jeudi 20 juin 2013

Un papa

Evelyn Waugh était, pour reprendre la terminologie puérile en vigueur ces jours-ci en dépit des règles d’usage et du sens du ridicule — terminologie qui, si l’on y réfléchit bien, n’est sortie de l’ombre des cathédrales et des ors des rallyes que lorsque des enfants d’otage ont demandé un jour au journal télévisé, à la France et au monde qu’on libérât leur maman — bref, comme l’on dit ces jours-ci, Evelyn Waugh était un papa.

Un papa qui, apprenant qu’on risquait de bombarder Londres, prit les devants :

J’ai demandé en conséquence à ce qu’on expédie à Piers Court les livres que je gardais à l’hôtel Hyde Park. Dans le même temps, j’ai plaidé pour que mon fils vienne à Londres. On pourrait croire, sachant cela, que je préfère mes livres à mon fils. Je pourrais arguer que les pompiers sauvent les enfants tandis qu’ils détruisent les livres, mais la vérité est qu’un enfant est facilement remplaçable quand un livre détruit est perdu à jamais ; aussi, qu’un enfant est éternel ; mais, surtout, que j’ai un sentiment de possession absolue de ma bibliothèque, mais pas de ma nursery.

Evelyn Waugh, The Diaries,
Entrée du samedi 13 novembre 1943,
Traduction du blogueur.

Tout le monde n’a certes pas la chance d’avoir pour parent un aristocrate anglais.

vendredi 14 juin 2013

Apostille, postille et demie

Ce printemps automnal qui n’en finit pas de gibouler comme un mars qui ne repartirait pas, ce ciel traînard qui écoute en retard les proverbes d’avril et persiste à rester couvert, ces nuages grisâtres sur lesquels les éclairs en mai ont fait comme une plaie, bref, en un mot, les éléments déréglés nous y incitent : apostillons — dans toute cette humidité, cela ne se remarquera pas.

Ainsi donc, le Lecteur attentif, cet éléphant rose que distinguent tant sa mémoire que sa rareté, le Lecteur attentif se souvient sans doute d’une recension en ces lieux du Chien jaune de Georges Simenon. (Le Lecteur distrait peut suivre ce lien pour la relire.) Dans ce billettet, on pointait en passant le penchant du commissaire Maigret pour les alcools divers. Quel plaisir de surprendre, bien plus tard, un auteur que l’on admire faisant la même constatation, et combien mieux !

Ce qu’il y a de certain, c’est que Maigret boit beaucoup. On est effrayé par ce qu’il consomme. Si on fait le compte des demis, des fines, du beaujolais, des calvados, des marcs, des scotchs et même des chartreuses qu’il avale, on est impressionné par le volume d’alcool qu’il a ingurgité à la fin de la journée. Il y a parfois huit séances en douze heures de Picons-grenadine, de vin blanc, de whisky, sans compter la framboise d’Alsace. Si bien qu’il est souvent repus et somnolent. […] Il ne sait pas résister aux effluves des petits bars. Il a un goût flamand pour tout ce qui sent le propre, le genièvre et la bonne cuisine.
Il atteint à la vérité par le calvados et l’andouillette comme M. Pickwick, dans Dickens, atteint par le punch à la philanthropie.

Et c’est ainsi, comme toujours, que Vialatte est grand.

jeudi 17 janvier 2013

Note de l'Auteur

À tous les Lecteurs de la Boca del Inferno™ qui n’auraient supporté son absence d’intrigue, ses personnages en carton et ses excès de rythmes ternaires, qui n’auraient supporté — dis-je — ses longueurs s’étirant interminablement de lenteur en tiédeur et de paresse en mollesse, qui n’auraient supporté — dis-je encore — ses meurtres texaveryesques, ses amours feuxdelamouriennes et ses suspenses derrickéens, qui n’auraient supporté — dis-je enfin, en parlant, cela mérite d’être rappelé, de la Boca del Inferno™ — qui n’auraient supporté, voulus-je dire, son style de stuc, sa forme de marshmallow et son emphase de baudruche, bref : à tous les Lecteurs de la Boca del Inferno™ qui ne l’auraient supportée que pour ses notes de l’Auteur, à tous ceux-là, qui doivent être deux au moins, dont un demi lit encore ce blog, à tous ceux-là, donc, l’Auteur ne saurait trop conseiller la lecture de L’Auteur et moi, d’Éric Chevillard, aux Éditions de Minuit, qui érige la note de l’Auteur en système et de ce système tire des complications merveilleuses.

vendredi 11 janvier 2013

Charles Dantzig a encore frappé

A chaque fois c’est la même chose, ça tient du fanatisme et je ne me soigne pas : je me jette sur le nouveau Charles Dantzig et le goûte, l’apprécie comme un vieux single malt qui dévoile ses arômes lentement, épousant, enveloppant les contours du verre pendant qu’on le laisse s’aérer.

Charles Dantzig aime les listes et les petits chapitres façon fiche (ce qui n’est finalement pas si éloigné), disons plutôt des textes brefs en général et qui se succèdent, pour constituer ses livres. C’est qu’il préfère laisser des trous : ne pas tout dire, laisser le lecteur reconstituer à sa guise ce que l’auteur ne dit pas, à son idée. Charles Dantzig fait incroyablement confiance au lecteur, et il le dit joliment façon aphorisme ou devise : [La littérature] ne s’adresse à personne en pensant que tout le monde est à son meilleur, les religions abaissent les meilleurs en ne parlant qu’à un troupeau.

Son précédent livre était un roman, où il brossait au cours d’un voyage en avion le portrait d’un ami (Dans un avion pour Caracas). C’était d’habiles courts chapitres bien juxtaposés qui, par pointillisme, formaient un beau tableau d’ensemble. Son nouveau livre est donc un essai, consacré au chef-d’œuvre en littérature. C’est par des textes d’une à deux pages, parfois à peine plus, qu’il bâtit son ouvrage, qui a l’apparence d’une simple discussion autour de ce mot un peu intimidant de chef-d’œuvre. Peut-on écrire un chef d’œuvre à la demande ? Y a-t-il des critères pour reconnaître un chef-d’œuvre ? On tourne autour, on essaie de défricher, d’y voir plus clair, et ce n’est qu’un prétexte pour parler de littérature. On y lit quelques très belles lignes sur la jeunesse, sur l’évidence et l’émotion qui sourdent à la lecture du chef-d’œuvre, que l’on découvre bien souvent seul dans son coin le livre à la main. Le chef d’œuvre est inattendu, il a du fulgurant ou du fugace en lui que le lecteur, loin des critiques ou des snobs, comprend pleinement une fois seul face à lui.

L’auteur nous glisse bien de ses goûts, comme dans ses précédents essais Dictionnaire égoïste de la littérature française, et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien ; on sourit souvent et l’on a droit à quelques charges, contre le roman réaliste (dans lequel il n’y a pas de trous, où tout est écrit justement) ou Marguerite Duras, car à l’instar de ceux de Jacques Drillon, les livres de Dantzig sont personnels, partiaux. Et c’est précieux.

Alors le chef-d’œuvre, fin de tout pour un auteur ? Le chef-d’œuvre est toujours imparfait car l’auteur est homme, nous dit Charlie. C’est un facteur de charme supplémentaire. Je me demande de quoi il ne va pas parler, guettant les apaisements de sa prose, les passages où les exemples et références nombreux vont l’être moins ; en somme, les instants de faiblesse qui rapprocheront encore un peu plus l’ouvrage de son sujet.

A propos des chefs-d’œuvre, C. Dantzig, Grasset, janvier 2013

samedi 29 septembre 2012

Alfred, Lord Tennyson

Dans quelques jours, il y aura bientôt 120 ans que Tennyson (1809-1892) disparaissait. J’en ai déjà touché deux mots dans un précédent billet : très grand poète, révéré à son époque à l’égal de Victor Hugo chez nous, Tennyson laisse des pages que l’on ne lit plus trop aujourd’hui. Un peu fleur bleue, un peu fanées ces pages peut-être ? Il disait pourtant l’amour et le passage du temps comme peu. Si ses vers peuvent par endroits faire sourire le lecteur moderne, une émotion peut sourdre à un détour du texte sans crier gare et vous soulever, parce qu’elle est simple et belle. Voici comment il débute son Enoch Arden (1864), que je persiste à trouver un bien beau texte anglais. Un climat s’installe comme sur un air de légende, et on y lit déjà une prémonition de la fin solitaire du héros, dont la vie sera effacée par la marée comme simple trace de pas. In my beginning is my end, devait dire T. S. Eliot quatre-vingts ans plus tard…


Long lines of cliff breaking have left a chasm;
And in the chasm are foam and yellow sands;
Beyond, red roofs about a narrow wharf
In cluster; then a moulder’d church; and higher
A long street climbs to one tall-tower’d mill;
And high in heaven behind it a gray down
With Danish barrows; and a hazelwood,
By autumn nutters haunted, flourishes
Green in a cuplike hollow of the down.

Here on this beach a hundred years ago,
Three children of three houses, Annie Lee,
The prettiest little damsel in the port,
And Philip Ray the miller’s only son,
And Enoch Arden, a rough sailor’s lad
Made orphan by a winter shipwreck, play’d
Among the waste and lumber of the shore,
Hard coils of cordage, swarthy fishing-nets,
Anchors of rusty fluke, and boats updrawn,
And built their castles of dissolving sand
To watch them overflow’d, or following up
And flying the white breaker, daily left
The little footprint daily washed away. […]


( Le défilé des falaises déchirées a laissé place à une faille ;
Il y a dans cette faille de l’écume et des sables jaunes ;
Au-delà, des toits rouges regroupés autour d’un étroit quai,
Une église qui tombe en ruine, et plus haut
Une longue rue grimpant jusqu’à un grand moulin qui se dresse là ;
Et haute dans le ciel derrière lui une grise colline
Surmontée de tumulus danois ; un bois de noisetiers
Hanté l’automne par les ramasseurs de noisettes, dont la verdure
s’épanouit dans un creux de la colline, tel une tasse.

C’est ici, sur cette plage il y a cent ans,
Que trois enfants de trois maisons, Annie Lee,
La plus jolie jeune fille du port,
Philip Ray, fils unique du meunier,
Et Enoch Arden, frustre gamin de marin
Devenu orphelin un hiver suite à un naufrage, jouaient
Parmi les laisses de mer et le bois flotté du rivage,
Les raides cordages enroulés, les filets de pêche salis,
Les ancres aux pattes rouillées et les épaves de bateaux,
A construire leurs châteaux dont le sable se disperse
Pour les voir détruits par les flots, ou à courir,
Voler dans les blanches déferlantes ; laissées chaque jour,
Leurs petites empreintes étaient chaque jour emportées. […] )


vendredi 21 septembre 2012

Je, etc.

Certains livres procurent d’autant plus de plaisir qu’ils sont loin de nous. Du haut de son mètre cinquante, Mme V. nous l’avait dit, jadis, au lycée Blaise Pascal : L’infini, ça peut être très proche, quand on est tout petit. (Elle parlait des cristaux infinis.) Il y a donc loin et loin : le Japon de Murakami, lointain car japonnais ; le Concarneau de Simenon, éloigné au bout d’un demi-siècle.

Un antipode, parmi d’autres : la Correspondance de Voltaire. Certaines distances se comptent en mètres, d’autres en siècles ou en dollars ; celle-ci, en lettres : entre 1711 et 1778, Voltaire en aurait écrit plus de dix mille, dont je ne sais combien où il se dit mourant, ah ! ma chère, je ne regretterai dans ma tombe que ne plus vous voir, et d’enterrer l’un après l’autre tous ses correspondants.

Comment imaginer aujourd’hui une telle fécondité épistolaire ? Quels étaient les usages ? Écrivait-on à un duc comme à un roi, à un tailleur comme à un élagueur, à vingt ans comme à soixante-dix ? Lettre après lettre, on se construit des théories plus ou moins branlantes qu’une nouvelle lettre finit toujours par écrouler. Ne trouvant pas les réponses, on renonce aux questions et on se contente du style.

Il reste pourtant un doute qui me tarabuste. La plupart des lettres que j’ai lues se terminaient en ellipse. Lubie de l’éditeur ou réalité d’époque ? A-t-on vraiment pu, un jour, clore ainsi une lettre à un prince : Je vous prie d’agréer, cher ami, etc.

jeudi 16 août 2012

Brèves d'une mission en Chine - 7

Jeudi 16 août

J’ai enfin lu La carte et le territoire, de Michel Houellebecq, publié à l’automne 2010.

Ce fut plaisant, plein de touches d’humour et d’autodérision, mais en même temps bien plat. Où est le Houellebecq tranchant, critique bien trempé, trash, que l’on m’a vendu ? On finit ces quelque 400 pages, on jette un rapide coup d’œil en arrière, et c’est presque comme s’il ne s’était rien passé. Des palanquées de noms de marques et d’expressions en italique (dont l’auteur abuse sans qu’on en comprenne l’utilité), des clichés, en un mot beaucoup de trucs ponctuent la lecture. Comme si l’auteur avait la danse de saint Guy et qu’on ne puisse faire autrement que de rester tout le temps du roman en contact avec lui.

Tour à tour beauf, caricatural ou simpliste, tout ça m’a surtout semblé anodin : on reste sur un sentiment global de vacuité. Et par ailleurs, se souviendra-t-on, fût-ce seulement dans dix ans, de ce roman tellement 2000-2010 par ses personnages — Jean-Pierre Pernaut, Michel Houellebec, François Pinault, etc. — comme par ses analyses ou discussions à deux francs autour de nombreux sujets ? Oserait-on dire qu’il est déjà furieusement daté ?

lundi 25 juin 2012

Il ne tient pas à moi que vous échouiez à saisir ce titre

Je lis ces temps-ci avec un grand plaisir les Mémoires du Cardinal de Retz, qui se prononçait Rais, qu'il écrivait d'ailleurs ainsi, sauf lorsqu'il s'agissait de son oncle, qui était Archevêque de Paris, quand lui n'était que coadjuteur, etc. C'est le problème des classiques : les notes s'y déposent avec les siècles et chaque page tournée en soulève un nouveau nuage. Une allusion qu'on précise, une faute de grammaire qu'on justifie, un personnage dont on résume la vie, tout ceci brille un instant dans la lumière, mais l'accumulation finit par masquer le texte et piquer les yeux.

Il peut pourtant y avoir un autre piquant à ces notes : c'est de noter leur absence occasionnelle. L'annotateur, en général, est compréhensif : il s'attend bien à ce que vous connaissiez moins que lui son sujet. Ignorez-vous que le Pont-de-l'Arche commande la route de Paris à Rouen ? Il vous le précisera bien volontiers. De même, Retz a l'habitude de reprendre par un pronom dans une phrase un antécédent d'une précédente, avec une habilité que notre siècle a perdue : systématiquement, l'annotateur y suppléera. Mais sa mansuétude a des limites qu'il ne devine peut-être pas lui-même. S'imagine-t-il réellement, comme pourraient le laisser croire les cent-soixante pages d'introduction qui font l'économie d'une définition, qu'il juge probablement trop évidente ou à laquelle il ne pensa même pas, s'imagine-t-il réellement, dis-je, que les lecteurs savent ce qu'est un coadjuteur ? Ce que, pourtant, Retz était.

Il y a enfin des instants où l'annotateur semble s'amuser innocemment : quand il prend prétexte d'un oubli de l'auteur pour une pleine page rageuse où il se moque des commentaires des annotateurs précédents ; quand, à une allusion très voilée de Retz à propos des mœurs de Mazarin, il ajoute une note soulignant l'allusion sans en lever le voile ; quand, enfin, il reprend dans une de ses notes telle ou telle tournure qu'affectionne l'auteur. Ainsi de celle-ci, dont Mauriac abusait aussi, que je peine toujours à comprendre mais qui me tient lieu ici de titre.

samedi 16 juin 2012

Les douces délices de la moquerie

La Présidentielle, de Patrick Besson, est un livre d'une drôlerie et d'une exagération assumées. Il renferme de courts pastiches que l'auteur avait écrits pour le magasine Le Point, avant l'élection présidentielle, dans le style de. Que l'on ait lu ou non l'auteur pastiché, un éclat de rire toutes les deux pages vous guette... Ses contrefaçons jouissives de Marguerite Duras, Jean d'Ormesson et Erik Orsenna, chacune en deux ou trois pages, sont irrésistibles de dérision méchante pour la première, de placidité béate pour les deux autres.

François Hollande en prend plein la tête, c'est alternativement injuste ou très bien senti mais l'emphase et la mauvaise foi sont consubstantielles au genre. Venant de l'auteur, il ne fallait certes pas s'attendre à moins. Ses San Antonio et Gérard de Villiers m'ont fait pouffer comme les Chroniques du règne de Nicolas 1er de Rambaud. C'est vraiment comme ça San Antonio, des comparaisons, des images truculentes à chaque coin de paragraphe ? Je pensais, en lisant un peu de Lodge ou d'Amis ces derniers mois, que le roman comique anglais était bien une chose introuvable en France ; mais on peut rire beaucoup aussi dans la littérature française contemporaine. De Rambaud, quelqu'un voudrait-il bien rééditer les Oraisons funèbres de dignitaires politiques qui ont fait leur temps et feignent de l’ignorer ? je reprendrais bien quelques tranches de rire en Garamond.

jeudi 17 mai 2012

La pile de livres

 

Locution bien pratique désignant un ensemble de livres qui attendent d'être lus mais qui, en fait, ne forment pas une pile.

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mercredi 2 mai 2012

Alpha et omega

Ces dernières semaines, j'ai beau avoir lu de bons Maigret, d'excellents David Lodge (dont How far can you go? qui est d'une finesse, d'une subtilité remarquables), de terribles romans trash de Régis Jauffret, un livre me scotche littéralement, et j'ai déjà envie de le relire en le finissant : Alphabets, de Claudio Magris. Publié chez Gallimard (l'Arpenteur), et traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau.

Ça n'est jamais que le deuxième livre de Claudio Magris que je lis, et quelle grâce ! Ce gros volume est une compilation de très nombreux articles publiés dans le Corriere della Sera, de textes de séminaires, de discours prononcés en des occasions diverses. Un festival d'intelligence à chaque page, on ne saurait mieux dire que Pierre Assouline.

Magris parle de littérature, essentiellement. Mais il emprunte des chemins détournés. C'est par le voyage, les villes, les langues, les gens qu'il arrive à ses fins. Ce qui est fascinant avec ce genre d'auteur, qui me fascine aussi chez Dantzig, chez Eco, c'est l'incroyable érudition qu'ils distillent avec un art consommé de la mise en scène, de la citation, du détournement. Magris a l'air de connaître toute l'Europe centrale — disons les pays gravitant autour de l'Autriche — comme s'il était chez lui, et pourtant il insère ici un article sur le romancier irlandais John Banville, là un récit de sa rencontre (à Budapest, certes...) avec Chinua Achebe, écrivain nigérian. On les aurait pourtant dit tous deux à mille lieues de son univers. Après un étourdissant panorama de Prague et de ses communautés germaniques au fil des siècles, après un très beau texte sur la guerre dans le roman, un autre sur le grand écrivain autrichien Franz Grillparzer, c'est de lectures d'enfance, de Rudyard Kipling, de Joseph Conrad, ou de la formation de la littérature norvégienne du XIXe siècle des campagnes vers les villes qu'il est question. On a l'impression que Magris pourrait embrasser n'importe quel sujet, parler de n'importe quel auteur, écrire sur n'importe quoi, qu'il produirait un texte intéressant en plus d'être superbement écrit. Il est le genre d'homme qu'on aimerait rencontrer dans un café, pour parler de tout et de rien, de rencontres, lui qui les aime tant.

Ce qui frappe en plus du reste, c'est la qualité littéraire des textes, qui sont bien plus que des articles de journaux. Je connais très peu l'italien mais la traduction me semble magnifique, très homogène. La difficulté éventuelle des sujets abordés est compensée par l'auteur par la fluidité de l'écriture, par la justesse d'une remarque ou d'un trait d'humour glissé ça et là (il fait pareil dans Danube, dont j'avais parlé ici). Plus encore, c'est par le développement limpide de l'argumentation ou de l'exposé des idées qu'on voit le grand art qui confine au génie de Magris. Pour le lecteur, le plaisir est constant. Mon répertoire de métaphores culinaires étant trop pauvre pour exprimer combien j'ai goûté chacun des textes d'Alphabets, je m'en tiens là.

lundi 19 mars 2012

Rediffusion : Emmanuel Carrère

Certains mails envoyés dans la deuxième moitié de l'année 2011, lorsque j'étais quatre jours par semaine à Bruxelles, m'ont paru pouvoir figurer sur ce blog. Avec quelques coupes et modifications (les bières belges m'ayant parfois fait écrire une ou deux bêtises...), voici le premier, où il était question de l'écrivain Emmanuel Carrère.

Le personnage : la cinquantaine, né en 1957, bobo du XVIe à Paris, jeune critique de cinéma puis romancier, vivant de ses relations amoureuses  en ayant rarement le meilleur rôle (il en parle dans tous ses romans les plus récents), déteste que son amie du moment dise je vis sur Paris ou je pose mes congés parce que ça trahit sa classe moyenne en plus d'être incorrect. L'homme est peu plaisant par bien des points. Fils d'Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française et l'une des spécialistes internationalement reconnues de l'URSS. Jeunesse dorée dans Paris, classe préparatoire au lycée Janson de Sailly, aucune préoccupation financière grâce à Papa et Maman. Une dizaine de romans ou récits à son actif, deux biographies : l'une, sur le cinéaste Werner Herzog, l'autre sur l'auteur Philip K. Dick, toutes deux écrites dans sa vingtaine. Je ne les ai pas lues. Comme souvent quand un auteur plaît, on en lit le plus possible pour saisir le phénomène dans sa globalité. Je distingue deux périodes dans l’œuvre de Carrère (pour l'instant), disons pour faire simple la jeunesse et l'âge mur.

Bravoure (1984). Carrère romance l'histoire de l'accouchement du Frankenstein de Mary Shelley, terriblement romantique. Mary, jeune fille de 19 ans un peu perdue dans la coterie romantique de Byron et Shelley sur les bords du lac Léman, un soir d'été, relève le défi d'une soirée arrosée : écrire ce qui deviendra son chef d’œuvre et un succès mondial, éclipsant même la célébrité de son mari (sauf peut-être en Angleterre, ou la poésie romantique de Percy Shelley est aussi célèbre que celle de Byron, Keats ou Wordsworth). Le genre : roman historique, avec vampires et créatures morbides derrière les placards. Mon avis : un roman de jeunesse un peu épais, avec quelques passages héroïques sur le médecin de Byron, véritable héros du livre (ce serait lui qui aurait écrit le Frankenstein).

La Moustache (1986). Un type se réveille un matin et rase sa moustache, mais tout le monde croit qu'il l'a toujours. J'avais vu le film qui m'avait bien plu. Le genre : quotidien fantastique. Mon avis : nouvelle burlesque, légère, qui questionne les faux-semblants et notre perception de la confiance dans les rapports humains.

Hors d'atteinte ? (1988). Une professeur de collège se met à jouer au casino. Le genre : drame de la petite bourgeoisie à la Chabrol. Mon avis : l'histoire est d'une banalité crasse, et pourtant on entre dans la tête de cette pauvre dame comme on relirait quatre Tintin à l'affilée, le récit glisse tout seul. On le reprendrait avec le plaisir intact de la première fois.

Assurément, les romans de la maturité constituent le meilleur de Carrère. Ses tropismes s'affirment, à savoir : un goût pour le fait divers, la famille, la Russie, parler de lui, de sa vie, de ses conquêtes, des relations de couple en général.

La Classe de neige (1995). Court récit décrivant une classe de neige, avec progression dans l'horreur au fur et à mesure qu'on avance dans la découverte de qui est le père du petit garçon héros du récit. Le genre : fait divers glaçant. Mon avis : cette nouvelle est parfaitement équilibrée, sa construction est maîtrisée comme les films d'Hitchcock les plus classiques. Mais lisez un Astérix juste après sinon le cauchemar est assuré.

L'adversaire (2000). la vie et l’œuvre finale de Jean-Claude Romand, qui a tué toute sa famille avant de vouloir se suicider. Manque de pot pour lui, il a survécu à ses horribles crimes. Il est aujourd'hui derrière les barreaux, et Carrère l'a rencontré pour écrire son histoire. De ce personnage odieux et injustifiable Carrère parvient à faire une sorte d'aventurier des temps modernes. Le genre : fait divers plus glaçant encore que celui qui a nourri le livre précédent. Mon avis : le danger du bon romancier est qu'il fait parvenir ses lecteurs à l'empathie avec les ordures.

Un roman russe (2007). Au prétexte d'un film documentaire sur un bled paumé en Sibérie, Carrère part enquêter sur le secret de famille numéro 1 : le cas de son grand-père maternelle qui a eu une conduite peu honorable pendant la seconde guerre mondiale. Le genre : voyage au fond des abîmes familiaux. Mon avis : énorme introspection, grande histoire d'une famille à notre époque. Ce livre vaut en essence Le premier jour du reste de ta vie, le film de Bezançon : il pourrait être l'histoire de votre famille.

D'autres vies que la mienne (2009). Des gens banals ont demandé à Carrère d'écrire le récit de leur vie. Le genre : fresque contemporaine du quotidien de français moyens et extraordinaires, des gens très attachants, que l'on pourrait connaître. Mon avis : cet avocat spécialisé dans le surendettement, je suis pas près de l'oublier. Ce livre est très émouvant humainement parlant, il crie à toutes les pages pourquoi la vie vaut d'être vécue.

Limonov (2011). Le meilleur Carrère jusque là ? C'est une bombe. Edouard Limonov, né pendant la seconde guerre mondiale, est haut en couleur, romanesque par tous les pores de sa peau. Poète dans sa jeunesse, terroriste révolté sous Brejnev, écrivain idole de l'underground soviétique dans les années 80, militant extrémiste puis anti-Poutine de nos jours, Limonov a tout fait. Il a vécu aux quatre coins du monde, rencontré les grands, participé à la guerre de Yougoslavie, fréquenté les prisons russes, voulu sans aller bien loin (parce qu'il est avant tout un raté...) prendre le pouvoir en Russie. Son histoire tient de l'épopée, et pourtant ainsi qu'il en convient lui même, quelle vie de merde ! Carrère connaissait bien le personnage, rencontré dans les années 80 et ces dernières années. Le genre : vie et destin d'un loser russe, de 1945 à nos jours. Mon avis : époustouflant. On s'attache encore au personnage plus que de raison, quand rien de sa vie au premier abord ne paraît devoir retenir l'attention.

Le charme d'Emmanuel Carrère tient à plusieurs choses. Une constatation, déjà : hormis son milieu plutôt littéraire, peu ou prou dans une vingtaine d'années nos vies à tous devraient être assez proches de la sienne actuellement. Sur un strict plan littéraire, Carrère est un conteur. Avant tout, dans chacun de ses livres il vous raconte une histoire. Pas de chichi dans son écriture : elle n'est pas affutée comme celle de Simenon ou d'Echenoz ; Carrère n'est pas un styliste comme Dantzig ou Barnes ; non, tout est simple et franc. Son parler est familier (Les mots bite et chatte reviennent souvent sous sa plume...mais pas seulement) mais pourtant il n'est jamais vulgaire. Sans sophistication particulière, les choses sont dites telles qu'elles sont. Le tour de force de ses romans de la deuxième période, c'est qu'en même temps que court la narration, Carrère nous raconte sa vie qui s'imbrique naturellement dans le récit sans que ça paraisse ennuyeux (alors qu'elle n'a en elle-même aucun intérêt). Cela fait écho à ce qui advient aux personnages de ses livres, et renvoie à nos propres vies. Tous les doutes de cet être humain pas très sympa mais avec qui on se découvre une proximité au détour d'une pensée, d'un acte anodin, répondent à l'histoire qu'il raconte. Carrère est l'un des grands auteurs français de sa génération.

samedi 10 mars 2012

Fernando Pessoa : personne et tout le monde à la fois

Fernando Pessoa (1888—1935) relève du genre poète à malle. Saint-John Perse avait la sienne, où il laissait ses manuscrits non destinés à une tentative de publication (et ils y restèrent) ; Emily Dickinson aussi, entassait ses quatrains dans une malle, qu'on a trouvée à sa mort pour en publier toutes les feuilles. Pessoa, lui, était à sa mort un quasi-inconnu. Il a laissé toute sa production ou presque dans une grosse malle. Résultat des courses : aujourd'hui, le contenu de la malle, que l'on a commencé d'éplucher en détail en 1968 seulement, n'est pas encore fini de publier au Portugal. Il faut dire qu'il ne comprend par moins... de 27 543 textes !

Pessoa est l'un des géants de la littérature mondiale, l'égal de Proust ou de Kafka pour citer des auteurs comparables. L'immense majorité de son œuvre est constituée de poésie. Ce dont on a peu à peu pris conscience, tandis que l'étude de son legs progressait (même si quelques lecteurs portugais dès les années 1920 à 1940 ont pu commencer d'en prendre la mesure), c'est que Pessoa n'était pas un mais de multiples écrivains tout à la fois. Pessoa s'est donné, tôt, des hétéronymes, par opposition à Pessoa lui-même qui est le poète orthonyme. Un hétéronyme ? c'est Pessoa qui écrivait, mais en tant qu'un autre écrivain, lui donnant une vie, une biographie et un style d'écriture propres. On dénombre environ 80 hétéronymes dans l’œuvre de Pessoa, qui côtoient le poète orthonyme et le complémentent en présentant, éclairant autant de facettes différentes de cet écrivain protéiforme. Les hétéronymes ont souvent correspondu à des périodes de sa vie ou à ses états d'esprit. Une telle schizophrénie démultipliée est fabuleuse : comment peut-on se diversifier, se répandre en autant de personnalités et d'écritures aussi diverses ? Parce que Pessoa parvient à caractériser pleinement l'écriture de chaque hétéronyme, à leur donner même une évolution littéraire, et cela force l'admiration. Il n'est déjà pas facile d'écrire en tant que soi-même et d'essayer trouver une constance dans sa propre prose...

Parmi tous les hétéronymes, certains ont plus écrit que d'autres. Les plus connus sont Alexander Search (hétéronyme anglais ; Pessoa parlait l'anglais couramment), Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos.

Caeiro est un poète mystique, qui veut faire table rase de toute poésie précédente. Son œuvre veut se rapprocher le plus possible des choses de la nature telles qu'elles sont, sans aucune intervention qui viserait à lui apporter un sens. Les poèmes de Caeiro sont par conséquent très épurés, débarrassés de toutes les scories, références ou symboles qui pourraient être attachés aux choses qu'elles évoquent.

Reis est un poète hédoniste, jouisseur, adepte du carpe diem. Son maître est Caeiro. Il a écrit de très nombreuses odes regroupées en recueil ou éparses, qui adoptent parfois un style galant (comme certains écrivains légers de la période des Lumières). C'est parfois assez drôle, mais c'est certainement involontaire.

Campos est le poète voyageur, viveur par excellence, qui veut embrasser le monde entier dans la force de sa prose. Il a tout vécu, il est allé partout, il est ouvert au monde, à sa diversité ; il ne veut connaître que l'universel. Campos est le plus connu des hétéronymes de Pessoa, et il apparaît comme une version hypertrophiée de Pessoa lui-même, exaltant ses envies, ses peurs, ses amours, ses doutes. Les grandes odes d'Alvaro de Campos sont, toutes littératures confondues, parmi les textes les plus bouleversants que je connaisse. L'Ode maritime, notamment, est un texte d'une grandeur, d'une puissance évocatrice écrasantes, qui balaient tout sur leur passage. Un homme, Campos, y raconte ses voyages, qui sont tout autant réels que fantasmés. Ce sont tour à tour voyages au long cours, tourments intérieurs, cris d'amour et d'effroi devant le monde et les hommes, soleil couchant et îles lointaines paisibles. On ne ressort pas indemne de la lecture de ces quelque trente pages, dont même un non-lusophone (comme moi) peut goûter de lire le texte d'origine et d'imaginer ses sonorités douces et chantantes. Comme Campos, quand il se souvient et s'invente ces lointains perdus ou rêvés.

mercredi 15 février 2012

Un essai sur la photographie

J'avais connaissance de l'existence d'un écrit de Roland Barthes sur la photographie, sans l'avoir jamais lu jusqu'à il y a peu. Mathieu Lindon l'évoque dans Ce qu'aimer veut dire, Hervé Guibert dans plusieurs de ses livres sans que je sache dire lesquels. C'est La Chambre claire, sous titré Note sur la photographie.

De Barthes, on me dit que son opus magnum, Mythologies, est excellent mais il attend toujours sur ma pile ; j'avais lu Le Degré zéro de l'écriture étant étudiant, un essai de sémiologie pas facile, et plus que le caractère ardu de l'écriture je n'avais pas franchement été conquis par le contenu. Dix ans plus tard, je regrette de m'en être séparé, j'ai dû le lire un peu vite (et qu'en avais-je compris alors ?) et je le reprendrais bien à la lumière d'autres lectures. Mais, revenons à nos moutons : un ami m'a offert cette Chambre claire (sans qu'il sache peut-être à quel point ça me faisait plaisir), aussitôt lue.

Note sur la photographie, au singulier : ce sous-titre correspond particulièrement bien au texte. C'est une réflexion, une pensée certes construite et développée, mais sous la forme d'un petit mémoire, un truc sans prétention, pas trop long. Barthes se demande la spécificité de la photographie par rapport aux autres arts ; au-delà, en convoquant quelques concepts de phénoménologie, il en fait un objet de conscience afin de pouvoir en dénicher le sens. On chemine avec lui, on s'agace en passant des quelques expressions latines inutiles ou du jargon phénoménologique pour le jargon qui émaillent le livre, et qui pourraient être reformulés. (Cela contribue certainement au fait qu'un Charles Dantzig trouve que Barthes écrit comme un pied...) L'acuité de l'argumentation, la justesse des remarques prime ces quelques détails : je recommande à tout amateur de photo ces quelques pages lumineuses.

lundi 13 février 2012

Dominique Fernandez est décevant

Transsibérien, de Dominique Fernandez, illustré par quelques photos de Ferrante Ferranti, est un récit de voyage. En 2010, à l'occasion de l'année de la Russie en France, une vingtaine d'écrivains, photographes, journalistes étaient invités à faire le voyage de Moscou à Vladivostok. Fernandez en a ramené ce court opus.

Fernandez nous conte sa Russie, celle de la musique, de la littérature russe beaucoup, mais aussi de la vie dans les villes du pays traversées par le transsibérien (ou ce qu'il a pu en voir). Le trajet était ponctué de visites, rencontres, débats et autres tables rondes.

Après que je l'ai refermé, ce livre me laisse un goût finalement déplaisant. Quelques pages enchanteresses (sur la taïga, sur Andreï Makine par exemple) sont mêlées à d'autres bien moins réjouissantes, particulièrement venant de quelqu'un comme Dominique Fernandez. Né en 1929, ouvertement homosexuel et militant (au moment du vote du PACS notamment), grand lecteur, grand connaisseur de l'Italie et du baroque, il n'a rien à prouver. Il laisse juste parler son cœur. Ça le gonfle d'aller voir un barrage sur l'Ienisseï, quel intérêt ? alors que la visite n'inclut pas d'aller voir la petite école de musique du coin, supposément bien plus intéressante. Va pour l'école de musique. Ce musée de la science, il n'ira pas le voir non plus, lui préférant la visite d'un théâtre. C'est vrai, qu'a-t-on à faire de la science soviétique ? En revanche, il fait de bonne grâce le tour des maisons constructivistes d'Ekaterinbourg, l'architecture blockhaus léninienne primant probablement sur l'ingénierie stalinienne. De la même manière, ses covoyageurs sont bien bêtes de ne pas aller voir un opéra quand l'occasion se présente ; c'est vrai, la musique est tellement consubstantielle à l'âme russe, quel déni de culture ! Ils auront simplement préféré une ballade en ville, imaginez, ils auront même pu boire un coup dans un bistro local quitte à échanger trois mots avec l'autochtone. Pourquoi s'abaisser à cela, vraiment ?

A longueur de pages, je trouve triste que quelqu'un que je pensais plutôt ouvert et progressiste d'esprit puisse avoir de telles barrières mentales et établisse de tels jugements préconçus, ce qu'il faut voir, ce dont on se passe, et plus encore qu'il nous dise en termes crus que ceux qui pensent le contraire ne comprennent rien à rien. Qu'un barrage construit à l'époque des grands travaux de Staline vaille a priori moins qu'une école de danse d'un bled paumé, que l'on m'explique.

mardi 20 décembre 2011

Le Guépard

Giuseppe Tomasi di Lampedusa a écrit son seul roman, Le Guépard, à la fin des années 1950. Ce récit assez bref décrit la croisée de deux mondes, celui d’une aristocratie sicilienne en perte de vitesse après les événements qui ont conduit à l’unification de l’Italie, à partir de 1860, et le nouvel état italien. L’auteur puise dans sa famille pour camper des personnages hérauts de leur époque, ancrés dans leur temps, parfois ouverts aux évolutions modernes. On suit tout par l’œil du patriarche, le Prince Salina, qui doit justement s’adapter à des mœurs qui ne sont plus celles de son passé et qu’il a connues, même si cela ne l’empêche pas de déplorer le tour que prend la fin de son siècle. 

Un récit proche me revenait constamment en mémoire, à la lecture de ce Guépard : La Marche de Radetsky, de Joseph Roth. Ou le déclin de la famille von Trotta, conjoint à celui de l’Autriche, du XIXe siècle à la première guerre mondiale. Perspectives similaires, souffle épique, personnages plus grands que leur temps et qui essaient de s’y adapter ou refusent cette adaptation, emportés et finalement balayés par la tempête de l’histoire qui enterrera leur nom et leur trace.

J’ai lu le Guépard avec grand plaisir, mais je trouve que Lampedusa est loin de parvenir aussi bien que Roth à décrire l’effet des bouleversements de l’histoire à l’échelle d’une famille aristocratique. Roth décrit des scènes apocalyptiques entre le père et le fils von Trotta, on a l’impression qu’il a intériorisé le drame du changement dans ses personnages au point qu’ils sont l’histoire. Roth aurait raconté l’histoire de l’empereur François Joseph soi-même qu’il aurait eu les mêmes accents, qu'il aurait laissé venir les mêmes scènes grandioses sous sa plume. Chez Lampedusa l’histoire est certes vécue, subie, observée, commentée ; chez Roth elle est le paysage dont les personnages et ce qui leur arrive sont tout : arbres enracinés dans la terre, collines, oiseaux, montagnes au fond du cadre, vent dans les feuilles mortes et boue torrentielle des ruisseaux en crue. Il y a plus de distance chez Lampedusa, plus de demi-teinte. C'est probablement justement l'effet qu'il voulait obtenir ; le contre-coup est que je me suis senti parfois un peu laissé sur le carreau. Il faut que je voie le film, qui apportera un éclairage sur le livre, la vision d'un cinéaste d'une œuvre littéraire en étant a minima un commentaire à connaître. Je vais me relire Kaputt, tiens, j'en serai quitte pour nettement moins de demi-teinte.

jeudi 8 décembre 2011

Le Renard et les raisins

Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
     Des Raisins mûrs apparemment,
     Et couverts d'une peau vermeille.
Le galand en eût fait volontiers un repas ;
     Mais comme il n'y pouvait point atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
     Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de La Fontaine, Fables, livre III, XI

 

La Fontaine est un écrivain d'une subtilité remarquable. Nous l'allons montrer tout à l'heure par le biais cette fable, une de mes préférées : elle en est l'éclatant exemple.

En quelques vers, on nous fait goûter la fierté ou la ruse, on ne sait trop, de maître Renard qui joue les flegmatiques devant de beaux fruits. Trop beaux pour lui, à ce qu'il semble, ces Raisins mûrs, pourtant tellement bien mis en avant, accentués par ce décalage du premier octosyllabe (vers 3). Le renard se défend de s'abaisser au rôle de valet, ainsi que le veut le sens d'origine de goujat, à qui serait réservé le mets de second rang correspondant à sa classe : il délaisse la vigne d'une geste dédaigneuse et superbe de seigneur. Grand seigneur ? pas si sûr. En Gascon : en vantard, avec aisance peut-être. En Normand ? P'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non : il hésite... Il est affamé tout de même ; mais les divins raisins sont haut, il les voit mal (apparemment), c'est que l'éclat du soleil doit les rendre éblouissants (une peau vermeille) ou simplement que la distance permet en toute fantaisie de les idéaliser, de les imaginer comme on les voudrait.

Et ce galand plein de sentiment, il est transi dès le début de la deuxième partie, ces quatre derniers verts, dès ce eût plein de doute qui est tout ce que peut faire dire l'emploi du subjonctif. Le volontiers renforce l'effet, laissant croire à la volonté de l'animal. Il y a de l'amour dans cette fringale, je disais affamé mais le presque la tempère. A-t-on jamais vu oxymore aussi bien adouci ? Comme le galand d'ailleurs, qui n'est pas un assoiffé de passion, mais un être de raison, d'équilibre : il est bien comme l'honnête homme de l'époque, il reste modéré et campe dans un juste milieu. Son estomac crie famine certes, mais il arrive à en étouffer les cris puisqu'il ne persiste pas. Quand l'équilibre s'obtient par la force d'un grand écart...

Cette courte fable est saupoudrée de ce qui permet l’ambiguïté, à quasiment tous les vers : Certains / d'autres et Gascon / Normands vers 1, presque vers 2, apparemment vers 3, eût et volontiers vers 5... adjectifs, noms, adverbes, verbes : toutes les natures de mots sont convoquées. Le Mais d'opposition concessive qui se détache au début du vers 6 prépare la chute, et le dit-il, au vers suivant, ce passage au discours indirect libre, annonce qu'on n'est déjà plus dans le récit mais dans la liberté d'affabulation de l'animal finaud. La Fontaine ne met pas de guillemets, notez. On se place entre l'invention et la mauvaise foi, car les fruits ne peuvent pas être en même temps vermeils et verts. Dès lors, tout est possible ; l'auteur ne se prive pas de surenchérir et se fait complice du renard, mieux, il se fait renard à son tour : Fit-il, miroir parfait du dit-il et tout aussi équivoque puisqu'il laisse la question sans réponse. Que le lecteur en fasse ce qu'il veut.

Drame miniature en deux temps, donc. Première partie, premiers quatre vers, on plante le décor : le héros, son état, l'objet du délit. Deuxième temps, derniers quatre vers, on précise les doutes instillés, on conclut à deux voix. Et ces quatre octosyllabes qui cassent la platitude des alexandrins : ils sont la vraie ponctuation, la respiration du poème. Ils introduisent les fruits, centre de l'attention, apportent une explication (Mais...) puis un commentaire (Fit-il...). Si on devait résumer ce court texte, on ne garderait que les octosyllabes, ce sont eux qui comptent : on convoite des raisins situés trop hauts qui semblent beaux, on s'en détourne et c'est bien ainsi. Essayez avec les alexandrins, on n'y parvient pas !

La Fontaine est parmi les plus grands du grand siècle.

mardi 22 novembre 2011

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Heine aussi a rimé le Rhin, Apollinaire la Seine ; Du Bellay son "Loire gaulois" ; Hugo, tellement de fleuves que j'en oublierais sûrement, à vouloir m'en souvenir ou les rechercher. Parler cours d'eau serait l'apanage des poètes ?

Danube, de Claudio Magris : rien qu'au titre, on entrevoit la Bavière, les cafés de Vienne, les rhapsodies hongroises de Liszt...C'est à un voyage multiple que l'on nous convie. Bien calé au fond d'un fauteuil ou au bar au bout d'une aérogare, c'est parti ! Magris est ce genre de personnage culturel central, comme Umberto Eco, Jorge Semprun ou George Steiner. Je ne veux pas le dire "intellectuel" parce que l'épithète est trop connotée, avec un vernis français, et qu'un intellectuel à la française me parait ne pas avoir la même envergure. Qui, en France, possède à la fois une aura médiatique importante, est reconnu comme un grand homme ou une autorité dans son domaine, parle plusieurs langues (pour Magris l'italien, le frioulan, l'allemand, le français, l'anglais, d'autres peut-être...), est très ouvert à d'autres civilisations, à l'histoire, a eu un engagement politique, et surtout possède, comme un supplément d'âme, une culture scientifique ? On a beau chercher, on sèche lamentablement...mais on s'égare, aussi.

De la source (des sources) à la mer Noire, Magris nous emmène avec des amis à lui le long du fleuve et nous balade un peu à droite et à gauche. Il nous raconte son parcours. Il s'arrête où bon lui semble ou passe très vite au gré de sa fantaisie, tour à tour grave, joyeux, grivois, anecdotique ou philosophique. Sa rêverie le mène souvent dans les limbes de ses plaisirs artistiques, architecturaux et surtout littéraires, de détails historiques en précisions hydrographiques ; il arrive aussi qu'elle soit bassement terre à terre. On se plante devant une porte, un escalier. On cherche la source jusque dans les maisons où elle est censée jaillir ; on essaie d'entrer dans l'immeuble à l'emplacement d'une des maisons où a vécu Beethoven, mais la concierge vous jette sans ménagement. On s'assoit dans de nombreux cafés (Magris a écrit son livre dans un café). On passe par les camps de concentration de Mauthausen et Maïdanek, car l'auteur se devait de mettre du noir dans son rose (comme le dirait joliment Charles Dantzig) et que c'est notre histoire récente à nous, européens.

Je suis ébloui. Le récit est renversant d'érudition, et pourtant jamais lourd parce que ramené toujours au quotidien des pérégrinations touristiques. Il faut dire aussi que son découpage en tant de petits chapitres, vignettes parfois de quelques lignes, y aide. Le tourisme est d'une hauteur de vue superlative, la digression élevée au rang de genre littéraire. Dans ce livre-monde, celui de la Mitteleuropa de cœur de l'auteur, on est bercé, on s'évade avec tous ces paysages mentaux. On voudrait même marcher dans les pas de l'auteur à la façon de certains guides qui proposaient de refaire le parcours du héros du Da Vinci Code, à Paris.

Au sortir de toutes les stations de Magris, après la traversée de siècles et de pays divers, à la poursuite d'ingénieurs compulsifs, dans le drame de Mayerling ou simplement avec à l'esprit ces jolies aquarelles des reflets du Danube le matin, on a vu mille choses sans avoir été écrasé par la densité qu'ont certains chefs-d’œuvre imposants. Celui-là plonge dans des abîmes de pensées et de situations qui élèvent, qui font sortir le lecteur de chez lui comme de ses habitudes. C'est bien ce que l'on peut demander à ce guide : toutes ces bribes d'évasion inutiles. Mais elles enchantent tant...

mercredi 12 octobre 2011

Le regret des éléphants

Au bon vieux temps des colonies, dans l'Inde britannique, les militaires paradaient, les éléphants défilaient.

It was then the custom for the elephants to salute as they marched past by raising their trunks, and this they all did with examplary precision. Later on the custom was abolished because vulgar people tittered and the dignity of the elephants or their mahouts was wounded. Later on still, the elephants themselves were abolished, and we now have clattering tractors drawing far larger and more destructive guns. Thus civilization advances. But I mourn the elephants and their salutations.

Winston Churchill, My Early Life

jeudi 6 octobre 2011

L'enfance d'un chef

Après avoir parcouru les contrées hostiles de l'arithmétique et passé les détroits polynomiaux...

We turned aside, not indeed to the uplands of the Delectable Mountains, but into a strange corridor of things like anagrams and acrostics called Sines, Cosines and Tangents. Apparently they were very important, especially when multiplied by each other, or by themselves! They had also this merit—you could learn many of their evolutions off by heart. There was a question in my third and last Examination about these Cosines and Tangents in a highly square-rooted condition which must have been decisive upon the whole of my after life. (...)

I have never met any of these creatures since.

My Early Life, Winston Chirchill

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