dimanche 3 décembre 2017

L'Intranquille

Fernando Pessoa (1888–1935) n’a vraiment pas besoin de mes quelques mots pour sa gloire, mais les voici tout de même. Immense poète, son œuvre en prose comprend un opus magnum qui n’a jamais été publié entièrement de son vivant (seulement quelques textes) : le Livre de l’Intranquillité par Bernardo Soares. Soares est l’un des plus de 70 hétéronymes que s’est créés Pessoa, c’est-à-dire des « auteurs » derrière lesquels il se retranchait ; c’était sa manière de faire entendre d’autres voix, sans tout à fait s’effacer, en élaborant des styles et des idées bien spécifiques pour chacun de ses doubles.

Le Livre de l’Intranquillité est constitué de près de 500 fragments, certains explicitement notés par Pessoa comme devant faire partie du livre en cas d’édition, que les éditeurs modernes ordonnancent et incluent ou non à l’ensemble depuis la première édition portugaise de 1982. Ces fragments d’une ligne ou de quelques pages prennent la forme de descriptions, d’aphorismes, d’extraits d’un journal intime ou de poèmes en prose. Le prosaïque se mêle au profond, dans une atmosphère souvent onirique : Soares rêve dans presque chacun des fragments. Soares est, au dire même de Pessoa, l’hétéronyme qui était le plus proche de lui. Il élabore dans ce livre à la forme mouvante une sorte d’autobiographie, mêlée de vues de Lisbonne, de réflexions sur l’art ou sur la vie quotidienne d’un employé de bureau (qu’était Pessoa, comme son hétéronyme Soares). Pour être lapidaire : ces 600 pages ont une densité, une cohérence incroyables sur le thème du désespoir de l’existence, désespoir heureusement apaisé par le rêve par lequel on s’évade, et par la littérature.

Deux choses, principalement, me frappent à la lecture. Le texte possède un caractère intemporel, on pourrait le dire écrit en 2017. La traduction de Françoise Laye y est sûrement pour beaucoup. Peu d’éléments, descriptifs ou linguistiques, permettent de le rattacher au Lisbonne des années 1910 – 1930 dont il est issu. L’autre point est la puissance de la prose de Pessoa, rehaussée par des images somptueuses, que l’on peut mettre aux côtés de celle de quelques rares auteurs du siècle passé. (Je pense à trois livres, La Marche de Radetzky, À la recherche du temps perdu ou Le Guépard.) On est parfois bouleversé, souvent étreint par la beauté des phrases sorties de l’esprit de ce petit homme, qui dépassent et écrasent de leur grandeur sa modeste vie.

Extraits.

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… dans ce triste fatras de mes émotions confuses…

Une tristesse crépusculaire, tissée de lassitudes, de faux renoncements, un ennui immédiat à la moindre sensation, une douleur comme un sanglot retenu, ou une vérité soudain révélée. Mon âme attentive voit se dérouler ce paysage de mes abdications – longues allées de gestes interrompus, hauts massifs de rêves que je n’ai pas même bien rêvés, inconséquences, telles des clôtures de buis séparant des chemins déserts, suppositions pareilles à de vieux bassins aux jets d’eau muets –, tout s’emmêle et se visualise médiocrement dans ce triste fatras de mes sensations confuses.

 […]

394

Et de même que je rêve, je raisonne si je le veux, parce que ce n’est là en somme qu’une autre façon de rêver.

Prince d’heures plus fortunées, je fus jadis ta princesse, et nous nous sommes aimés d’un amour d’une autre sorte, dont le souvenir me fait encore mal.

dimanche 30 juillet 2017

Old Devil

Lorsque nous allons à Londres, Fabrice et moi ne manquons jamais de courir les librairies, notamment de livres d’occasion, pour ramener en France un peu (beaucoup) de littérature en anglais.

Il y a cinq ans, deux Kingsley Amis (1922-1995) ont ainsi traversé la Manche : Lucky Jim, son premier roman de 1954, et The Old Devils de 1986, qui lui avait fait gagner le Booker Prize. Malgré sa connaissance quasi encyclopédique du roman comique britannique, Fabrice n’avait jamais lu cet auteur. J’avais essayé moi aussi à l’époque, mais The Old Devils m’avait rebuté par sa difficulté, et je le délaissai à mi-parcours. Je voyais depuis Kingsley Amis comme un écrivain conservateur, râleur, porté sur le sexe et fortement alcoolique. D’où cette image excessivement négative (et globalement fausse) avait-elle bien pu me venir ?

Il y a deux semaines, j’étais contraint à une longue attente à l’aéroport de Francfort. Je suis tombé par hasard sur un essai posthume de Kingsley Amis, The King’s English, publié par son fils Martin en 1997 ; je l’achetai immédiatement. Le livre est tout à la fois un glossaire, avec des entrées classées par ordre alphabétique, une digression sur la langue anglaise et un recueil de conseils et consignes pour bien écrire et parler l’anglais, parsemé de souvenirs de l’auteur. Amis s’appuie sur un grand classique anglais, le Dictionary of Modern English Usage de Fowler (1926), qu’il cite et commente abondamment, ce livre-là étant lui aussi bourré de witticisms. Les nombreux passages où Amis explique comment tel mot ou expression doivent se prononcer et s’accentuer sont très drôles.

À l’entrée Gay, voici ce qu’il écrit. La traduction est de votre serviteur :

L’emploi de ce mot en tant qu’adjectif ou nom pour désigner un homosexuel a depuis longtemps, et de façon inhabituelle, attiré à lui une forte répugnance. Cette “nouvelle” signification est pourtant courante depuis des années. L’expression Gay lib se trouve dans le Roget révisé depuis 1987, et le Concise Oxford Dictionary de 1988 donne homosexuel comme sens n°5 du mot gay. Cependant, dans cet ouvrage, le mot est suivi de la précision “jargon”, c’est-à-dire “couramment employé au sein d’un groupe restreint”. Sans aucun doute, même en Angleterre aujourd’hui, les gens qui ont des lettres ne constituent pas un groupe restreint, et quiconque sait lire sait depuis longtemps ce que gay signifie. Et pourtant, en ce printemps de 1995, encore et toujours quelque vieil acariâtre, l’écume aux lèvres, exige publiquement et dans ses écrits que le mot soit “rendu” à l’usage hétérosexuel qui lui est propre.

C’est impossible. Je reconnais que je suis ennuyé, comme tout un chacun, car dans les faits il ne m’est pas permis de citer en public ce que Chesterton a écrit au début du merveilleux poème dédicatoire à son livre Le Nommé Jeudi (The Man Who Was Thursday, 1908). Mais je peux certainement le citer sans problème ici. Il est fait référence aux années 1890.

Un nuage obscurcissait l’esprit des hommes

Et le temps allait gémissant,

Oh ! oui, un nuage maladif couvrait l’âme

Lorsque tous deux nous étions jeunes gens.

La science annonçait le nihilisme

Et l’art admirait la décadence ;

Le monde était vieux et finissant,

Mais toi et moi étions gays.

Le fait que ces lignes ne choquent plus aujourd’hui ne doit pas masquer que, plus généralement, une fois qu’un mot est non seulement courant mais accepté bon gré mal gré dans une certaine acception, aucune puissance sur terre ne peut le rejeter. Les plus subtiles affinités avec les changements d’une langue, ou un minimum de réflexion éclairent cette vérité.

Ce n’est plus totalement une vérité malvenue. Le mot gay est réjouissant et plein d’espoir, à l’opposé du monde des lugubres et cliniques associations punitives du mot homosexuelNous avons la chance de pouvoir nous payer le luxe de la générosité, lorsque notre vocabulaire s’élargit et s’enrichit.

Ceci achève de me convaincre de l’idée erronée que j’avais de cet écrivain, et de son talent.

vendredi 16 décembre 2016

La Comédie humaine (2)

Un bilan de la moisson balzacienne annuelle, principalement issue du début de l’année 2016 : L’Illustre Gaudissart, La Muse du département, La Vieille Fille, Le Cabinet des antiques, Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Fille aux yeux d’or, Les Marana, Maître Cornelius, Melmoth réconcilié, Massimilla Doni.

Ne parlons que des préférés ; de certains je me souviens mal, soit qu’ils sont déjà loin, soit qu’ils n’ont pas marqué, soit les deux.

Le Cabinet des antiques est excellent, un de ces Balzac méconnus qui vaut les chefs-d’œuvre officiels. La petite noblesse de province, déchue, ruinée, veut sauver l’honneur et les apparences en rachetant les dettes du fils dépensier, monté à Paris. Le notaire ami de la famille, qui parvient à en sauver la réputation, est touchant de dévouement et de sincérité. Le jeune d’Escrignon, dans sa superbe superficialité, ses mensonges, son inconséquence, vous donne envie de lui donner des claques. Le père, digne mais rabougri, fini, attendrit. Franchement, c’est là un des tout meilleurs Balzac.

La Duchesse de Langeais m’a beaucoup plu, mais pour des raisons extra-littéraires (les rebondissements, le théâtre de la scène introductive dans le monastère en Espagne, qu’on découvre en lecteur qui lirait les dernières pages avant le reste du livre plus que pour ses qualités d’écriture). La duchesse m’a par ailleurs agacé. Pimbêche, au monastère ! et plus vite que ça !

La Muse du département est un roman typiquement balzacien : au centre une femme aimée, délaissée, manipulée, aimée, délaissée (secouez et redisposez les participes dans l’ordre qui vous plaira), flanquée d’un journaliste en écrivain médiocre et arriviste qui fait ce qu’il veut de sa muse. La muse s’épanouit en province, mais ne réussit pas à Paris. Retour en province, et patatras.

Relativisons : Balzac est un immense romancier (je n’ai pas changé d’avis depuis l’an passé), même quand il n’est pas à son meilleur. Ses personnages sont toujours fouillés, plein de fantaisie, illustrant comme il se doit la créativité foisonnante de leur démiurge de père. Houellebecq, vous me lirez le Cabinet (et Birotteau, et La Recherche de l’absolu, et…), les personnages de votre prochain roman auront peut-être une chance de ressembler vaguement à quelque chose.

samedi 15 octobre 2016

Lettres

 

État présent de mon esprit

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lundi 28 décembre 2015

La Comédie humaine (1)

J’ai commencé de lire au mois de mars l’ensemble de textes que Balzac a regroupé sous le titre général de Comédie humaine, soit environ 90 romans et nouvelles. J’avais peu fréquenté Balzac jusqu’à maintenant : Le Père Goriot, quelques extraits d’autres ouvrages lus au collège exclusivement, c’est bien maigre pour un auteur si prolifique. Pourtant, cette Comédie humaine est spectaculaire ; maintenant que j’en ai lu une dizaine de livres, je suis convaincu que le tour de force de Balzac tient dans sa qualité littéraire remarquable, ce qui n’a rien d’évident a priori lorsque l’on produit au rythme effréné de plus de 90 livres en vingt ans.

Balzac porte le roman à des sommets, cela tient à plusieurs raisons. Les deux principales sont certainement ses facilités à raconter d’une part (le fil de la narration chez Balzac est fluide et limpide, notamment grâce à la maîtrise confondante qu’il avait de l’imparfait), et d’autre part ces centaines de personnages qu’il a créés. Il leur tourne autour, les observe sous tous les angles, tous les éclairages, dans toutes les situations, jusqu’à épuisement du lecteur. L’avantage d’une telle méthode est qu’elle conduit à des récits criants de vérité, dont les personnages paraissent issus de la vie même. Et si Balzac laissait parfois passer des images hasardeuses, pour bâtir ses meilleurs opus il saupoudre ses pages de subtilité, de finesse et d’ironie, qui manquent aux plus mauvais romanciers. Qui s’instillent jusque dans les plus graves des nouvelles balzaciennes, Un Drame au bord de la mer ou Adieu, par exemple. C’est cela aussi un bon écrivain, nuances et demi-teintes mieux que force ou que rage.

Mon parcours balzacien de 2015 passe par Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, La Peau de Chagrin, Le Chef-d’œuvre inconnu, Gambara, La Recherche de l’absolu, Adieu, L’Auberge rouge, Un Drame au bord de la mer, Jésus Christ en Flandre, Le Réquisitionnaire, La Maison Nucingen.

Illusions perdues est bien le chef-d’œuvre que l’on dit. L’ampleur de la fresque du destin de Lucien, qui s’introduit dans les milieux littéraires et de l’édition parisiens, est grandiose. Splendeurs et misères des courtisanes, qui en est la suite, est un roman feuilleton fait de tableautins plaisants ; l’ensemble est de qualité très inférieure, on peut s’en passer. César Birotteau est superbe, je parie qu’il sera un des meilleurs romans de la Comédie humaine. La destinée de cet honnête mais faible parfumeur parisien est très touchante ; son contact avec banquiers et créanciers autorise à Balzac des scènes glaçantes de méchanceté. La Peau de Chagrin m’a paru interminable, Le Chef-d’œuvre inconnu agace par le personnage du vieux maître, geignard. Lisez plutôt La Recherche de l’absolu, peinture de l’amour de la femme et des enfants pour le mari, où monsieur ruine sa famille en jouant au petit chimiste (On dirait un tableau de Van Eyck, tout de gris et marron flamands. Mais quelle grandeur dans l’austérité !) ; voyez le beau Gambara, triste destin d’un compositeur oublié ; L’Auberge rouge, Jésus Christ en Flandre, beaux récits, rien de notable ; Un Drame au bord de la mer et Le Réquisitionnaire, pour les frissons du fait divers porté au rang de parabole universelle.

Mieux que tous les précédents cités, lisez Adieu, un des plus beaux textes que je connaisse. Cette petite nouvelle d’une trentaine de pages est d’une rare force émotionnelle. En 1812, au passage de la Berezina pendant la campagne de Russie, une comtesse se trouvait là avec son mari général et un ami d’enfance, dont elle était amoureuse. Au moment de franchir la rivière, la comtesse passe mais pas l’amant, ce qui la marque à vie. Plusieurs années après, l’amant a survécu et retrouve par hasard une jeune femme ressemblant fortement à son amante, mais qui a perdu la tête depuis longtemps. Persuadé que c’est elle, il entreprend de lui faire retrouver la mémoire en lui racontant ce qu’ils ont vécu en Russie jusqu’à la séparation. Ce ne sont que quelques pages, mais d’une puissance saisissante (et je vous ai tu la fin…) Frémissez, tremblez avec cette nouvelle, éclipsée injustement par les Père Goriot ou Colonel Chabert, car c’est aussi ainsi que Balzac est grand.

mardi 12 mai 2015

Deux écrivains journalistes

Après Mon tour du Monde d’Eric Fottorino il y a quelques années, je viens de finir de lire Jours de Libération de Mathieu Lindon. Deux écrivains journalistes racontent leur quotidien, et très différemment.

Le Fottorino a un côté balzacien. Entré comme simple journaliste au Monde en 1986, Eric Fottorino en gravit tous les échelons en vingt ans : grand reporter, rédacteur en chef puis directeur du journal, avant de se faire évincer lors du rachat de 2010. L’ascension, puis la chute. Le récit d’Eric Fottorino est prenant, on entre dans le tourbillon de ses aventures au journal en partageant ses expériences, ses succès, ses revers : on apprend comment il en a découvert le fonctionnement, ce qu’il a fait à ses différents postes, les années difficiles du point de vue des ventes et des attaques subies par le journal qu’il a vécues, et ce qu’il a finalement voulu faire du journal Le Monde (et qui en reste beaucoup aujourd’hui, cinq ans après son départ).

Le Lindon, rien à voir. Mathieu Lindon est depuis plus de trente ans journaliste littéraire à Libération, et son livre essaie de capter l’état d’esprit qui y règne fin 2014 - début 2015, lorsqu’un plan de départ volontaire destiné à faire des économies le voit délaissé de ses principaux amis et collègues journalistes. La phrase de Lindon est plus relâchée, il est dans le ton de la discussion avec son lecteur à qui il fait part de ses interrogations, ses doutes ; de son professionnalisme, de ses stratégies pour constamment faire les tâches qui lui plaisent au journal, aussi. Son livre est autant littérature que celui de Fottorino, mais on est plus dans la description d’une atmosphère et dans le sentimental, la relation d’amour qui le lie à Libération, alors que Fottorino est dans la performance et dans la construction d’une carrière (même si les choses se sont faites apparemment sans une volonté forcenée de parvenir). Le livre de Lindon m’a singulièrement rappelé la période ou ma mère lisait Libération et moi avec, à l’adolescence.

On comprend, à la lecture de Fottorino et Lindon, l’attachement qu’un être peut éprouver envers son journal : les deux auteurs également passionnés ont écrit deux livres passionnants.

jeudi 12 février 2015

Soumission

Il faut savoir parfois être moins bête que l’on ne se montre, dépasser ses a priori, les critiques, le tapage médiatique. J’ai donc lu le dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission.

Jusque là, du même auteur, je n’avais lu que La carte et le territoire (dont j’avais dit quelques mots ici), feuilleté Plateforme ou Les particules élémentaires, je ne sais plus lequel des deux, et lu un petit tiers de son recueil de poèmes Configuration du dernier rivage. Disons 1,33 livre, pour être gentil.

La carte et le territoire était artificiel, faux. Ses personnages, qui se voulaient peut-être typiques de notre époque, datés, fabriqués, englués en 2010, et tellement peu crédibles. Des pantins. L’ensemble m’avait paru bien vide. Peut-être que je n’y comprends rien, que c’est justement ce que Houellebecq avait cherché à faire. En tout cas, je trouvais cela aux antipodes de l’idée que je me fais de la littérature.

Configuration du dernier rivage : des vers (enfin, ceux que j’avais lus) plats et mous, indigents, sans la moindre étincelle de subtilité qui démarque les poètes, ceux qui jouent avec la langue, les sons, les rythmes.

Je laissai tout cela dans un coin, essayant de ne pas y penser, et attaquai Soumission.

Dans Soumission, nous sommes en 2022. Un professeur de lettres d’une quarantaine d’années, spécialiste de Huysmans, passe sa vie monotone, sans joie, à baiser quelques étudiantes et à donner de temps à autres un article pour le Journal des dix-neuviémistes. Un parti islamiste vient d’arriver au pouvoir, qui a fait main basse sur l’enseignement. Le professeur perd son poste, mais il pourrait le retrouver s’il se convertissait à l’islam.

Évacuons d’emblée un point : il n’y a rien d’islamophobe dans le roman, au contraire, m’a-t-il semblé. Le président de l’université Sorbonne Paris 3, converti, est le plus heureux des hommes avec ses quatre femmes ; le président Ben Abbes fraîchement élu est présenté comme brillant homme politique, intelligent, etc. En revanche, Soumission est plein de machisme et de mysoginie. Je ne vais pas m’étendre, je serais graveleux. Et puis cela semble être une constante de Houellebecq ; passons.

Mise à part la complaisance de Houellebecq à décrire les scènes de sexe, et mal, ainsi que son abus détestable de l’italique (j’ai compté jusqu’à neuf expressions en italique dans une seule page), son roman est bien écrit. Ce n’est certes pas La bataille, de Patrick Rambaud, mais cela se lit. Les passages sur Huysmans sont les plus intéressants, adroitement mélés au récit. En revanche, l’anticipation qui fonde son roman, c’est-à-dire l’accession au pouvoir d’un parti islamique d’ici sept ans, est donnée comme acquise. Houellebecq ne s’embarrasse d’aucune explication, fût-ce quelques phrases simples, pour dire pourquoi ou comment on en est arrivé là. Il y a les très hauts scores du FN, la chute des partis historiques que sont le PS et l’UMP (surtout l’UMP en fait), d’accord, mais Houellebecq ne s’en sert jamais pour justifier quoi que ce soit. Il se borne à constater. C’est embêtant parce que c’est ce seul fait, l’accession au pouvoir de la Fraternité musulmane, qui sous-tend toute la progression de son intrigue. Du coup, on n’y croit pas du tout.

Son personnage principal parle à la première personne. Il nous raconte sa vie, à le croire profondément chiante dans à peu près tous ses registres. Pourtant, professeur spécialiste de Huysmans, on imaginerait qu’il ait des satisfactions intellectuelles, mais Houellebecq les donne toujours pour transitoires. Par exemple : il prépare l’édition de Huysmans dans La Pléiade, doit en rédiger la préface, mais une fois la tâche achevée, il considère qu’il retombe dans l’ennui et la monotonie de sa petite vie et qu’il ne fera jamais rien de mieux jusqu’à la fin de ses jours. Cette vision foncièrement pessimiste de l’existence est à la longue assez usante. En tout cas, je ne suis pas parvenu à y adhérer. (Tous les professeurs d’université seraient dépressifs, s’emmerderaient à ce point ?)

Ses personnages secondaires sont en carton-pâte. Peu fouillés, sans aucune épaisseur, on n’y croit pas plus qu’au fil directeur du roman. De ce point de vue, Houellebecq est très proche de Marc Levy, mais chez Levy les gens s’aiment et sont heureux. Ici encore, la crédibilité du roman en pâtit fortement. Les personnages secondaires se voudraient des types (l’étudiante qui fréquente le prof, le président d’université arriviste, le collègue professeur concurrent minable), ils ne sont que des marionnettes. Un exemple : Myriam, l’étudiante et amante passagère du narrateur. On ne sait rien d’elle, à part qu’elle a 25 ans, qu’elle porte des jupes courtes, qu’elle suce, et que comme toutes les autres elle finit par abandonner le narrateur parce qu’elle aura rencontré quelqu’un. Un fantôme. Pas de psychologie, pas d’ironie, pas de spécificité, pas de subtilité.

Dans l’ensemble, si Soumission n’est pas si mal écrit par rapport à ce que j’ai pu en dire avant de l’avoir lu, le lecteur s’y ennuie ferme, comme les personnages du roman. Le roman lu, je m’interroge sur la platitude et la vacuité du texte que propose Houellebecq. L’auteur est prix Goncourt, n°1 des ventes en France, en Italie et en Allemagne, il est l’écrivain français actuel le plus connu à l’étranger ? j’en suis bien triste.

mardi 27 janvier 2015

Quatre premiers romans

Lire un premier roman fait toujours un effet un peu spécial, celui de l’inédit. La découverte d’un romancier et de son univers qui se dévoilent comme neufs est une expérience agréable : on entrevoit ses thèmes de prédilection, ses marottes, ses tics d’écriture, ce qu’il pourrait devenir littérairement parlant. Les écueils pour le jeune romancier peuvent être nombreux ; j’en vois deux principaux : être pollué par ses lectures, les resservir de façon trop évidente au lecteur, et ne pas parvenir à intégrer finement à son livre la bibliographie qu’il aura pu rassembler autour des thèmes de son roman. (Ces écueils sont aussi ceux du romancier confirmé, mais dans une moindre mesure, car il a plus d’expérience.) Ces dix derniers mois, j’ai lu quatre ouvrages de jeunes gens qui, chacun à leur manière, évitent ces écueils en proposant un premier roman plein de brio.

La vraie vie de Kévin, de Baptiste Rossi (éditions Grasset, 2014). Kévin, un adolescent banal, joue aux jeux vidéos la nuit et s’ennuie au collège le jour. Survient dans sa vie un producteur de télévision qui le repère, et en fait le héros d’une émission de téléréalité. Dans cette émission, le public décide des moindres faits et gestes de la vie quotidienne de Kévin. Le jeu va rapidement prendre des proportions inattendues et tourner mal. Les personnages principaux (Kévin, le producteur, les parents de Kévin) sont caricaturaux pour les besoins de la satyre. Le récit est bien construit, enlevé, drôle : les parodies de statuts Facebook et d’alertes du journal Le Monde, qui ponctuent le récit, sont très bien trouvées. Pas mal pour un jeune auteur de 19 ans !

La synthèse du camphre, d’Arthur Dreyfus (éditions Gallimard, 2010). Arthur Dreyfus mêle deux histoires. La première est celle d’un jeune homme passionné de chimie, amené à entrer dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. La seconde est contemporaine, c’est le récit d’une passion amoureuse naissante entre un jeune français de 15 ans et un américain, qui n’échangent que par mail. On découvre, à mesure que la narration avance, les liens que tisse l’auteur entre les deux histoires. Si la forme est virtuose et la construction du roman subtile, de nombreux passages des mails du second récit sont appuyés, maladroits, très cul-cul la praline. Peut-être à quinze ans l’étais-je autant, sinon plus ? Cela m’a souvent paru peu crédible (je pensais la même chose en lisant bien des passages d’Histoire de ma sexualité, du même auteur), et n’a pas aidé ma lecture.

Évariste, de François-Henri Désérable (éditions Gallimard, 2014). Ce n’était pas un coup d’essai pour François-Henri Désérable : Tu montreras ma tête au peuple, recueil de nouvelles publié il y a quelques années, l’a certainement aidé à écrire ce premier roman. Il y raconte la courte vie du mathématicien Évariste Galois. Galois a vraiment tout du personnage de roman : refoulé au concours d’entrée de l’école Polytechnique en raison de son génie et de son insolence, pétri de convictions dans une période mouvementée de l’histoire de France (1830 : basculement entre la Restauration et la Monarchie de juillet), et finalement défié en duel et abattu à 20 ans. L’auteur écrit dans un style galant, fleuri, qui n’est pas une parodie de la manière dont on écrivait en 1800 en France, mais qui s’en souvient. Tout est vif, tout va vite ; on n’a pas le temps mais il faut suivre, car on est de toute façon emporté dans le flot du récit. Et quel plaisir de lire le français élégant et léger de François-Henri Désérable !

Constellation, d’Adrien Bosc (éditions Stock, 2014). Le livre d’Adrien Bosc a pour thème le vol Paris - New York du 27 octobre 1949, qui s’est écrasé aux Açores avec à son bord entre autres le boxeur Marcel Cerdan et la violoniste Ginette Neveu. L’avion était un Constellation. En une trentaine de courts chapitres, Bosc alterne la description des circonstances du vol et de la catastrophe et revient sur la vie d’une bonne partie des passagers. Que faisaient-ils avant l’accident ? Qu’est-ce qui les a amenés à devoir prendre ce vol fatidique ? Petits et grands destins s’entrecroisent pour se rejoindre quelques heures, qui seront leurs dernières. Adrien Bosc redonne vie à ces inconnus. Il aime aussi les concordances de dates, les coïncidences, les détails qui a priori semblent ne rien avoir en commun mais qui, à y regarder de plus près, peuvent présenter des parentés insoupçonnées. Il en émaille son Constellation, dans lequel il intervient subrepticement en quelques endroits : cela donne à l’histoire un supplément de relief si particulier, qui le démarque du simple récit. La forme est parfaitement maîtrisée ; l’auteur a obtenu le grand prix du roman de l’Académie française pour son roman, prix qui récompense en règle générale un roman écrit dans un très bon français, disons traditionnel : on le constate à la lecture. Le prix est bien mérité.

Évariste est le mieux écrit des quatre : brillant, virevoltant, comme le héros du livre. Je laisserais volontiers La synthèse du camphre de côté : il me paraît nettement en dessous des trois autres.

jeudi 22 janvier 2015

Fin

Je viens de lire la dernière chronique qu’Alexandre Vialatte a écrite pour La Montagne, le journal Clermontois. Je les avais commencées il y a huit ans.

Vous n’imaginez pas mon état de mélancolie.

Vialatte écrivait baroque, il avait un côté Proust, il en rajoutait partout. Il était drôle le plus souvent, très vieux con sur la fin. Il aimait la littérature, ses amis écrivains et artistes, le bon français. Vieux con, mais avec quel style.

Il répétait inlassablement que l’homme attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière ; donnait encore et toujours des conseils de jardinage, qu’il piochait dans l’almanach Vermot ; écrivait que qui ponctuait bien pensait bien. Et ses obsessions qui revenaient périodiquement : Pourrat, Kaeppelin, Natalie sans h, le laid usage de la locution après que.

Alexandre Vialatte (1901-1971), Chroniques de La Montagne - 1951-1971, éditions Robert Laffont, collection Bouquins.

lundi 27 octobre 2014

Quelques lectures en vrac

1. Patrick Modiano

Je ne suis pas un inconditionnel de Modiano. J’en avais lu cinq ou six il y a quelque temps, après des années d’enfance à croiser du regard ceux de la bibliothèque de ma mère. Résultat mitigé ; tout ne m’avait pas convaincu. Un peu comme pour Woody Allen ou Clint Eastwood, pensais-je, Modiano doit produire épisodiquement un chef d’œuvre pour cinq opus courants (parfois vraiment dispensables). La Place de l’étoile, son premier roman, m’avait frappé par son ironie et son sarcasme décapants ; Un pedigree par la brutalité, la nudité violente de ces phrases si simples sur le père ; Rue des Boutiques Obscures par la manière dont on découvre les personnages comme dans un demi sommeil, entre les nappes d’un brouillard qui se dissiperait par endroits, jusqu’à une découverte d’ensemble du paysage. L’Horizon, Accident nocturne, Les Boulevards de ceinture m’avaient laissé plus froid.

J’aime le côté sec et décharné de sa phrase, ses personnages que l’on ne connait souvent que par touches et dont le baroque des noms de famille tient lieu de description. Et cette déambulation permanente dans Paris, tous ces noms de rues, ces numéros, comme si l’auteur voulait, par l’accumulation des adresses, que l’oeuvre garde le souvenir du passage, que la mémoire des lieux soit gravée dans la page.

J’ai voulu retourner y voir d’un peu plus près, après avoir lu dans la presse et ailleurs l’œuvre vantée dans sa cohérence. La ronde de nuit, son deuxième roman, est dans la lignée de La Place de l’étoile, mais nettement moins réussi. Dora Bruder se rapproche de Un pedigree. Modiano (ou un autre) suit la trace d’une jeune fille juive dans Paris pendant la guerre. Ces 150 pages sont fortes, émouvantes : avec très peu de moyens littéraires (j’allais dire linguistiques), Modiano reconstruit un parcours halluciné de grisailles, autour de Picpus et Bel-Air. Il nous rend Dora familière, nous attache à son destin emporté par l’histoire. Peut-être ai-je été particulièrement touché parce que je connais bien le douzième arrondissement, je ne sais pas.

Je suis heureux de son prix Nobel, il le mérite certainement autant que l’aurait mérité un Jean Echenoz ou un Pascal Quignard.

2. Jean-Louis Fournier

Trop : non. Trop, c’est trop.

3. Christophe Donner

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive : une tranche de la vie des producteurs et cinéastes Rassam, Berri et Pialat. Les personnages brassent des millions, courent après, ne vivent que par et pour le cinéma. Un roman enlevé et attachant, comme le sont souvent les romans de Donner, où tout va vite. Un révélateur du milieu et de l’époque, et de la nôtre en miroir ?

4. Pierre Desproges

Encore des nouilles : courez lire cette petite merveille ! Desproges, chroniqueur culinaire dans Cuisine et Vins de France, y a été aussi drôlement féroce qu’ailleurs. Léger, virevoltant, avec ses phrases à rallonge, ses adjectifs ajoutés partout. Pourtant le fond est souvent sérieux. Ici il fustige la misogynie (voir la chronique où il explique que dans son couple, c’est sa femme qui goûte le vin), là il moque le côté coincé de certains lecteurs bien-pensants du magazine. C’est pétillant, on dirait du champagne bien frais. Dommage que cela soit si court. J’en aurais bien repris plusieurs coupes.

jeudi 29 mai 2014

Les papillons

Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama :

On demande toujours à l’écrivain d’où il vient. L’individu vient du pays où il est né, mais le citoyen peut choisir le pays où il veut vivre. Le pays de l’écrivain est plus complexe. Il vient d’abord d’un lieu qui serait l’endroit où il a passé les premières années de sa vie. Pour beaucoup d’écrivains l’enfance est un lieu idéal. On peut parfois comprendre certains choix de sujets d’un écrivain en découvrant quel genre d’enfance il a eu — heureuse ou malheureuse. L’enfance a souvent un impact déterminant sur le reste de la vie.

Pourtant le papillon se moque d’avoir été chenille et ne retient qu’un autre instant de sa vie. Le papillon, c’est un grand mot : quel papillon, exactement ? Celui qui, encore chenille, se savait déjà papillon et qui n’attendait qu’une occasion de revêtir une tenue plus chamarrée, comme une aube pour une confirmation, ou cet autre qui se trouvait très bien chenille, merci, et à qui la nature finit par jouer un mauvais tour ? Traumatisme fondateur ou formalité longtemps attendue, les papillons semblent toujours ressasser cet instant-là : la sortie du cocon.

dimanche 4 mai 2014

Fantasme

Au moment de la nécessité du sommeil, près de T. endormi, dans ma résistance au sommeil me vient l’idée que les mains de l’étrangleur pourraient être mes mains aussi, que les mains de l’étrangleur sont d’abord des mains communes qui se parent tout à coup d’une particularité monstrueuse qui en fait des mains molles et blanches, lâches, absolument intouchables : T. couché sur le ventre près de moi et me rejetant, seul dans mon tourment, par la quiétude et la régularité de son souffle, il s’en faudrait d’un rien que je me retourne vers lui et que mes mains deviennent des mains d’étrangleur, c’est contre la rapidité de cette mutation qu’il faut alors lutter. Je vois les mains de Lucien Léger, l’étrangleur de mon enfance, elles ont été photographiées, on les a vues dans les journaux, et la vue de ces mains devrait déclencher la répulsion, la haine. Sa mère, sa fiancée avaient dû dire aux journaux que ces mains, avant le crime, étaient les plus douces qu’elles connaissaient, qu’elles n’auraient pu ôter la vie d’un insecte, qu’elles étaient caressantes. Mes mains à moi sont d’abord des mains d’écrivain : en les examinant, on ne diagnostiquerait pas le crime, mais l’écriture, on identifierait cette petite bosse, sur la face interne du majeur qui marque la pression répétée du stylo, et le bout de l’index raboté par les touches de la machine à écrire, l’ongle diminué par la frappe. Avant l’exercice de l’écriture, la petitesse de ces mains les destinait à la musique, ou à la chirurgie. Mais sitôt le crime consommé, il faudrait trouver à ces mains la particularité physique du crime, et sans doute alors tirer l’écriture vers le crime, et voir dans la petite bosse du majeur ou dans la diminution de l’index la preuve d’une pratique vicieuse, comme la paume enserre le sexe, comme la paume de la main droite se trouve soudain creusée par la manipulation, par la familiarité du sexe, comme le creux de la main peut trahir la jouissance, comme le plaisir peut s’imprimer dans la main, l’écriture deviendrait un exercice préparatoire au crime, et le crime s’imprimerait entre les doigts, dans la callosité et la maigreur de leurs phalanges, dans l’écartement préalable du pouce et de l’index, relevé à l’équerre, et dans leur force, comme si une âme malfaisante les habitait.

(Dans le film Les mains d’Orlac, on greffe au pianiste virtuose Orlac, qui vient de perdre ses mains dans un accident, les mains d’un étrangleur qu’on vient de décapiter. Les mains ne répondent plus à la musique, mais à l’instinct du crime.)

                                                          Hervé Guibert, Le mausolée des amants.

lundi 7 avril 2014

Apostille au pénultième billet

J’ajoute Jean Echenoz. Son dernier opus, Caprice de la reine, est constitué de sept courts récits lumineux où la finesse de l’humour d’Echenoz, sa subtilité éclatante sont un régal.

Du coup, j’ai eu envie de relire L’Occupation des sols. Dans cette petite nouvelle d’une dizaine de pages, un couple père-fils se retrouve confronté à la perte de la mère/épouse. Elle a été peinte par un artiste, de son vivant, sur le mur d’un immeuble, et le dessin est progressivement masqué par la construction d’un bâtiment… C’est poignant, cela a l’élégance des œuvres magistrales devant lesquelles on reste coi.

Je ne vous chante pas plus les louanges de 14, Je m’en vais, Ravel ou Des éclairs : tout me semble du meilleur cru. En somme, le progrès fait rage et Jean Echenoz est l’un des grands auteurs de notre temps. Les éditions de Minuit publient des perles.

samedi 22 mars 2014

Hervé Guibert

Je lis des souvenirs d’Yvonne Baby, écrits sous la forme de courts portraits de gens plus ou moins connus qu’elle a côtoyés : À l’encre bleu nuit, aux éditons BakerStreet. Yvonne Baby a dirigé le service culture du Monde et y a fait entrer Hervé Guibert à la fin des années 1970. Je ne peux m’empêcher, à la lecture de ce petit livre, de penser à Guibert, à comment je l’ai découvert puis lu compulsivement, à la façon dont certains de ses écrits font toujours écho plusieurs années après les avoir lus.

L’anthologie de ses articles sur la photographie dans Le Monde, La Photo, inéluctablement, n’a pas été pour rien dans ma découverte et mon goût naissant pour la photo. Et ses Articles intrépides, autre anthologie de ses papiers, culture cette fois, quelle manière directe et franche d’écrire.

Le choc : le sida en pleine gueule, comment on en meurt à petit feu au début des années 1990, c’est À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Le grandiose et baroque Mausolée des amants - Journal 1976-1991, tout à la fois récit, mise en scène du sexe, de l’amitié, de l’écriture, et d’une vie débridée. La claque de cette écriture-scalpel à laquelle on ne voit pas de limite, à la relecture, je me dis que cela n’a pas vieilli. La simplicité, la liberté de ton, les phrases vous sautent à la jugulaire. Je me demande souvent quels écrivains ne seront pas oubliés à la fin du siècle, mais je mettrais un billet sur Guibert.

vendredi 22 novembre 2013

Le critique

Le critique
 
 
Je ne peux vraiment te penser
autre que tel que tu es : l’assassin

de mes vergers. Tu y rôdes
parmi les ombres, orientant

la conversation comme la confusion originelle
d’Ève entre les pénis et

les serpents. Oh sois drôle, sois gai
et sois modéré ! Ne

m’effraie pas plus que tu
ne dois ! Je dois vivre pour toujours.

 

Selected Poems, Frank O’Hara, éditions Carcanet (traduction de votre serviteur)
 

mercredi 24 juillet 2013

Telles nos vies

Dans ses Vies minuscules, Pierre Michon reconstitue de ses seuls souvenirs une galerie de portraits de gens qui ont marqué son enfance. Ce livre est poignant. Si les miens ne furent pas exactement semblables (mais d’autres moments ont été tellement proches), les derniers instants avec ses grands-parents pourraient être ceux de tout le monde.

J’y revins un après-midi d’un autre été, sans doute l’année suivante ; il faisait beau encore ; je conduisais une voiture et ma mère était à mes côtés ; je me souviens de l’agréable voyage que nous fîmes, bavardant, de la robe austère d’une église romane au sein de la campagne alanguie sous le poids des blés, d’un pont de chemin de fer perdu dans la verdure comme pour illustrer un roman qu’enfant j’avais lu ; la route décrivait une vaste courbe pour l’enjamber ; je n’ai aucun souvenir de l’après-midi que nous passâmes à Marizat. Je ne sais si je revis la petite chambre, ni les portraits ; aussi bien, les vieux auraient pu n’être pas là. Leurs gestes, qui pour moi furent les derniers, je les ai vus, et j’ignore quels ils furent ; leurs dernières paroles me sont à jamais voilées, soufflés leurs adieux derrière un rideau de vent violent ; en aucun temps je ne me souviendrai de la double silhouette sur le pas de la porte, titubante et navrée, qu’ils offrirent cependant à mon ingrate mémoire, tout entiers dans la tombe et pourtant encore gentiment, héroïquement, agitant leurs mains jusqu’à ce que la voiture du petit fils eût disparu, brouillée par les larmes bien avant que la forêt ne l’avalât, au détour définitif du chemin.

jeudi 20 juin 2013

Un papa

Evelyn Waugh était, pour reprendre la terminologie puérile en vigueur ces jours-ci en dépit des règles d’usage et du sens du ridicule — terminologie qui, si l’on y réfléchit bien, n’est sortie de l’ombre des cathédrales et des ors des rallyes que lorsque des enfants d’otage ont demandé un jour au journal télévisé, à la France et au monde qu’on libérât leur maman — bref, comme l’on dit ces jours-ci, Evelyn Waugh était un papa.

Un papa qui, apprenant qu’on risquait de bombarder Londres, prit les devants :

J’ai demandé en conséquence à ce qu’on expédie à Piers Court les livres que je gardais à l’hôtel Hyde Park. Dans le même temps, j’ai plaidé pour que mon fils vienne à Londres. On pourrait croire, sachant cela, que je préfère mes livres à mon fils. Je pourrais arguer que les pompiers sauvent les enfants tandis qu’ils détruisent les livres, mais la vérité est qu’un enfant est facilement remplaçable quand un livre détruit est perdu à jamais ; aussi, qu’un enfant est éternel ; mais, surtout, que j’ai un sentiment de possession absolue de ma bibliothèque, mais pas de ma nursery.

Evelyn Waugh, The Diaries,
Entrée du samedi 13 novembre 1943,
Traduction du blogueur.

Tout le monde n’a certes pas la chance d’avoir pour parent un aristocrate anglais.

vendredi 14 juin 2013

Apostille, postille et demie

Ce printemps automnal qui n’en finit pas de gibouler comme un mars qui ne repartirait pas, ce ciel traînard qui écoute en retard les proverbes d’avril et persiste à rester couvert, ces nuages grisâtres sur lesquels les éclairs en mai ont fait comme une plaie, bref, en un mot, les éléments déréglés nous y incitent : apostillons — dans toute cette humidité, cela ne se remarquera pas.

Ainsi donc, le Lecteur attentif, cet éléphant rose que distinguent tant sa mémoire que sa rareté, le Lecteur attentif se souvient sans doute d’une recension en ces lieux du Chien jaune de Georges Simenon. (Le Lecteur distrait peut suivre ce lien pour la relire.) Dans ce billettet, on pointait en passant le penchant du commissaire Maigret pour les alcools divers. Quel plaisir de surprendre, bien plus tard, un auteur que l’on admire faisant la même constatation, et combien mieux !

Ce qu’il y a de certain, c’est que Maigret boit beaucoup. On est effrayé par ce qu’il consomme. Si on fait le compte des demis, des fines, du beaujolais, des calvados, des marcs, des scotchs et même des chartreuses qu’il avale, on est impressionné par le volume d’alcool qu’il a ingurgité à la fin de la journée. Il y a parfois huit séances en douze heures de Picons-grenadine, de vin blanc, de whisky, sans compter la framboise d’Alsace. Si bien qu’il est souvent repus et somnolent. […] Il ne sait pas résister aux effluves des petits bars. Il a un goût flamand pour tout ce qui sent le propre, le genièvre et la bonne cuisine.
Il atteint à la vérité par le calvados et l’andouillette comme M. Pickwick, dans Dickens, atteint par le punch à la philanthropie.

Et c’est ainsi, comme toujours, que Vialatte est grand.

jeudi 17 janvier 2013

Note de l'Auteur

À tous les Lecteurs de la Boca del Inferno™ qui n’auraient supporté son absence d’intrigue, ses personnages en carton et ses excès de rythmes ternaires, qui n’auraient supporté — dis-je — ses longueurs s’étirant interminablement de lenteur en tiédeur et de paresse en mollesse, qui n’auraient supporté — dis-je encore — ses meurtres texaveryesques, ses amours feuxdelamouriennes et ses suspenses derrickéens, qui n’auraient supporté — dis-je enfin, en parlant, cela mérite d’être rappelé, de la Boca del Inferno™ — qui n’auraient supporté, voulus-je dire, son style de stuc, sa forme de marshmallow et son emphase de baudruche, bref : à tous les Lecteurs de la Boca del Inferno™ qui ne l’auraient supportée que pour ses notes de l’Auteur, à tous ceux-là, qui doivent être deux au moins, dont un demi lit encore ce blog, à tous ceux-là, donc, l’Auteur ne saurait trop conseiller la lecture de L’Auteur et moi, d’Éric Chevillard, aux Éditions de Minuit, qui érige la note de l’Auteur en système et de ce système tire des complications merveilleuses.

vendredi 11 janvier 2013

Charles Dantzig a encore frappé

A chaque fois c’est la même chose, ça tient du fanatisme et je ne me soigne pas : je me jette sur le nouveau Charles Dantzig et le goûte, l’apprécie comme un vieux single malt qui dévoile ses arômes lentement, épousant, enveloppant les contours du verre pendant qu’on le laisse s’aérer.

Charles Dantzig aime les listes et les petits chapitres façon fiche (ce qui n’est finalement pas si éloigné), disons plutôt des textes brefs en général et qui se succèdent, pour constituer ses livres. C’est qu’il préfère laisser des trous : ne pas tout dire, laisser le lecteur reconstituer à sa guise ce que l’auteur ne dit pas, à son idée. Charles Dantzig fait incroyablement confiance au lecteur, et il le dit joliment façon aphorisme ou devise : [La littérature] ne s’adresse à personne en pensant que tout le monde est à son meilleur, les religions abaissent les meilleurs en ne parlant qu’à un troupeau.

Son précédent livre était un roman, où il brossait au cours d’un voyage en avion le portrait d’un ami (Dans un avion pour Caracas). C’était d’habiles courts chapitres bien juxtaposés qui, par pointillisme, formaient un beau tableau d’ensemble. Son nouveau livre est donc un essai, consacré au chef-d’œuvre en littérature. C’est par des textes d’une à deux pages, parfois à peine plus, qu’il bâtit son ouvrage, qui a l’apparence d’une simple discussion autour de ce mot un peu intimidant de chef-d’œuvre. Peut-on écrire un chef d’œuvre à la demande ? Y a-t-il des critères pour reconnaître un chef-d’œuvre ? On tourne autour, on essaie de défricher, d’y voir plus clair, et ce n’est qu’un prétexte pour parler de littérature. On y lit quelques très belles lignes sur la jeunesse, sur l’évidence et l’émotion qui sourdent à la lecture du chef-d’œuvre, que l’on découvre bien souvent seul dans son coin le livre à la main. Le chef d’œuvre est inattendu, il a du fulgurant ou du fugace en lui que le lecteur, loin des critiques ou des snobs, comprend pleinement une fois seul face à lui.

L’auteur nous glisse bien de ses goûts, comme dans ses précédents essais Dictionnaire égoïste de la littérature française, et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien ; on sourit souvent et l’on a droit à quelques charges, contre le roman réaliste (dans lequel il n’y a pas de trous, où tout est écrit justement) ou Marguerite Duras, car à l’instar de ceux de Jacques Drillon, les livres de Dantzig sont personnels, partiaux. Et c’est précieux.

Alors le chef-d’œuvre, fin de tout pour un auteur ? Le chef-d’œuvre est toujours imparfait car l’auteur est homme, nous dit Charlie. C’est un facteur de charme supplémentaire. Je me demande de quoi il ne va pas parler, guettant les apaisements de sa prose, les passages où les exemples et références nombreux vont l’être moins ; en somme, les instants de faiblesse qui rapprocheront encore un peu plus l’ouvrage de son sujet.

A propos des chefs-d’œuvre, C. Dantzig, Grasset, janvier 2013

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