samedi 13 mars 2021

Grand-avuncularité

J’ai déjà évoqué ici mes seize oncles et tantes, quatorze paternels et deux maternels, mais je n’ose vous les infliger encore. Les oncles et tantes, on n’y peut rien : ce n’est pas une collection qu’on fait et qui se montre ; plutôt un héritage, une richesse dont on peut être fier comme d’un vicomtat, d’une chevalière armoriée ou d’un nom à particules multiples, mais dont l’usage veut qu’on ne parle point.

Passons donc directement aux grands-oncles et aux grands-tantes.

Cela se fait tout à fait, en société. Lors d’un dîner, untel parle du gecko entré dans sa chambre provençale, tel autre du papillon précoce apparu dès février, exhumez un grand-oncle. Tout le monde en a, ce qui rend les anecdotes vraisemblables ; mais personne n’en connaît vraiment, ce qui leur donne le prix du mystère.

Ceux qu’on avait pu croiser impressionnaient par leur prénom suranné, leur odeur surprenante et l’affirmation qu’on avait sauté sur leurs genoux. Surtout, c’étaient des frères ou des sœurs du grand-père ou de la grand-mère, ce qui suggérait une époque où les grands-parents étaient suffisamment jeunes pour avoir un petit frère comme j’avais Ludovic, une époque indéfinissable qu’on essayait vainement de situer, quelque part entre les dinosaures et les peintures rupestres, peut-être sous René Coty.

Ils avaient des occupations formidables : la grand-tante Léone passait l’été dans son appartement de Cagnes-sur-Mer ; le grand-oncle Bébert était bouilleur de cru ; je soupçonne la Didile d’avoir vécu avec la Zézette.

Un grand-oncle et une grand-tante ont tenu la Coop de Bruère-Allichamps. On était allés les voir une fois et j’ai le souvenir d’une caverne d’Ali Baba avec vue sur la colonne miliaire qui marque le centre de la France. J’aurais juré que ce grand-oncle, le frère de mon grand-père Jean, m’avait offert une paille puisée dans son inventaire. Mais on m’affirme que je confonds avec la visite rendue à un cousin de ma mère qui tenait un bistrot dans l’Allier. Et le plan de Bruère prétend que la Coop ne fait pas face à la Colonne. Qu’importe !

Ma mère, dont la passion pour la rubrique nécrologique occupe la retraite, m’a appris que le grand-oncle-et-la-grand-tante-de-la-Coop-de-Bruère étaient morts – lui, il y a quinze ans ; elle, la semaine dernière. Je n’ai pas osé demander comment allaient Bébert et son alambic.

lundi 17 août 2020

Portrait en pied du père

Je vois trop peu mon père, qui après plus de soixante ans de vie à Paris, a décidé de s’exiler une partie de l’année à Nice, l’autre à Marrakech. Nous nous appelons rarement et je gagerai volontiers que, si je ne prenais l’initiative des échanges téléphoniques que nous avons, hormis peut-être celui à l’occasion de mon anniversaire, nous pourrions passer 364 jours sans nous parler. Je n’ai jamais tenté l’expérience, je préfère ne la faire qu’en pensée.

Je viens de passer trois jours à Nice avec lui, la dernière fois remonte à juillet 2018. Il y a six ans qu’il n’est venu à Lyon. Pendant les fêtes de fin d’année, il voyage. On a parlé de se voir plus fréquemment qu’une fois tous les deux ans, mais je me suis senti un peu seul lorsque je formulai ce vœu. Au fond, j’ai peu de chose à ajouter à ce que j’écrivais il y a près de huit ans. Peu de chose… je m’explique toujours mal cette situation, je ne la comprends pas, elle me fait parfois rager. Je suis certes peu à l’aise au téléphone, il l’est encore moins. Je ne sais comment, il parvient à écourter nos rares discussions. Papa, on se parle si peu. On aime tous les deux l’architecture, les beaux-arts, les voyages, le patrimoine, que sais-je enfin. Je bavasserais des heures avec ma mère sur les mêmes sujets. Tu pourrais te laisser aller autant que j’essaie de le faire.

Samedi puis dimanche en fin de journée, nous avons passé un bon moment ensemble à la piscine de la résidence qu’il habite avec ma belle-mère. Je l’ai regardé un instant, lui en maillot de bain, sous la douche. Il est encore bel homme malgré ses soixante-cinq ans, musclé, malgré les longues journées et la fatigue qui ont irrémédiablement accentué les traits son visage, malgré ce ventre qui n’en finit pas de s’arrondir sous l’action conjuguée de la bière, de la chère et du vin, malgré la toux de fumeur qui tord périodiquement le haut de son torse. Il a peu perdu de sa haute taille ; il a gardé la prestance naturelle qu’il avait lorsque j’étais petit garçon, qui lui permettait de porter le costume mieux que personne. Nous avons aussi en partage, déjà !, cet argenté qui a certes chez lui plus massivement que chez moi conquis la chevelure, et ces avancées de la calvicie de part et d’autre du sommet du crâne. J’ai observé attentivement ce physique qui sera le mien dans une petite trentaine d’années, selon toute vraisemblance. J’ai essayé d’emmagasiner dans ma mémoire autant de détails que possible de son apparence, comme pour aider avec la voix, le parfum, les moments passés ensemble, à mieux fixer le souvenir de mon père, que je vois trop peu.

mardi 14 juillet 2020

Dyslexie romane

Romain s’est pris d’une passion pour l’art roman qui complète efficacement notre mode de tourisme sous-préfectoral : une fois photographiées la sous-préfecture elle-même, la caisse d’épargne et – les jours fastes – les nouvelles galeries, il nous reste à visiter alentours une litanie d’abbayes, de prieurés, d’églises, de paroisses et de chapelles. Qui aurait cru qu’il puisse en subsister autant ? La province croule sous les tympans sculptés, les chapiteaux historiés et les modillons figurés. Moins que l’influence de Cluny, c’est un interminable cordon de billettes qui relie tous ces patelins ignorés.

Je me moque un peu, mais c’est que cette frénésie de visite a réveillé chez moi deux vieux complexes.

Le premier est le plus intime et le plus général à la fois. C’est un bête complexe de classe qu’on pourrait résumer ainsi : la crainte d’avoir le même goût que ma mère. Disons, pour simplifier, une attirance suspecte pour les couleurs vives et l’anecdotique. Oui, oui, charmant, le petit âne naïf de ce chapiteau, mais as-tu vu l’intensité du bleu de cette voûte ? (Badigeon XIXe, avec étoiles dorées, le tout restauré l’année passée.) Et là, dans cette chapelle, la guirlande électrique qui couronne la Vierge !

Le second n’est plus tant un complexe qu’un handicap mineur dont je découvre à l’occasion de nouveaux champs d’application. Mon inaptitude à reconnaître les lieux et à retenir les toponymes ne se traduit donc pas qu’en une absence totale de sens de l’orientation. Sitôt passés le virage ou la butte qui font disparaitre derrière moi le dernier hameau visité, son église se fond déjà dans toutes les autres : la départementale n’est bientôt plus qu’une longue nef à caractère prioritaire à laquelle des transepts cèdent de loin en loin le passage.

Le soir, avant de m’endormir, j’essaie de faire le tri dans mes souvenirs : cette mise au tombeau si belle, m’avait-elle ému dans cette église où volait la chauve-souris ou dans cette chapelle à côté de la vieille pompe à incendie ? ce vitrail dont le lion m’avait tant plu, quel saint représentait-il ? de tous ces Christ en mandorle, lequel était encadré de saints aux bras trop longs ?

À mesure que le sommeil me gagne, les questions se font plus absurdes ; les modillons commencent à me poursuivre dans le déambulatoire : le vieil homme barbu, le loup qui tient dans sa gueule une hostie et la vache qui broute une sorte de pomme ; sur leur vitrail, Saint-Marc et Saint-Jerôme se disputent et s’accusent l’un l’autre de s’être volé leur lion ; boudant dans une absidiole, Saint-Bernard se plaint d’on ne sait trop quoi : on ne l’y reprendra pas de Cîteaux ; dans sa chapelle, la Vierge fait de la corde à sauter avec sa guirlande qui clignote à chaque tour.

Au matin, tout est perdu : à tout jamais, le Bourbonnais ne sera plus pour moi qu’une seule et même église peinte.

vendredi 13 septembre 2019

Quatrième visite décennale

La quarantaine approche comme un de ces premiers soirs d’hiver, dont on craint de se relever au lendemain d’un automne indien dans une grisaille sans fin à laquelle ne pourra succéder qu’une nuit plus longue. (Je parle bien sûr de la quarantaine d’âge, pas de l’ostracisme déjà manifeste des jeunes inquiets d’établir entre eux et moi une zone-tampon à même de rassurer leur fraîcheur d’une contagion possible.) Avant de céder aux obligations de ce nouvel âge – avant donc de m’acheter une voiture rouge, une montre suisse et un minet latin – il me reste un peu de temps pour ce point d’étape.

Trois talents de ma jeunesse désormais disparus

  • Alimenter régulièrement ce petit chosier de billets dans un style qui se voulait original mais trahissait le lecteur trop influençable de Terry Pratchett et Alexandre Vialatte ;
  • Incarner sur des scènes confidentielles des vieillards ridicules dans leur carcasse d’adolescent ou, une seule fois, un monsieur digne repassant en caleçon la chemise qu’il allait enfiler ;
  • Affronter le lendemain d’une bouteille de cognac avec la grâce d’une rose après l’ondée.

Trois talents par la maturité révélés

  • Survivre à des épreuves violentes (courir, voir des amis, aller au bureau) sans vomir d’angoisse avant, ni d’épuisement après ;
  • Gagner l’admiration de la génération montante – mi-laxiste, mi-analphabète – en détectant sans faillir ses fautes d’accord, ses erreurs typographiques et ses participes indûment remplacés par des participes passés ;
  • Organiser ma pensée sous forme de liste facilement assimilable par un public peu intéressé.

Trois talents d’un siècle à l’autre conservés

  • Charmer, par un indicible mélange de canaillerie, de manières surannées et de bonnes joues qu’on rêverait de pincer, les dames plus âgées que moi ;
  • Tenter de séduire certains messieurs au moyen d’un baguenaudage si discret ou si maladroit qu’il n’entame pas leur patience et ne provoque aucun effet ;
  • Savoir que les éléments d’une liste se terminent par un point-virgule sauf le dernier qui exige un point.

Pour reprendre l’expression de Georges Marchais – référence déjà datée dans ma prime jeunesse, tiens-je à préciser – il me semble que cette relative vieillesse a, jusqu’à présent, un bilan globalement positif.

samedi 24 mars 2018

Exploits du jour

On a beau être féministe, débusquer les agents du patriarcat et s’inquiéter de ses propres mufleries ; on a beau être sereinement gay, mollement revendicatif mais tout à fait visible ; on a beau connaître deux tiers d’un trouple, un homme qui se déguise en chien lors de soirées fétichistes, un ami qui conçoit habituellement des engrenages et occasionnellement se travestit ; on a beau même tirer une fierté amusée de sa propre tolérance aux hobbies extraconjugaux de l’être aimé ;

Bref, on a beau être un homme moderne, on peine parfois à ne pas plier sous le poids des stéréotypes anciens.

Depuis que, cédant aux dictats conjugués de la minceur et de mon médecin, je m’adonne au loisir absurde consistant à soulever des poids pour les laisser ensuite redescendre, chaque nouvelle concession à ces pitreries sportives m’a demandé des trésors de mauvaise foi pour ne pas reconnaître la satisfaction de me rapprocher, lentement mais sûrement, d’une certaine idée de la masculinité que, depuis toujours, j’avais raillée, ridiculisée et désirée.

Je me retrouve honteux propriétaire de bidules et de machins que, tous, je sais justifier d’une manière extra-sportive à défaut d’être convaincante : les haltères ? prescription du médecin ; le bracelet de fitness ? un moyen de m’obliger à faire ce que je n’aime pas faire ; les vêtements Under Armour (car, oui…) ? j’avais un bon de réduction.

Aujourd’hui, pour autant, j’ai réalisé un petit exploit dont je n’ai même pas honte d’être fier : j’ai couru, cet après-midi, plus de douze kilomètres. (Et j’ai survécu. Le petit gros à lunettes que j’ai été n’en revient pas.) De là à imaginer que, crise de la quarantaine aidant, je me mette en tête de courir un marathon… Dieu nous en garde.

Il reste heureusement des manières moins épuisantes de se conformer à une certaine idée vieillotte de l’homme.

Oserais-je avouer que je ne me suis jamais senti aussi caricaturalement viril que cet après-midi, non au retour de ma course, mais lorsque j’ai réussi, du premier coup et sans lire le mode d’emploi, à changer le mécanisme de ma chasse d’eau ?

dimanche 3 décembre 2017

Lus en 2017

Je mets de côté la bande dessinée, la presse magazine, les livres utilitaires, guides ou catalogues, et l’énorme masse de tout ce qui se lit sur écran. Si on ne garde que la littérature, en 2017 j’ai moins lu que les années passées : une grosse soixantaine de livres. Une moitié de romans, deux livres de poésie (seulement…) et six livres en anglais (seulement…).

Bien loin l’adolescence, quand je lisais peut-être 200 à 250 livres par an, mais Twitter et les féeries numériques prennent une place importante.

Je suis heureux d’avoir lu plusieurs perles, L’Interdiction, La Rabouilleuse ou Le Curé de Tours de Balzac ; Vie de Henry Brulard de Stendhal, Mon amie Nane de Toulet et Article 353 du code pénal de Viel, et de m’être à nouveau plongé dans Pessoa.

samedi 26 novembre 2016

Fonte

D’une précocité fort variable, très jeune je-sais-tout insupportable mais tardivement éveillé aux choses de la vie, je ne sais dire si, à trente-six ans, ce qui me travaille est une crise retardée de la trentaine ou une, anticipée, de la quarantaine.

L’élément déclencheur fut une piscine, ou plutôt les baigneurs qu’elle rassemblait : une bande d’amis faméliques, tout en veines, en tendons et en muscles secs, que l’on voudrait asseoir de force, pour leur bien, devant un bol de bouillon gras, et au milieu desquels mon arrivée rappelait ce documentaire où les gazelles s’écartent du point d’eau pour faire place au vieil hippopotame qui revient de pâture. J’étais leur aîné à tous mais, surtout, on pouvait croire, à ma silhouette, qu’il en manquait un car je l’avais mangé.

L’épicentre de la crise s’est donc situé sous mon nombril, au centre de la sphère que devenait lentement mon abdomen et qu’il s’agissait de faire oublier. J’aurais pu opter pour la diversion, comme le font les magiciens et les vieux messieurs fortunés, en détournant les regards vers un objet qui brille. J’aurais pu m’acheter une voiture rouge, dont on sait qu’elles sont les plus rapides, mais dont j’ai déterminé de longue date qu’elles sont voitures d’impuissants. (Certains baigneurs faméliques, d’ailleurs…)

J’ai préféré redonner l’un de mes vieux numéros d’amuseur public : Ventre plat avant l’été, tous les ans à l’affiche avec le même succès, soit quelques bourrelets en plus et un stock renouvelé de blagues à mes dépens, avec parfois des guest stars prestigieuses, comme ce médecin du travail qui m’avait prévenu gentiment qu’il n’est pas raisonnable de prendre dix kilos tous les deux ans.

Je l’avais abandonné, dernièrement, ce numéro, de peur de lasser mon public et de peur aussi qu’il finisse par devenir trop désespéré. Il n’y avait qu’à ajuster le titre pour lui donner un coup de jeune : Ventre plat avant la quarantaine, ce qui avait l’avantage de me donner quatre années de sursis.

Tout ceci était il y a quatre mois, déjà, quatre mois de menues privations et d’exercices quotidiens, quatre mois de pertes d’abord ténues puis de plus en plus visibles. Voilà qui est nouveau : le résultat n’est pas celui attendu, mais celui espéré. Puisqu’on vit à l’heure du quantified self, quelques chiffres : huit kilos perdus, soit dix pour cent de mon poids initial, soit soixante-quinze pour cent de celui du chat de mes parents.

Pour fêter cela, ce matin, je me suis acheté deux pantalons, taille 40.

vendredi 28 novembre 2014

In memoriam Zézette (aut Didile)

Dimanche dernier, ma mère m’a annoncé la mort d’une de mes grand-tantes. Je l’aimais beaucoup. Je ne sais pas exactement qui elle était.

Comme si ma famille n’était pas assez pléthorique avec les quatorze frères et sœurs de mon père et les innombrables enfants qui en ont résulté, la masse accumulée des oncles et tantes, des cousins, des cousines, attirait autour de la maison de mes grands-parents nombre de satellites plus petits ou de comètes de période irrégulière. Ils donnaient à mon enfance comme un zodiaque mythologique et berrichon, qui compensait en pittoresque ce qu’il cédait en grandeur à son équivalent officiel.

Il y avait la Mère Dédion qui n’avait plus d’âge et qui vivait dans une maison dont le lierre tenait les murs et recouvrait la véranda que d’autres plantes remplissaient. Lorsqu’elle devait quitter sa grotte fleurie, elle passait sa blouse florale et se protégeait la tête de sa capote en plastique transparent imprimé de marguerites. Elle en nouait soigneusement la jugulaire, pour qu’elle ne s’envole pas en route : fin prête, elle démarrait sa mobylette et, dans un nuage irisé, elle parcourait les deux cents mètres qui la séparaient de ma grand-mère. Son arrivée était comme les phénomènes naturels les plus extrêmes, les séismes, les tsunamis, les pluies de grenouilles : le chien se mettait à aboyer, un grondement s’élevait, un nuage d’essence masquait le soleil, la Mère Dédion apparaissait. Je m’émerveillais que ma grand-mère puisse prendre le café avec cette divinité fleurie, ancestrale et pétaradante. Elle lui offrait du gâteau.

Il y en avait bien d’autres. Matthias, qui s’était coupé le bras avec sa tronçonneuse un jour qu’il était saoul, qu’on avait recousu et qui n’en finissait pas de commencer à pouvoir bouger ses doigts : il passait devant la maison de mes grands-parents au volant de son tracteur et il ne m’impressionnait pas moins qu’Apollon guidant son char, car lui avait un bras qui ne tenait qu’à un fil. Chapus, qui était maire et, à ce titre, dans mon esprit, une sorte de notable quelque part entre Zeus et le facteur : pourtant, mon grand-père le tutoyait et lui offrait de sa gnôle un peu trouble qu’il gardait dans la réserve, à côté de la cuve à fioul.

Mais surtout, il y avait un être formidable et bicéphale dont l’apparition imprévisible et soudaine me remplissait de joie : quand la Clio blanche passait le virage à côté du pré où l’Anglais laissait ses chevaux, je savais qu’arrivaient la Didile et la Zézette. C’étaient deux bonnes campagnardes, veuves toutes deux je crois, qui portaient des robes à imprimés fleuris et qui marchaient en écartant les jambes comme John Wayne. L’une des deux était plutôt petite, voûtée, avec de beaux cheveux blancs bouclés ; l’autre était grande, épaisse et encore brune. Les deux parlaient fort et étaient fort gentilles. L’une d’elles savait conduire, l’autre était ma grand-tante. (C’était la sœur de mon grand-oncle Bébert.) Je n’ai jamais su laquelle était laquelle.

Récemment, donc, ma grand-tante Odile ou ma grand-tante Josette est morte à l’âge de 81 ans.

dimanche 20 juillet 2014

Le pot au noir

Voilà un an que je tourne en rond, sans trop savoir où je vais, naviguant à vue de gros temps en éclaircie. Certains jours, certaines semaines, je crois m’en dépêtrer : au loin, une île tropicale aux fleurs gorgées de miel, aux palétuviers accueillants, me semble à ma portée et se rapproche un temps. Mais je crois revoir soudain sur ma route ce rocher où j’ai manqué de me naufrager. Était-ce bien lui, ou simplement l’ombre d’un nuage ? Le temps de me le demander, l’île a disparu. Ne reste que le fantôme du rocher dont le souvenir hantera mes cauchemars.

Je ne m’en sors pas.

samedi 19 juillet 2014

Fait

Esbaudissez-vous des merveilles que permet le corps humain, de ses facultés d’endurance, du fonctionnement remarquable de ses organes vitaux, de la complexité de son cerveau. (Cerveau qui conduit à la folie idéologique et à la dramatique précision balistique aussi, me direz-vous en être raisonné que vous êtes.) Après trois pas lui permettant l’envol, l’un fait le tour du Mont Blanc en parapente en quelque cinq heures de vol. Avec ses petits doigts, un bon fessier et quelques mètres cubes de sueur, un autre donne en vingt ans près de 900 chroniques au journal auvergnat La Montagne.

Las, la réalité morphologique vous rappelle à ses bons souvenirs une fois tous les dix jours environ, vils ou vertueux, génies ou meurtriers, ô vous simples mortels qui méditez sur les plaisirs et les horreurs du jour : il n’existe pas de position confortable pour se couper les ongles de pied.

lundi 20 janvier 2014

Mondanité

Peu de collègues, aucun, un ou deux au plus ont peut-être lu jamais quelque chose sur ce blog. Ces deux-là, dont je suis le plus proche, ne s’en rendent probablement même pas compte (clin d’œil amical, si vous lisez ces mots).

J’ai invité les vingtenaires et trentenaires les plus sympas à prendre un verre à la maison.

Surprise, les moins attendus ont répondu avec le plus de chaleur, parlant de plaisir et de sympathie. Entendons-nous : je vois bien mon charisme plat et ma relative discrétion, même si on loue par ailleurs mon investissement dans la vie de l’agence, un humour féroce bien que très épisodique et une facilité à vivre.

Comme monsieur Jourdain et sa prose, je serai populaire sans le savoir ? Peu importe, il est toujours agréable de boire un coup en bonne compagnie.

vendredi 20 décembre 2013

Autre bilan

Année complexe à bien des égards.

J’essaie de me souvenir de l’essentiel. Passé de si bons moments avec Fabrice, avec des amis, probablement pas assez avec la famille (le père au premier chef). Changement d’appartement, plus d’espace et vraisemblablement des voisins moins bornés. Lu comme chaque année 16 000 pages de littérature (on ne peut pas se renier), trop d’essais un peu bof, certainement pas assez de romans. Pas mis les pieds assez au cinéma. Nommé directeur de projets à partir de l’an prochain, c’est ronflant et ça fait plaisir mais le quotidien risque de ne pas trop changer. Pas assez dormi. Trop bu. Trop d’avis lapidaires (je ne suis pas tailleur de pierre), d’enthousiasmes un peu cons-cons. On ne peut pas se renier.

Bonheur certain, cependant. C’est sûrement que l’existence se vit toute dans les trop et les pas-assez.

vendredi 13 décembre 2013

Bilan

1992 is not a year on which I shall look back with undiluted pleasure. In the words of one of my more sympathetic correspondents, it has turned out to be an ‘Annus Horribilis’. I suspect that I am not alone in thinking it so. […] I sometimes wonder how future generations will judge the events of this tumultuous year. I dare say that history will take a slightly more moderate view than that of some contemporary commentators. Distance is well-known to lend enchantment, even to the less attractive views.

Elisabeth II


 

1992 n’est pas une année sur laquelle je me retournerai avec un plaisir pur. Selon les mots de l’un de mes correspondants les plus compatissants, elle s’est révélée être une Annus Horribilis. Je crois n’être pas seule à penser ainsi. […] Je me demande parfois comment les générations futures jugeront les événements de cette année tumultueuse. J’ose dire que l’histoire aura une vision légèrement plus modérée que celle de certains commentateurs contemporains. Il est bien connu que la distance donne du charme même aux paysages les moins attirants.

Elisabeth II

dimanche 1 septembre 2013

Nouveau départ

L’opération Ventre plat avant l’été, reconduite d’année en année, n’aurait donné aucun résultat, on aurait pu la laisser tranquille comme un wagon oublié sur une voie de garage qu’on laisse rouiller sans s’en soucier. Las, elle produisait et produisait encore des résultats, quoique pas ceux espérés, et c’est le médecin du travail qui me l’a fait remarquer : Monsieur, ce n’est pas raisonnable de prendre dix kilos tous les deux ans, il faut vous arrêter là. Le wagon était garé sur une voie en pente, les freins avaient lâché, sa marche d’abord paisible était devenue course folle, comme dans ses téléfilms amusants où un train fou transporte des déchets nucléaires et fond sur Denver. (Ou Chicago. Ou New York. Autant de grandes villes que de scénarios possibles.)

Les mesures prises par le médecin étaient formelles : il fallait que j’en prenne aussi, des mesures, et des plus drastiques. Ainsi naquit l’opération Ventre plat pendant l’été. La saison s’y prête : le corps gras ne demande qu’à fondre comme beurre au soleil tandis que, partout, la jeunesse musculeuse montre l’exemple. Surtout, la vision en maillot de bain d’amis semi-squelettiques, comme autant d’alternatives menaçantes à l’attrait de ma beauté replète, cette vision filiforme finit d’affermir ma résolution à affermir mes parties molles.

Dont acte : plus de pain avec les féculents, moins de féculents avec le reste, des légumes verts ou gris ou rouges, des légumes, plein de légumes, et de la viande sèche, et de l’eau plate, et de l’eau gazeuse, moins de bière, moins de gnôle, moins de vin, de la marche, les escaliers du métro, volent les haltères et ploient les abdos. L’été est passé : trois kilos et demi déjà d’abandonnés au bord de la route des vacances. (Sur combien, je ne vous le dirai pas.)

Un tel succès, plus inhabituel encore qu’inespéré, m’inquiète soudain : ne serait-ce pas, plutôt que mes efforts, l’effet d’un ver solitaire, de vers grégaires, d’un petit ver ou d’un grand ver ? Angoisse prématurée, pour l’instant : il reste encore assez de moi pour le nourrir quelques mois.

mardi 20 août 2013

Etat présent

Je lis Albertine disparue, réflexion sur l’absence de l’être aimé. J’ai par hasard entendu hier l’Art de la fugue, musique intérieure et mystique, émouvante parce qu’elle descend remuer vos abîmes les plus profonds, ceux que vous pensez toujours recouverts de tonnes d’autres choses, secrets d’enfants qu’on garde et qui peuvent resurgir sans qu’on comprenne pourquoi.

Vite, un peu de légèreté. Vite, du Michel Legrand. Vite, le Mont Ventoux écrasé de soleil ; que quelque chose d’autre brûle, que les affres de l’irrationnel se dispersent.

Que leurs voix dominent ou s’éteignent à jamais.

mercredi 17 juillet 2013

Opéra

Cet art est pour moi assez étrange, pour ne pas dire qu’il m’est tout à fait étranger.

On doit pouvoir compter sur les doigts d’une main les opéras que je connais un peu : Tristan et Isolde, Dinon et Enée, L’Or du Rhin, La Flûte enchantée, Wozzeck. Pourquoi ceux-là, je ne sais pas trop. (D’ailleurs je me rends compte combien cette sélection peut paraitre incongrue.) Sûrement un attachement après plusieurs écoutes, mais pour quelle raison ceux-là en particulier ? Pour le reste : disons vingt ou trente autres entendus bien souvent une seule fois à la radio à une époque lointaine, ou plusieurs fois enfant. Cela reste marginal pour un auditeur forcené. J’ai par exemple (comme Fabrice d’ailleurs) un souvenir fort mais vague d’un Dialogues des Carmélites qui m’avait glacé, et j’en ai oublié tout : orchestre, artistes ; jusqu’à l’argument de l’œuvre. Également, j’ai entendu par la mère des tas de Verdi et Mozart, un peu de Puccini, de Rossini et de bel canto, sans qu’il m’en reste rien aujourd’hui.

Je pense que je plongerai à la découverte de l’opéra sur mes plus vieux jours, je sens que j’y tends, je fais quelques approches parfois, sans oser aller bien loin, je suis toujours attiré par de la musique moins chantée, peut-être moins longue ? Ai-je peur d’y tomber et que cela prenne le pas sur d’autre choses ? Ai-je trop d’a priori sur ce qui m’attend ? mystère. Comment accède-t-on plus avant à un art auquel on serait pourtant plutôt enclin ? Y a-t-il un élément déclencheur ? Le pire est que j’ai une très bonne idée des merveilles que je rate. Mystère.

mardi 4 juin 2013

Parce que c'était lui, parce que c'était moi

Voir épisodiquement voire très épisodiquement certains amis me rappelle combien je ne suis pas doué pour l’amitié, au sens où l’on serait doué d’une habileté physique comme dessiner, tenir sur des skis ou réussir de bonnes quiches lorraines. On trouve quelques pistes en creusant un peu la question, mais j’aurais bien du mal à expliquer cela en détails (à moins peut-être d’une psychanalyse de plusieurs années ?). En tout cas c’est un fait, qui s’ajoute à la longue liste de ceux qui nous caractérisent. J’ai été étonné, à l’occasion d’une discussion de trois heures dans les transports lyonno-parisiens, de voir qu’un collègue vivait l’amitié d’une manière très proche de la mienne. Comme quoi, des évidences supposées sont loin de toujours se voir comme le nez au milieu de la figure.

N’empêche, pour certains, l’amitié est en quelque sorte innée ; du moins elle le parait. Ces personnes-là respirent l’amitié, elles la vivent par tous les pores de la peau, rien ne semble s’opposer à l’infini des contacts et des relations, et ce à la fois avec une grande simplicité et beaucoup de naturel ; bref, elles sont l’amitié. J’idéalise peut-être. Je ne mets pas pour autant la relation amicale sur un piédestal. Je n’éprouve pas de jalousie ou d’envie, je constate. Alors que paradoxalement c’est l’un des plus beaux sentiments qui puisse exister, j’ai l’impression de mal le cultiver, que je ne fais pas forcément la somme de petits efforts nécessaires et qu’on ne peut pas faire à ma place, dans une relation par définition fondée sur la réciprocité.

Etre fils unique avec des parents divorcés tôt est un point de départ, auquel se sont ajoutées quelques activités qui n’aident pas : lecture, jeux de solitaire, astronomie. Un caractère réservé, plutôt intériorisé même si quelques poussées extérieures se font jour de temps à autres, une nette préférence pour l’écrit plutôt que l’oral ont conduit mécaniquement à la perte de toute relation avec des gens d’avant mes vingt ans — à l’exception d’une personne — et le maintien de bien peu après cet âge. Cela ne pèse pas mais c’est un sujet d’interrogation fréquente.

J’observe les relations que je peux ou non entretenir, celles que pour de mauvaises raisons je laisse filer, et comment les autres se débrouillent avec leur sociabilité. À trente ans, de même que pour d’autres on ne change pas l’impolitesse, la mauvaise éducation ou la bêtise, je sais qu’il est tard. Ah, les autres.

dimanche 31 mars 2013

Note de service

Finis les fantasmes ; des faits : après décompte, la discothèque comporte 4200 disques compacts, avec des œuvres de plus de 800 compositeurs.

De très nombreux sont représentés par un unique morceau (La Danse des heures extraite de la Gioconda de Ponchielli, par exemple) et le gros des troupes est assuré par les compositeurs des époques Renaissance et Baroque, ainsi que par les compositeurs soviétiques.

Le nom de 90 de ces compositeurs commence par la lettre S. Ce sont : Schubert, R. Strauss, Josef Strauss, J. Strauss fils, J. Strauss père, E. Strauss, Schumann, Smetana, Scriabine, Saint-Saëns, D. Scarlatti, A. Scarlatti, Soler, Satie, Schönberg, Stravinsky, Schulhoff, Servais, Schnittke, Skorik, Severac, Sibelius, Sarasate, Szymanowski, Sousa, Scharwenka, Sauer, Schlözer, Strigio, Schmitt, Schulz-Evler, Sermizy, Susato, Sogny, Shedrine, Sinding, Strogers, Scherer, Scheidemann, Sweelinck, Simancan, Sorabji, Scheidt, Sakamoto, Sainte-Colombe, Salonen, Sanz, Storace, Schmidt, H. Schütz, M. Schütz, Schoek, Steveson, Salieri, Steffan, Suk, Sauguet, Svetlanov, Solodukho, Sullivan, Stanford, Safka, Schuller, Schröter, Stenhammar, Sjögren, Stair, Suppé, Sheppard, Stockhausen, Stojowski, Stokowski, Scott, Saxton, Santoro, Stavenhagen, Spohr, Shebaline, Shaporine, Slatkin, Serebrier, Swanson, Stringfield, Steinberg, Salmanov, Steffe, Shapero, Slavicky, Seidl, Schelling.

mercredi 24 octobre 2012

Mon père, ce héros au sourire si doux

Je n’ai aucune relation avec mon père.

C’est une personne bien réelle pourtant, que je vois quelques fois dans l’année, et avec qui je parle lorsque nous nous voyons, ou d’autres fois. Cela n’empêche pas qu’il me soit pour ainsi dire étranger, malgré la filiation, et vraisemblablement que je lui sois étranger aussi.

Je n’ai pas trop l’idée de ce qu’un jeune homme presque trentenaire peut bien usuellement échanger avec son père, ni plus généralement quelle relation ils peuvent avoir.

Le mien approche doucement des soixante ans, de sa retraite, et de préoccupations certainement différentes des miennes. Je ne sache pas qu’il lise, par exemple. Mais qu’en sais-je vraiment ? Rien. Nos échanges téléphoniques se résument à peu ; exactement, ils sont très résumés. Le strict nécessaire, ce qui est tellement plus vain que l’inutile dont je me réjouirais. Dès que je dévie des formules de politesse, des grands-parents et des prochaines vacances (du dernier film vu au cinéma, à la rigueur), cela devient artificiel, hésitant, cela ne marche pas. Je n’essaie plus d’évoquer le travail, c’est déprimant et n’aboutit pas plus. L’entretien est donc bref le plus souvent. Il est d’ailleurs exclusivement à mon initiative, et hormis le 1er janvier et le 11 février, je doute recevoir jamais un coup de fil de sa part. (Je n’ai jamais tenté l’expérience d’attendre sans appeler, mais tente-t-on ce genre de chose ?) Dans l’instant présent, je ne sais si je dois m’en plaindre, si cela m’indiffère, d’appeler pour ne rien dire, simplement que tout va bien, merci, si cela me déprime, m’inquiète, m’est égal, m’attriste. Ce billet me fait pencher pour certains verbes plus que d’autres.

Nous avons pourtant de très nombreux goûts commun, et sommes liés, que je le veuille ou non, qu’il le veuille ou non, par des choses et des êtres, liens qu’il ne nous appartient pas de pouvoir briser : la peinture, l’architecture, Georges Brassens, le dessin, les films de Stanley Kubrick (et je vois déjà que je peine à ajouter à la liste), une famille, des lieux, trois décennies. Ma mère. Mais il est probable que trop d’autres choses et êtres nous séparent.

Je me dis parfois que cela va changer ; aussi bien, il n’y a aucun risque que cela change, surtout que la distance qui nous sépare ne va qu’augmenter puisqu’il va aller passer une bonne part de ses vieux jours à l’étranger. La quantité d’égoïsme et de non-communication présente de part et d’autre doit être la seule explication. Lorsque je veux essayer de me rapprocher, ou je ne trouve pas comment, ou je trouve mais j’échoue. Picasso et les maîtres, il y a une dizaine d’années de cela, au Grand Palais : une exposition noire de monde, pour laquelle nous avions fait plus de trois heures de queue (je ne connaissais pas les billets coupe-file…). Que nous sommes-nous dit en attendant ? Des banalités, et pour la plupart du temps de cet après-midi, rien.

Une chose est sûre : je n’ai pas voulu cet état de fait, qui est.

J’aime mon père.

Ce qui me sert de titre est un vers de Victor Hugo, qui apparaît deux fois dans toute la Légende des siècles. Je n’ai pas le courage de chercher où.

dimanche 10 juin 2012

Premier tour

J'aime voter. Ce droit m'est acquis quand il ne l'est pas pour des millions d'individus sur terre ; rien que cela justifie que j'aille voter, et le plaisir de l'acte n'en est que renforcé. J'aime retrouver dans ma boîte aux lettres, quelques jours avant le premier tour de scrutin, le matériel de propagande électorale. J'aime parcourir les feuilles A4 des candidats, les lire parfois, rire souvent. Le jour venu, j'aime me rendre au bureau de vote. J'aime le cérémonial qui s'y déroule. J'aime corriger de temps en temps, pour la forme, l'assesseur qui lit mal mon nom et s'effraie illico qu'il y ait une possible erreur, que je ne sois en fait pas moi. Je ne trouve pas qu'on vote trop souvent ; c'est assez, ce n'est pas trop, comme le dit si bien Bobby Lapointe dans une de ses chansons loufoques. J'aime le rituel peut voter / a voté ! qui ponctue les quelques minutes qu'on passe dans l'école voisine. Je n'aime pas le petit pincement coupable qui me saisit, lorsque je repars après avoir répondu que non, je ne souhaitais pas revenir pour le dépouillement. Je garde peut-être enfoui en moi (je dis cela parce que je n'arrive pas à m'en rappeler avec précision) le souvenir d'être resté, enfant, des heures à attendre que mes parents dépouillent. Pourtant, j'aime me dire qu'un jour je répondrai oui à la question du président du bureau de vote. J'aime croire aussi que le droit de vote et les progrès démocratiques ne peuvent que se répandre dans le monde.

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