

Tout ceci était il y a quatre mois, déjà, quatre mois de menues privations et d’exercices quotidiens, quatre mois de pertes d’abord ténues puis de plus en plus visibles. Voilà qui est nouveau : le résultat n’est pas celui attendu, mais celui espéré. Puisqu’on vit à l’heure du quantified self, quelques chiffres : huit kilos perdus, soit dix pour cent de mon poids initial, soit soixante-quinze pour cent de celui du chat de mes parents.

Pour fêter cela, ce matin, je me suis acheté deux pantalons, taille 40.

vendredi 28 novembre 2014

In memoriam Zézette (aut Didile)

Dimanche dernier, ma mère m’a annoncé la mort d’une de mes grand-tantes. Je l’aimais beaucoup. Je ne sais pas exactement qui elle était.

Comme si ma famille n’était pas assez pléthorique avec les quatorze frères et sœurs de mon père et les innombrables enfants qui en ont résulté, la masse accumulée des oncles et tantes, des cousins, des cousines, attirait autour de la maison de mes grands-parents nombre de satellites plus petits ou de comètes de période irrégulière. Ils donnaient à mon enfance comme un zodiaque mythologique et berrichon, qui compensait en pittoresque ce qu’il cédait en grandeur à son équivalent officiel.

Il y avait la Mère Dédion qui n’avait plus d’âge et qui vivait dans une maison dont le lierre tenait les murs et recouvrait la véranda que d’autres plantes remplissaient. Lorsqu’elle devait quitter sa grotte fleurie, elle passait sa blouse florale et se protégeait la tête de sa capote en plastique transparent imprimé de marguerites. Elle en nouait soigneusement la jugulaire, pour qu’elle ne s’envole pas en route : fin prête, elle démarrait sa mobylette et, dans un nuage irisé, elle parcourait les deux cents mètres qui la séparaient de ma grand-mère. Son arrivée était comme les phénomènes naturels les plus extrêmes, les séismes, les tsunamis, les pluies de grenouilles : le chien se mettait à aboyer, un grondement s’élevait, un nuage d’essence masquait le soleil, la Mère Dédion apparaissait. Je m’émerveillais que ma grand-mère puisse prendre le café avec cette divinité fleurie, ancestrale et pétaradante. Elle lui offrait du gâteau.

Il y en avait bien d’autres. Matthias, qui s’était coupé le bras avec sa tronçonneuse un jour qu’il était saoul, qu’on avait recousu et qui n’en finissait pas de commencer à pouvoir bouger ses doigts : il passait devant la maison de mes grands-parents au volant de son tracteur et il ne m’impressionnait pas moins qu’Apollon guidant son char, car lui avait un bras qui ne tenait qu’à un fil. Chapus, qui était maire et, à ce titre, dans mon esprit, une sorte de notable quelque part entre Zeus et le facteur : pourtant, mon grand-père le tutoyait et lui offrait de sa gnôle un peu trouble qu’il gardait dans la réserve, à côté de la cuve à fioul.

Mais surtout, il y avait un être formidable et bicéphale dont l’apparition imprévisible et soudaine me remplissait de joie : quand la Clio blanche passait le virage à côté du pré où l’Anglais laissait ses chevaux, je savais qu’arrivaient la Didile et la Zézette. C’étaient deux bonnes campagnardes, veuves toutes deux je crois, qui portaient des robes à imprimés fleuris et qui marchaient en écartant les jambes comme John Wayne. L’une des deux était plutôt petite, voûtée, avec de beaux cheveux blancs bouclés ; l’autre était grande, épaisse et encore brune. Les deux parlaient fort et étaient fort gentilles. L’une d’elles savait conduire, l’autre était ma grand-tante. (C’était la sœur de mon grand-oncle Bébert.) Je n’ai jamais su laquelle était laquelle.

Récemment, donc, ma grand-tante Odile ou ma grand-tante Josette est morte à l’âge de 81 ans.

dimanche 20 juillet 2014

Le pot au noir

Voilà un an que je tourne en rond, sans trop savoir où je vais, naviguant à vue de gros temps en éclaircie. Certains jours, certaines semaines, je crois m’en dépêtrer : au loin, une île tropicale aux fleurs gorgées de miel, aux palétuviers accueillants, me semble à ma portée et se rapproche un temps. Mais je crois revoir soudain sur ma route ce rocher où j’ai manqué de me naufrager. Était-ce bien lui, ou simplement l’ombre d’un nuage ? Le temps de me le demander, l’île a disparu. Ne reste que le fantôme du rocher dont le souvenir hantera mes cauchemars.

Je ne m’en sors pas.

samedi 19 juillet 2014

Fait

Esbaudissez-vous des merveilles que permet le corps humain, de ses facultés d’endurance, du fonctionnement remarquable de ses organes vitaux, de la complexité de son cerveau. (Cerveau qui conduit à la folie idéologique et à la dramatique précision balistique aussi, me direz-vous en être raisonné que vous êtes.) Après trois pas lui permettant l’envol, l’un fait le tour du Mont Blanc en parapente en quelque cinq heures de vol. Avec ses petits doigts, un bon fessier et quelques mètres cubes de sueur, un autre donne en vingt ans près de 900 chroniques au journal auvergnat La Montagne.

Las, la réalité morphologique vous rappelle à ses bons souvenirs une fois tous les dix jours environ, vils ou vertueux, génies ou meurtriers, ô vous simples mortels qui méditez sur les plaisirs et les horreurs du jour : il n’existe pas de position confortable pour se couper les ongles de pied.

lundi 20 janvier 2014

Mondanité

Peu de collègues, aucun, un ou deux au plus ont peut-être lu jamais quelque chose sur ce blog. Ces deux-là, dont je suis le plus proche, ne s’en rendent probablement même pas compte (clin d’œil amical, si vous lisez ces mots).

J’ai invité les vingtenaires et trentenaires les plus sympas à prendre un verre à la maison.

Surprise, les moins attendus ont répondu avec le plus de chaleur, parlant de plaisir et de sympathie. Entendons-nous : je vois bien mon charisme plat et ma relative discrétion, même si on loue par ailleurs mon investissement dans la vie de l’agence, un humour féroce bien que très épisodique et une facilité à vivre.

Comme monsieur Jourdain et sa prose, je serai populaire sans le savoir ? Peu importe, il est toujours agréable de boire un coup en bonne compagnie.

vendredi 20 décembre 2013

Autre bilan

Année complexe à bien des égards.

J’essaie de me souvenir de l’essentiel. Passé de si bons moments avec Fabrice, avec des amis, probablement pas assez avec la famille (le père au premier chef). Changement d’appartement, plus d’espace et vraisemblablement des voisins moins bornés. Lu comme chaque année 16 000 pages de littérature (on ne peut pas se renier), trop d’essais un peu bof, certainement pas assez de romans. Pas mis les pieds assez au cinéma. Nommé directeur de projets à partir de l’an prochain, c’est ronflant et ça fait plaisir mais le quotidien risque de ne pas trop changer. Pas assez dormi. Trop bu. Trop d’avis lapidaires (je ne suis pas tailleur de pierre), d’enthousiasmes un peu cons-cons. On ne peut pas se renier.

Bonheur certain, cependant. C’est sûrement que l’existence se vit toute dans les trop et les pas-assez.

vendredi 13 décembre 2013

Bilan

1992 is not a year on which I shall look back with undiluted pleasure. In the words of one of my more sympathetic correspondents, it has turned out to be an ‘Annus Horribilis’. I suspect that I am not alone in thinking it so. […] I sometimes wonder how future generations will judge the events of this tumultuous year. I dare say that history will take a slightly more moderate view than that of some contemporary commentators. Distance is well-known to lend enchantment, even to the less attractive views.

Elisabeth II


 

1992 n’est pas une année sur laquelle je me retournerai avec un plaisir pur. Selon les mots de l’un de mes correspondants les plus compatissants, elle s’est révélée être une Annus Horribilis. Je crois n’être pas seule à penser ainsi. […] Je me demande parfois comment les générations futures jugeront les événements de cette année tumultueuse. J’ose dire que l’histoire aura une vision légèrement plus modérée que celle de certains commentateurs contemporains. Il est bien connu que la distance donne du charme même aux paysages les moins attirants.

Elisabeth II

dimanche 1 septembre 2013

Nouveau départ

L’opération Ventre plat avant l’été, reconduite d’année en année, n’aurait donné aucun résultat, on aurait pu la laisser tranquille comme un wagon oublié sur une voie de garage qu’on laisse rouiller sans s’en soucier. Las, elle produisait et produisait encore des résultats, quoique pas ceux espérés, et c’est le médecin du travail qui me l’a fait remarquer : Monsieur, ce n’est pas raisonnable de prendre dix kilos tous les deux ans, il faut vous arrêter là. Le wagon était garé sur une voie en pente, les freins avaient lâché, sa marche d’abord paisible était devenue course folle, comme dans ses téléfilms amusants où un train fou transporte des déchets nucléaires et fond sur Denver. (Ou Chicago. Ou New York. Autant de grandes villes que de scénarios possibles.)

Les mesures prises par le médecin étaient formelles : il fallait que j’en prenne aussi, des mesures, et des plus drastiques. Ainsi naquit l’opération Ventre plat pendant l’été. La saison s’y prête : le corps gras ne demande qu’à fondre comme beurre au soleil tandis que, partout, la jeunesse musculeuse montre l’exemple. Surtout, la vision en maillot de bain d’amis semi-squelettiques, comme autant d’alternatives menaçantes à l’attrait de ma beauté replète, cette vision filiforme finit d’affermir ma résolution à affermir mes parties molles.

Dont acte : plus de pain avec les féculents, moins de féculents avec le reste, des légumes verts ou gris ou rouges, des légumes, plein de légumes, et de la viande sèche, et de l’eau plate, et de l’eau gazeuse, moins de bière, moins de gnôle, moins de vin, de la marche, les escaliers du métro, volent les haltères et ploient les abdos. L’été est passé : trois kilos et demi déjà d’abandonnés au bord de la route des vacances. (Sur combien, je ne vous le dirai pas.)

Un tel succès, plus inhabituel encore qu’inespéré, m’inquiète soudain : ne serait-ce pas, plutôt que mes efforts, l’effet d’un ver solitaire, de vers grégaires, d’un petit ver ou d’un grand ver ? Angoisse prématurée, pour l’instant : il reste encore assez de moi pour le nourrir quelques mois.

mardi 20 août 2013

Etat présent

Je lis Albertine disparue, réflexion sur l’absence de l’être aimé. J’ai par hasard entendu hier l’Art de la fugue, musique intérieure et mystique, émouvante parce qu’elle descend remuer vos abîmes les plus profonds, ceux que vous pensez toujours recouverts de tonnes d’autres choses, secrets d’enfants qu’on garde et qui peuvent resurgir sans qu’on comprenne pourquoi.

Vite, un peu de légèreté. Vite, du Michel Legrand. Vite, le Mont Ventoux écrasé de soleil ; que quelque chose d’autre brûle, que les affres de l’irrationnel se dispersent.

Que leurs voix dominent ou s’éteignent à jamais.

mercredi 17 juillet 2013

Opéra

Cet art m’est assez étrange, pour ne pas dire tout à fait étranger.

On doit pouvoir compter sur les doigts d’une main les opéras que je connais un peu : Tristan et Isolde, Dinon et Enée, L’Or du Rhin, La Flûte enchantée, Wozzeck. Pourquoi ceux-là, je ne sais pas trop (d’ailleurs je me rends compte combien cette sélection peut paraitre bizarre) ; sûrement un petit attachement après plusieurs écoutes, mais sur quelle base ? Pour le reste, disons une vingtaine d’autres entendus par hasard, bien souvent une seule fois à la radio à une époque lointaine, cela reste marginal pour un auditeur forcené. J’ai par exemple (comme Fabrice d’ailleurs) un souvenir effroyable mais si vague d’un Dialogue des Carmélites qui m’avait glacé, et j’en ai oublié tout : orchestre, artistes ; jusqu’à l’argument de l’œuvre.

Je pense que je plongerai à la découverte de l’opéra sur mes plus vieux jours, je sens que j’y tends, je fais quelques approches parfois, sans oser aller bien loin, je suis toujours attiré par de la musique moins chantée, peut-être moins longue ? Ai-je trop d’a priori sur ce qui m’attend ? Mystère. Comment accède-t-on à un art auquel on serait pourtant plutôt enclin ? Y a-t-il un élément déclencheur ? Le pire est que j’ai une très bonne idée des merveilles que je rate.

Mystère.

mardi 4 juin 2013

Parce que c'était lui, parce que c'était moi

Voir épisodiquement voire très épisodiquement certains amis me rappelle combien je ne suis pas doué pour l’amitié, au sens où l’on serait doué d’une habileté physique comme dessiner, tenir sur des skis ou réussir de bonnes quiches lorraines. On trouve quelques pistes en creusant un peu la question, mais j’aurais bien du mal à expliquer cela en détails (à moins peut-être d’une psychanalyse de plusieurs années ?). En tout cas c’est un fait, qui s’ajoute à la longue liste de ceux qui nous caractérisent. J’ai été étonné, à l’occasion d’une discussion de trois heures dans les transports lyonno-parisiens, de voir qu’un collègue vivait l’amitié d’une manière très proche de la mienne. Comme quoi, des évidences supposées sont loin de toujours se voir comme le nez au milieu de la figure.

N’empêche, pour certains, l’amitié est en quelque sorte innée ; du moins elle le parait. Ces personnes-là respirent l’amitié, elles la vivent par tous les pores de la peau, rien ne semble s’opposer à l’infini des contacts et des relations, et ce à la fois avec une grande simplicité et beaucoup de naturel ; bref, elles sont l’amitié. J’idéalise peut-être. Je ne mets pas pour autant la relation amicale sur un piédestal. Je n’éprouve pas de jalousie ou d’envie, je constate. Alors que paradoxalement c’est l’un des plus beaux sentiments qui puisse exister, j’ai l’impression de mal le cultiver, que je ne fais pas forcément la somme de petits efforts nécessaires et qu’on ne peut pas faire à ma place, dans une relation par définition fondée sur la réciprocité.

Etre fils unique avec des parents divorcés tôt est un point de départ, auquel se sont ajoutées quelques activités qui n’aident pas : lecture, jeux de solitaire, astronomie. Un caractère réservé, plutôt intériorisé même si quelques poussées extérieures se font jour de temps à autres, une nette préférence pour l’écrit plutôt que l’oral ont conduit mécaniquement à la perte de toute relation avec des gens d’avant mes vingt ans — à l’exception d’une personne — et le maintien de bien peu après cet âge. Cela ne pèse pas mais c’est un sujet d’interrogation fréquente.

J’observe les relations que je peux ou non entretenir, celles que pour de mauvaises raisons je laisse filer, et comment les autres se débrouillent avec leur sociabilité. À trente ans, de même que pour d’autres on ne change pas l’impolitesse, la mauvaise éducation ou la bêtise, je sais qu’il est tard. Ah, les autres.

dimanche 31 mars 2013

Note de service

Finis les fantasmes ; des faits : après décompte, la discothèque comporte 4200 disques compacts, avec des œuvres de plus de 800 compositeurs.

De très nombreux sont représentés par un unique morceau (La Danse des heures extraite de la Gioconda de Ponchielli, par exemple) et le gros des troupes est assuré par les compositeurs des époques Renaissance et Baroque, ainsi que par les compositeurs soviétiques.

Le nom de 90 de ces compositeurs commence par la lettre S. Ce sont : Schubert, R. Strauss, Josef Strauss, J. Strauss fils, J. Strauss père, E. Strauss, Schumann, Smetana, Scriabine, Saint-Saëns, D. Scarlatti, A. Scarlatti, Soler, Satie, Schönberg, Stravinsky, Schulhoff, Servais, Schnittke, Skorik, Severac, Sibelius, Sarasate, Szymanowski, Sousa, Scharwenka, Sauer, Schlözer, Strigio, Schmitt, Schulz-Evler, Sermizy, Susato, Sogny, Shedrine, Sinding, Strogers, Scherer, Scheidemann, Sweelinck, Simancan, Sorabji, Scheidt, Sakamoto, Sainte-Colombe, Salonen, Sanz, Storace, Schmidt, H. Schütz, M. Schütz, Schoek, Steveson, Salieri, Steffan, Suk, Sauguet, Svetlanov, Solodukho, Sullivan, Stanford, Safka, Schuller, Schröter, Stenhammar, Sjögren, Stair, Suppé, Sheppard, Stockhausen, Stojowski, Stokowski, Scott, Saxton, Santoro, Stavenhagen, Spohr, Shebaline, Shaporine, Slatkin, Serebrier, Swanson, Stringfield, Steinberg, Salmanov, Steffe, Shapero, Slavicky, Seidl, Schelling.

mercredi 24 octobre 2012

Mon père, ce héros au sourire si doux

Je n’ai aucune relation avec mon père.

C’est une personne bien réelle pourtant, que je vois quelques fois dans l’année, et avec qui je parle lorsque nous nous voyons, ou d’autres fois. Cela n’empêche pas qu’il me soit pour ainsi dire étranger, malgré la filiation, et vraisemblablement que je lui sois étranger aussi.

Je n’ai pas trop l’idée de ce qu’un jeune homme presque trentenaire peut bien usuellement échanger avec son père, ni plus généralement quelle relation ils peuvent avoir.

Le mien approche doucement des soixante ans, de sa retraite, et de préoccupations certainement différentes des miennes. Je ne sache pas qu’il lise, par exemple. Mais qu’en sais-je vraiment ? Rien. Nos échanges téléphoniques se résument à peu ; exactement, ils sont très résumés. Le strict nécessaire, ce qui est tellement plus vain que l’inutile dont je me réjouirais. Dès que je dévie des formules de politesse, des grands-parents et des prochaines vacances (du dernier film vu au cinéma, à la rigueur), cela devient artificiel, hésitant, cela ne marche pas. Je n’essaie plus d’évoquer le travail, c’est déprimant et n’aboutit pas plus. L’entretien est donc bref le plus souvent. Il est d’ailleurs exclusivement à mon initiative, et hormis le 1er janvier et le 11 février, je doute recevoir jamais un coup de fil de sa part. (Je n’ai jamais tenté l’expérience d’attendre sans appeler, mais tente-t-on ce genre de chose ?) Dans l’instant présent, je ne sais si je dois m’en plaindre, si cela m’indiffère, d’appeler pour ne rien dire, simplement que tout va bien, merci, si cela me déprime, m’inquiète, m’est égal, m’attriste. Ce billet me fait pencher pour certains verbes plus que d’autres.

Nous avons pourtant de très nombreux goûts commun, et sommes liés, que je le veuille ou non, qu’il le veuille ou non, par des choses et des êtres, liens qu’il ne nous appartient pas de pouvoir briser : la peinture, l’architecture, Georges Brassens, le dessin, les films de Stanley Kubrick (et je vois déjà que je peine à ajouter à la liste), une famille, des lieux, trois décennies. Ma mère. Mais il est probable que trop d’autres choses et êtres nous séparent.

Je me dis parfois que cela va changer ; aussi bien, il n’y a aucun risque que cela change, surtout que la distance qui nous sépare ne va qu’augmenter puisqu’il va aller passer une bonne part de ses vieux jours à l’étranger. La quantité d’égoïsme et de non-communication présente de part et d’autre doit être la seule explication. Lorsque je veux essayer de me rapprocher, ou je ne trouve pas comment, ou je trouve mais j’échoue. Picasso et les maîtres, il y a une dizaine d’années de cela, au Grand Palais : une exposition noire de monde, pour laquelle nous avions fait plus de trois heures de queue (je ne connaissais pas les billets coupe-file…). Que nous sommes-nous dit en attendant ? Des banalités, et pour la plupart du temps de cet après-midi, rien.

Une chose est sûre : je n’ai pas voulu cet état de fait, qui est.

J’aime mon père.

Ce qui me sert de titre est un vers de Victor Hugo, qui apparaît deux fois dans toute la Légende des siècles. Je n’ai pas le courage de chercher où.

dimanche 10 juin 2012

Premier tour

J'aime voter. Ce droit m'est acquis quand il ne l'est pas pour des millions d'individus sur terre ; rien que cela justifie que j'aille voter, et le plaisir de l'acte n'en est que renforcé. J'aime retrouver dans ma boîte aux lettres, quelques jours avant le premier tour de scrutin, le matériel de propagande électorale. J'aime parcourir les feuilles A4 des candidats, les lire parfois, rire souvent. Le jour venu, j'aime me rendre au bureau de vote. J'aime le cérémonial qui s'y déroule. J'aime corriger de temps en temps, pour la forme, l'assesseur qui lit mal mon nom et s'effraie illico qu'il y ait une possible erreur, que je ne sois en fait pas moi. Je ne trouve pas qu'on vote trop souvent ; c'est assez, ce n'est pas trop, comme le dit si bien Bobby Lapointe dans une de ses chansons loufoques. J'aime le rituel peut voter / a voté ! qui ponctue les quelques minutes qu'on passe dans l'école voisine. Je n'aime pas le petit pincement coupable qui me saisit, lorsque je repars après avoir répondu que non, je ne souhaitais pas revenir pour le dépouillement. Je garde peut-être enfoui en moi (je dis cela parce que je n'arrive pas à m'en rappeler avec précision) le souvenir d'être resté, enfant, des heures à attendre que mes parents dépouillent. Pourtant, j'aime me dire qu'un jour je répondrai oui à la question du président du bureau de vote. J'aime croire aussi que le droit de vote et les progrès démocratiques ne peuvent que se répandre dans le monde.

mercredi 14 décembre 2011

Dis moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es

Je lis relativement beaucoup. Cette année, la solitude bruxelloise et les transports aidant, la tendance s'est aggravée : j'aurai lu quelque quatre-vingts livres d'ici aux vacances de Noël, beaucoup de romans, des essais, de la poésie, un peu de tout. Auxquels s'ajoutent des magazines, des journaux, pas mal de BD, quelques livres d'art...et je ne parle pas de la masse d'information qu'on lit chaque jour sur le net.

Je garde une trace de ces livres, comme d'autres peuvent noter les films qu'ils vont voir ou les bouteilles de vin de leur cave. C'est d'abord pour m'en souvenir, et je regarde les années passées avec un brin de nostalgie. C'est aussi une manière de classification. Ne conservant pas forcément tous les livres, cette trace est la seule autre que celle de ma mémoire qui joue parfois des tours.

Ces lectures me pèsent, parfois. Chronophage cette occupation a tendance à me faire moins aller au cinéma, moins voir d'amis, moins sortir tout court. Je lutte de toutes mes forces contre cela, avec plus ou moins de succès quand je vois le peu de films que j'ai vus ces derniers temps (même si mes lectures ne sont pas seules en cause). Lire contribue sans nul doute à mon caractère taciturne : l'activité est finalement ouverture sur le monde autant qu'enfermement. Quoiqu'il en soit la lecture m'appelle, me happe : plus encore qu'un loisir ou une passion, elle constitue un besoin que je dois assouvir. Je comprends mal qu'on puisse se passer de littérature mais ce n'est qu'une forme d'égoïsme, ce n'est que parce que moi je serais malheureux de m'en passer.

mercredi 30 novembre 2011

Un jour je m'achèterai des Berluti

Pour mes 20 ans, ma mère m’a offert une jolie paire de chaussures italiennes. Je la porte régulièrement depuis. J’y suis très attaché.

Ce sont des souliers de forme richelieu, les plus simples : les lacets referment directement la partie haute de la chaussure, l’empeigne. Les deux morceaux de cuir carmin patiné qui en font la forme, j’en suis les courbes et bosses comme on touche un morceau de bois poli. Ils sont restés doux malgré les dix années de pliures, tensions et contorsions dans tous les sens que la marche leur fait subir. Les coutures des bords sont fines et solides. La jointure du cuir au semelage est toujours en parfait état. Je n’ai eu qu’à passer chez un cordonnier faire ressemeler (deux fois) et retalonner (une fois) chaque soulier. Les lacets s’usent mais je n’ai pas eu encore à les changer. Cela ne saurait tarder.

J'adore ces chaussures pour le confort qu'elles procurent, parce que c'est un cadeau dont on se souvient, pour l’absence de couture sur l'empeigne, aussi : une petite au talon, une autre à la voûte plantaire et tout est dit.

Je ne peux m'empêcher de penser, quand je les vois, à la Paire de souliers de Van Gogh, quoique je ne dépeigne pas les miens aussi bien que lui les siens ; les miens ne sont pas aussi pittoresques, mais ils dureront sûrement autant : je compte bien continuer de les porter pendant dix ans encore au moins et je sais qu'ils tiendront.

C'est le paradoxe des souliers italiens (ou appelez-le comme vous voulez) : l'achat initial était cher, 260 euros dans mon souvenir, mais rapporté à la durée d'usage aucune paire ne tient la comparaison.

dimanche 20 février 2011

Bouger, manger

Aujourd'hui, je me suis remis au sport. Un torticolis léger et intermittent m'avait fourni une bonne excuse pour m'avachir sur le canapé et manger des Pringles. Le torticolis parti, j'ai attendu une petite semaine, par précaution. Il m'a bien fallu admettre, ce matin, que toute douleur, toute raideur, tout inconfort avaient disparu.

Cet après-midi, donc, je me suis remis au sport. J'ai soulevé de la fonte et du caoutchouc moulé. Je me suis mis dans des positions ridicules. J'ai vérifié par la fenêtre que personne ne me voyait. J'ai été consciencieux : trois séries de huit répétitions, deux minutes entre chaque, comme il est écrit. Vous en avez rêvé, la méthode Lafay : ce n'est plus du sport, c'est une bataille navale ou une liste de vitamines. Les exercices s'appellent A1, B3 et K2. Je les confonds tous ; je me muscle les doigts en tournant les pages à leur recherche.

Ça a l'air scientifique, et cela fonctionne : sitôt la séance commencée, on sent fondre en soi ce qui nous encombrait. Cela s'était accumulé, en deux semaines. Cela me pesait, le matin à la pesée. Quelques pompes seulement et on la sent fondre, cette maudite culpabilité.

La bonne conscience est un muscle qui ne demande qu'à être fortifié. Tous ces exercices lui font des merveilles : perchée sur votre épaule, comme un petit Superman, elle tabasse l'angelot rachitique qui essayait de s'y poser. C'était la modération, elle prend une raclée. Vous vous versez une bière, vous vous servez du chou, vous entamez votre saucisse de Montbéliard.

Ce sport m'a fait du bien. Je me sens tout léger.

mardi 2 février 2010

Je me suis vendu au Grand Capital

L'Auvergne s'étant vue délaisser par ici, ces derniers temps, évoquons deux de ses enfants les plus illustres : Pascal et moi. (George Clooney viendra dans un second temps.)

Je me sens obligé de me justifier, tout à coup. Si, Pascal est illustre : il est de ces très rares philosophes incontestables dont la gloire est telle qu'un prénom leur suffit. Pascal, comme on dit Alain ou Socrate. (Même si Alain ne s'appelait pas Alain et que plus personne ne s'appelle plus Socrate.) Mais pas comme Pascal Obispo, par exemple.

Par ailleurs, Pascal est bien auvergnat : la porte de sa maison se trouve dans le jardin Lecoq à Clermont-Ferrand ; elle donne sur le petit pont qui franchit le bassin aux canards. Si la géographie et l'ornithologie ne suffisent pas, reste la preuve par Vialatte :

Pascal aimait tellement l'Auvergne qu'il naquit à Clermont-Ferrand.

L'Auvergne absolue, éd. Julliard, p. 107.

La littérature et les canards s'accordant, je tiens pour acquis que Pascal est un Auvergnat illustre. Mon cas est hélas plus douteux. Je ne me suis illustré que par l'honneur qui m'est fait de vous avoir pour lecteur. Et, avouons-le, je ne suis qu'un Auvergnat exogène : j'ai germé dans le Berry, on m'a rempoté dans la pouzzolane, je n'ai poussé qu'ensuite à l'ombre du Puy de Dôme. Je ne me réclame de l'Auvergne que pour attirer l'indulgence de Pascal, pour adoucir son jugement. Car, à travers les siècles, il me juge et me jauge ; son regard sombre comme la pierre de Volvic pèse sur moi.

Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

Certes, mes études n'étaient qu'un passe-temps qui ne m'occupait qu'entre deux répétitions ou deux chapitres à écrire. Ma voie était tracée : je serais romancier-comédien. Je suis ingénieur et je n'ai pas mis les pieds dans un théâtre depuis cinq ans. Mais mon travail n'est qu'un gagne pain qui me nourrit entre deux chapitres à écrire... Qui essayé-je de convaincre ? Qui trompé-je encore ? Ouvrons les yeux. Je n'écris pratiquement plus : je réduis des coûts, j'améliore des performances, je rends possible le difficilement faisable. Ce qui n'est pas rien, mais je n'écris pas.

Dans In the Air, J.K. Simmons est Bob, un employé lambda d'une entreprise anonyme. Costume-cravate, air respectable, établi ; mais il n'y travaille qu'en attendant de vivre sa passion, d'ouvrir son restaurant, d'oser, dit-il depuis au moins quinze ans. Dans In the Air, toujours, George Clooney liste les choses qui nous lestent et nous empêchent d'avancer : toutes ces babioles qu'on achète, qu'on accumule ou qu'on se voit offrir. Toutes ces choses dont l'attachement rend chaque jour plus difficile de franchir le pas.

J'ai depuis une grosse semaine un nouvel ordinateur professionnel. Écran de 17 pouces, coque en acier brossé, un bel objet ; un objet aguicheur, un objet flatteur, un objet flagorneur. Ce modèle s'appelle EliteBook...

Faut-il y voir un signe ? Ce billet est le premier depuis qu'on m'a offert ce nouveau jouet : une semaine sans écrire, une pause dans la laborieuse résurrection de ce blog. Il y a sans doute un choix à faire : céder à l'EliteBook flambant neuf ou dompter ce vieux portable qui me sert à bloguer et dont la touche "a" ne fonctionne plus ? Ne pas choisir serait déjà un choix.

À voir.

mercredi 30 décembre 2009

Dieu, Woody Allen et moi

Une de mes amies disait de ma vie qu'elle ressemblait à celle d'Indiana Jones. Ma maladresse et mes exagérations faisant, mes moindres faits et gestes lui semblaient relever du dressage de fauve, du combat acharné ou de la cascade vertigineuse. Un trottoir à grimper, je trébuchais, roulade avant, je me redressais. La grammaire souffrait au passage, mais soudain le thème du héros résonnait : tadata ta ta da ! Voilà comment Géraldine imaginait ma vie : entrecoupée de coups de fouet et entrelardée d'aventures.

Une autre perspective, maintenant. Julian Barnes écrit, dans Nothing to be frightened of, que la vie n'est pas telle qu'on la raconte dans les romans, pleine de péripéties, d'inattendus et de choses intéressantes. Selon lui, la vie est plus répétitive qu'une symphonie de Bruckner. (Je cite de mémoire.) La comparaison est ingénieuse, mais elle me semble injuste et incomplète. Les répétitions de Bruckner sont infiniment variées, comme celles de Schubert. Et, surtout, elles débouchent toujours, à la fin des fins, sur une apothéose : une fanfare grandiose, les portes célestes entrouvertes, la lumière enfin. Exactement ce dont parle Julian Barnes pour en déplorer l'absence : je peux admettre que les symphonies de Bruckner se répètent (légèrement), si Barnes reconnaît qu'elles sont mieux achevées que la vie. Ce qui n'invaliderait d'ailleurs pas son propos (mais arrangerait bien le mien).

Thèse, antithèse, foutaise : permettez-moi de fournir une voie moyenne. Je ne parviens pas à voir ma vie comme une suite ininterrompue de riens inintéressants ; pas plus que je ne la traverse comme un héros affronte un wagon plein d'ennemis. Je vis ma vie, modestement, tranquillement, comme une comédie de Woody Allen : il ne s'y passe pas grand chose, mais tout y est prétexte à humiliation. Humiliation, le mot est fort : une humiliation serait déjà une aventure, alors qu'il ne s'agit justement que je lisser les aventures en les ridiculisant et de relever le quotidien en me ridiculisant. Disons que je traverse ma vie en me cognant aux murs, en titubant vers les toilettes, en trébuchant sur des cailloux.

Tout ceci m'a frappé en lisant l'autobiographie d'Edmund White, My Lives. En y regardant d'assez loin, nous avons la même vie : deux homosexuels, qui ont dû accepter leur nature et qui vivent leur vie du mieux qu'ils peuvent. Oh ! évidemment, il y a moins de gigolos, moins d'amants et moins de glamour de mon côté que du sien. Mais les grandes lignes sont les mêmes : un coming out, des femmes dont les pleurs reprochent le cœur brisé, des déclarations plus ou moins couronnées de succès. Mais quand tout, chez White, ramène à ce destin avec lequel il lutte depuis soixante ans (et qui surgit dès le premier paragraphe de son livre), tout pour moi m'apparaît rétrospectivement comme risible. Mon coming out ? Échappé par inadvertance, enfermé dans une voiture avec un chien pétomane et son maître soulagé de me voir autrement qu'asexué. Mes conquêtes féminines ? Anne, au collège, jouant les amantes bafouées, pleurant, hurlant, giflant, tandis que, stupéfait des effets de mon charme inattendu, je m'enfermais dans le mutisme. Ma déclaration la plus brillante ? Bafouillante, par téléphone, inopportune, à Romain, coincé dans un train, qui ne pouvait répondre que par SMS.

Je comprends finalement ces jeunes footballeurs qui se commandent une autobiographie dès leurs trente ans. C'est un exercice que l'on devrait faire régulièrement, pour guetter les changements de ton : aujourd'hui comique et détaché, mais demain ? Comme White, trouverai-je une ligne directrice qui me dictera mon premier paragraphe ? Ou, comme Barnes, ne verrai-je plus que des petits riens qui m'amuseront moins que la mort ne m'effraiera ?

(Plus inquiétant, encore : y aura-t-il encore quelqu'un pour la lire ?)

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