vendredi 4 décembre 2015

Le musée gallo-romain de Lyon

Un autre musée, une autre architecture.

Situé sur la colline de Fourvière, en grande partie enterré près des théâtres antiques, se trouve le musée de la civilisation gallo-romaine de Lyon. Le prétexte de notre visite d’il y a quelques semaines était une exposition temporaire consacrée à l’architecte du musée Bernard Zehrfuss (1911-1996), pour les 40 ans de l’ouverture du musée.

Les collections principales m’ont agréablement surpris. Les pièces exposées sont variées : vaisselle, bijoux, statues, morceaux d’habitations ou de monuments, mosaïques. Les mosaïques sont magnifiques ; l’ensemble est bien conservé et bien présenté. Un collègue m’avait parlé de la relative pauvreté des collections, je ne suis vraiment pas d’accord. Il y en a pour tous les goûts et en quantité raisonnable. Petite blague récurrente (involontaire), sympathique : sur les cartels, la provenance des objets dans Lyon est systématiquement indiquée. Litanie de noms de rues qui rappelle qu’un chantier au centre de Lyon a de fortes chances d’être ralenti par des fouilles archéologiques.

L’exposition temporaire est intéressante, très bien illustrée. Sont présentés beaucoup de photos de constructions en chantier, quelques maquettes, des plans, des vidéos d’archive… c’est une jolie petite rétrospective pour un architecte qui a dû être célèbre dans ses années de création (1945-1975) mais qui est moins connu aujourd’hui que d’autres grands noms. Pourtant, avec l’aide de brillants ingénieurs, il a signé des ouvrages importants dont le présent musée : le siège de Sandoz, maintenant Novartis, à Rueil-Malmaison (avec Jean Prouvé pour la conception du mur rideau), le CNIT à la Défense (avec Nicolas Esquillan pour l’éblouissante conception de la structure), le siège de l’UNESCO à Paris (avec Pier Luigi Nervi et Jean Prouvé à nouveau)… 

La pièce maîtresse de la visite est bien le bâtiment lui-même. Intégré à la colline, l’ouvrage ne dénature pas le cadre des ruines des théâtres antiques. Quand on se trouve dans le grand théâtre, on voit peu du musée. Une forme longiligne en haut de la colline, deux grandes fenêtres en guise de puits de lumière, et c’est tout. L’intérieur vaste, mi-caverne mi-cathédrale, est libéré par de puissants arcs-boutants qu’on voit une fois entré. Ils sont tous différents, supportent les niveaux successifs du musée et la poussée de la colline sur laquelle le bâtiment s’appuie. Bernard Zehrfuss s’est inspiré du musée Guggenheim de New York de Frank Lloyd Wright : il n’y a pas réellement de niveaux, c’est une unique large rampe qui dessert l’intérieur. Partant de l’entrée, au sommet de la colline, elle se déroule jusqu’à son pied, tagliatelle déployée en hélice aplatie. Une fois en bas, soit on remonte la rampe et on repasse devant les œuvres qu’on a préférées, soit on prend l’ascenseur. L’ensemble est sobre, élégant, en même temps que les lignes de forces de la structure sont mises en valeur pour le plaisir visuel du visiteur. Quelques éléments notables qui ponctuent le musée participent à sa beauté architecturale : l’escalier en forme de marguerite à l’entrée, le garde-corps le long de la rampe de descente, les plafonds alvéolés.

Bernard Zehrfuss, après l’achèvement du musée en 1975, n’a plus fait d’ouvrage marquant. Il a concouru pour le musée de la préhistoire des Eyzies en 1986, a proposé un principe très similaire au musée de Lyon, n’a pas été retenu. Sic transit gloria architecti.

lundi 10 août 2015

Le musée des Confluences

Hier après-midi, nous sommes allés faire un tour au musée des Confluences.

On attendait le moment propice, on a choisi un dimanche d’août, plusieurs mois après l’ouverture, en tout début d’après-midi pour éviter les grandes foules (qu’on a eues quand même).

Commençons par le dehors. Que l’on aime ou conteste la forme du bâtiment, ses parements, son aspect extérieur général, force est de constater que si l’on arrive de Lyon par l’autoroute, ce navire ou gros cumulus en impose. L’un des objectifs du musée des Confluences, qui était de marquer l’entrée de Lyon par un symbole architectural fort est indéniablement atteint.

Voyons d’un peu plus près. Les abords du musée sont assez réussis. Les pelouses côté Rhône n’ont pas encore toutes poussé, mais au sud au confluent proprement dit l’aménagement est plutôt joli : bancs et espaces verts vus de dessus depuis le musée constituent un espace accueillant et bien pensé. On ne peut pas vraiment en dire autant de l’extérieur du bâtiment, lorsqu’on est le nez dessus. Les plaques grises du parement comme les vitres de l’espace d’accueil semblent déjà sales et vieillies. Aucune ligne du bâtiment ne frappe vraiment l’œil par son élégance ou sa logique dans la conception d’ensemble de l’ouvrage. Le grand escalier d’entrée, en béton brut, présente de grosses fissures qui semblent provenir de la pose de ses dalles ; c’est dommage, cela donne l’impression que l’escalier a déjà dix ans.

Entrons. Durant les quelques minutes de patience nécessaires à l’obtention de notre ticket d’entrée, le regard vagabonde. Un premier constat : l’espace vitré où l’on se trouve est en soi monumental, et pourtant il est encombré d’un tas d’éléments (escaliers, blocs comprenant les espaces d’exposition aux niveaux supérieurs, escalators, rampe panoramique) qui disposés de façon alambiquée dans le volume en rompent la grandeur naturelle. La surface au sol est elle aussi étonnante : la file d’attente aux caisses est en plein milieu, la boutique du musée est dans un coin à droite assez loin (on ne veut visiblement pas forcer le visiteur à repartir avec quelque chose ?), quelques sièges près des vitres sont disposés tout autour de ce rez-de-chaussée. Le reste de la surface (la moitié ?) est inutilisé, ou inutilisable. Cette drôle d’organisation de l’espace, au sol comme en volume, laisse un sentiment de confusion. J’allais oublier : on retrouve de grosses fissures au sol un peu partout, comme sur l’escalier extérieur.

Les expositions sont aux niveaux 1 et 2 ; montons. La structure métallique intérieure n’est pas visible directement, mais on la devine sous des parements gris métallisé. Je n’avais pas remarqué d’en bas, les façades extérieures sont constituées de vitres toutes différentes, certaines minuscules et un peu tarabiscotées, à l’image de la structure intérieure. L’entretien ne sera pas de tout repos. Au premier niveau, les expositions temporaires ; au second les collections permanentes. Les espaces sont sensiblement identiques, les salles sans grande originalité. Qu’une telle structure dégingandée abrite des salles aussi banales laisse un peu rêveur. Les collections permanentes sont belles, les salles peut-être un peu trop sombres pour bien les admirer. En revanche, la juxtaposition de collections très disparates, dans les quatre salles d’exposition, pâtit d’un manque cruel de pédagogie et de cohérence. Un exemple : un petit accélérateur de particules des années 1930 voisine avec une belle collection de vases décorés de frises, eux-mêmes proches d’un superbe manteau de dignitaire chinois brodé d’or et de bleu. Le parti pris est surprenant, que la lecture des différents cartels n’explique pas. L’impression d’avoir sous les yeux un ensemble d’objets de bric et de broc sans lien apparent domine.

C’est la Terre depuis son origine et l’humanité dans son histoire que le musée des Confluences interroge.

Quelle belle ambition pour ce musée, tout à la fois musée de l’homme, musée d’histoire naturelle, musée des sciences et techniques. Les collections sont en nombre un peu faible pour réaliser le projet annoncé, l’ambition dépasse ce qui est montré et la manière dont cela est montré.

Après un crochet par le quatrième étage et les belvédères d’où l’on admire Lyon, situés sur le toit du musée, on redescend perplexe avec de nombreuses questions en tête. Pourquoi une structure extérieure aussi monumentale quand les espaces d’exposition sont somme toute d’une surface modeste, communs, et sans lien apparent avec ladite structure ? (A l’opposé exact de deux musées récents, le musée du quai Branly et le musée du Louvre Lens, où la forme extérieure du musée conditionne l’organisation harmonieuse de l’espace intérieur.) Pourquoi une forme extérieure si tordue, dont aucune ligne ne réjouit, qui semble maltraiter les matériaux sans raison valable (une justification architecturale, muséographique, que sais-je) ? Cela me semble bien loin de l’architecture, qui veut concevoir des espaces et agencer des volumes de façon organisée ; aux antipodes de l’art de l’ingénieur, de son devoir d’optimisation et d’esthétique dans la recherche de l’adéquation entre la conception, l’économie d’ensemble du projet, la rationalité dans l’emploi des matières premières et évidemment la fonction de l’ouvrage.

Rien n’empêche aussi de faire simple ou beau.

samedi 1 août 2015

La guêpe

Il regarde un instant la pluie derrière la vitre. Il retourne s’asseoir et interrompt son voisin dans sa lecture par des mots anodins. Il se relève et va à la fenêtre. Il fait le tour de la table. Il chantonne en dépit de la musique. Il regarde par-dessus l’épaule de celui qui dessine. Il se rassoit. Il tapote sur la table. Il se relève. Il va à la fenêtre. Il insulte la pluie. Il fait le tour de la table. Il va à la fenêtre. Il pose son front contre la vitre.

Il tourne, frustré et impuissant, comme la guêpe qu’on avait enfermée, la veille, sous un verre — et qu’il avait libérée.

vendredi 24 juillet 2015

Lunéville

Il est midi passé et le château brille comme un lingot. Lunéville : le Versailles lorrain où le roi Stanislas de Pologne tenait cour. C’était il y a bien longtemps : il est midi passé et le château est fermé. Revenir après quatorze heures. Alors on cherche l’ombre dans les jardins, magnifiques jardins à la française, avec des pièces d’eau et des fontaines tourbillonnantes, mi-versaillaises, mi-lorraines. Stanislas y avait fait construire des folies qui faisaient l’admiration de toutes les cours d’Europe. C’était il y a bien longtemps : les folies ont disparu, ne restent que deux colonnes sous un marronnier.

On va voir l’église Saint-Jacques dont la silhouette baroque attire l’œil de loin. Il est midi passé : le Seigneur casse la croûte, sa maison est fermée. Revenir à quatorze heures. Alors on visite la ville, déserte ; on passe devant les vitrines de ces magasins qui n’existent plus que dans les villes moyennes de province : une modiste qui n’habille que les femmes, un coiffeur qui propose des coupes sans shampooing, une mercerie peut-être. Il est midi passé, les boutiques sont fermées.

On passe quelques places écrasées de soleil. On serait en Provence, il y aurait des cigales et des vieux anisés qui joueraient à la pétanque. À Thionville, même, où nous étions la veille, les places étaient couvertes de terrasses. Un monsieur momifié et barbu y prenait un demi avec son fils et un gros moustachu confit dans l’alcool ; il menaçait régulièrement le gamin très sage — Tchieu ! tiens-toi bien ou t’en prends une. T’la vois, ma main ? — et impatientait son copain — Bois-la don’, qu’on en r’prenne une, j’ai soif.

Mais on est à Lunéville : pas de cigale, pas de vieux, un bistrot de loin en loin. On en choisit un, pas trop miteux, pour attendre quatorze heures, l’église et le château.

Une camionnette déboule, se gare sur le trottoir, percute un siège de la terrasse, heureusement inoccupé. Le chauffeur en descend et file dans le bar, en ressort peu après, démarre aussitôt. Le patron s’amuse que l’employé municipal ait couru aux toilettes sans rien consommer ; un habitué lui suggère de se plaindre à la mairie, oh, non, c’est Roger, il reviendra à la fin de sa tournée.  En guise de cigales, des guêpes tournent autour des verres.

Quatorze heures approchent, on repart vers l’église qui, justement, nous appelle d’une volée de cloches. À mesure qu’on approche, les coups lourds du bourdon nous font douter : ne serait-ce pas un glas ? Sur le parvis, les robes noires, les costumes gris, le corbillard le confirment. Il est quatorze heures, mais nous ne verrons jamais l’église. Le château, alors ? Il a brulé il y a une douzaine d’années, on n’en visite que quelques salles restaurées, les cuisines, un escalier.

Il est quatorze heures passées et le temps tourne à l’orage. Les commerçants retournent à leurs affaires, sans se presser : la modiste, le coiffeur, peut-être une mercière. Nous quittons Lunéville.

jeudi 23 juillet 2015

Langres

Ayant bien soupesé la masse d’a priori qui écrase la petite cité, nous en fîmes fi : hier, nous étions à Langres.

Langres est une ville d’à peine 8000 habitants, sous-préfecture (on n’a même pas vu le bâtiment), où l’on comprend immédiatement pourquoi il fait froid. Alors qu’il faisait une chaleur caniculaire dans la vallée, une fois monté sur l’éperon où se situe la ville on ne frôlait plus que les vingt-trois degrés. Beaucoup de vent. Ceci posé, et le fait que la Seine prend supposément sa source en son plateau (alors que ça doit être au bas mot à plus de 60 kilomètres à vol d’oiseau), nous pouvons entrer dans le vif du sujet : Langres est magnifique.

J’entends : comparée à Avalon, à Vesoul, à Châteauroux ! Ne demandez pas à une petite sous-préfecture française d’avoir les agréments d’une ville grandiose comme Munich, où nous étions quelques jours auparavant.

Langres est toute pimpante enrobée dans la pierre de taille, avec sa pléthore de maisons et bâtiments du dix-septième, sa cathédrale et son orgue du même ou du suivant, et ses remparts de plusieurs kilomètres qui ceignent la ville haute. On en a fait le tour, c’est assez rigolo : tous les 100 mètres ou presque, vous tombez sur un panneau vous racontant l’histoire de la tour fortifiée que vous avez sous les yeux. La tour a parfois été rasée, il n’en reste que le contour, mais il est monument historique tout de même. D’ailleurs, combien y en a-t-il, de monuments historiques à Langres, 20, 30 ? L’architecture y est reine, la moindre maison semble du style le plus austère et le plus pur, celui des hôtels particuliers du Marais à Paris. L’essentiel date d’entre 1600 et 1650, avec un peu de médiéval, là une cour renaissance, ici une horreur 1996 qui a échappé à l’architecte des bâtiments de France (il devait être à Chaumont-sur-Marne pour une expertise lors de la pose du toit de verre hideux).

Diderot, l’enfant du pays, est présent un peu partout. Oh, on l’a assez vu alors je n’en parlerai pas. La gare dans la vallée était jusqu’en 1971 reliée à la ville haute par un train à crémaillère du plus bel effet, avec son viaduc à soi seul. Trop cher, mon fils ! alors l’exploitation en a été arrêtée. Comme un lointain souvenir de ce qui était en 1887 le premier train à crémaillère de France, la ville a fait installer un drôle d’engin, mi-ascenceur mi-train à câble, qui mène d’un parking sous les remparts jusqu’au chemin de ronde. La chose brinqueballe un peu, on n’est pas rassuré une fois dedans, mais Fabrice et moi l’avons emprunté pour descendre. On se bidonnait comme des imbéciles dans ce petit véhicule où l’on ne tenait probablement pas à plus de quatre personnes, mais qui devait bien grimper ses 50 mètres de dénivelé en ballotant de droite et de gauche sur tout le trajet. Que voulez-vous, il faut savoir rendre hommage aux beaux ouvrages de l’esprit humain.

mardi 7 juillet 2015

Bestiaire : le tanka du lézard

Cinquante degrés
Longtemps le lézard rôtit
Clin d’œil de plaisir
La nuit l’homme liquide
Fond — n’est pas lézard qui veut

dimanche 31 mai 2015

Hier, je suis passé à la Dent du Chat

Enfin, 200 mètres au-dessus.

Lire la suite...

mardi 12 mai 2015

Deux écrivains journalistes

Après Mon tour du Monde d’Eric Fottorino il y a quelques années, je viens de finir de lire Jours de Libération de Mathieu Lindon. Deux écrivains journalistes racontent leur quotidien, et très différemment.

Le Fottorino a un côté balzacien. Entré comme simple journaliste au Monde en 1986, Eric Fottorino en gravit tous les échelons en vingt ans : grand reporter, rédacteur en chef puis directeur du journal, avant de se faire évincer lors du rachat de 2010. L’ascension, puis la chute. Le récit d’Eric Fottorino est prenant, on entre dans le tourbillon de ses aventures au journal en partageant ses expériences, ses succès, ses revers : on apprend comment il en a découvert le fonctionnement, ce qu’il a fait à ses différents postes, les années difficiles du point de vue des ventes et des attaques subies par le journal qu’il a vécues, et ce qu’il a finalement voulu faire du journal Le Monde (et qui en reste beaucoup aujourd’hui, cinq ans après son départ).

Le Lindon, rien à voir. Mathieu Lindon est depuis plus de trente ans journaliste littéraire à Libération, et son livre essaie de capter l’état d’esprit qui y règne fin 2014 - début 2015, lorsqu’un plan de départ volontaire destiné à faire des économies le voit délaissé de ses principaux amis et collègues journalistes. La phrase de Lindon est plus relâchée, il est dans le ton de la discussion avec son lecteur à qui il fait part de ses interrogations, ses doutes ; de son professionnalisme, de ses stratégies pour constamment faire les tâches qui lui plaisent au journal, aussi. Son livre est autant littérature que celui de Fottorino, mais on est plus dans la description d’une atmosphère et dans le sentimental, la relation d’amour qui le lie à Libération, alors que Fottorino est dans la performance et dans la construction d’une carrière (même si les choses se sont faites apparemment sans une volonté forcenée de parvenir). Le livre de Lindon m’a singulièrement rappelé la période ou ma mère lisait Libération et moi avec, à l’adolescence.

On comprend, à la lecture de Fottorino et Lindon, l’attachement qu’un être peut éprouver envers son journal : les deux auteurs également passionnés ont écrit deux livres passionnants.

lundi 30 mars 2015

Balzac !

Voici comment Balzac présente le personnage M. de Bargeton, modeste nobliau d’Angoulême, dans Illusions perdues. Lucien vient d’arriver chez Mme de Bargeton, qu’il courtise après avoir été introduit dans son salon littéraire, mais il est en avance. Admirez ; un autre auteur aurait simplement écrit que M. De Bargeton était niais, mais Balzac trousse ceci :

Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés par lesquelles l’amant d’une femme mariée achète son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de ce qu’elles peuvent exiger ; mais il ne s’était pas encore trouvé face à face avec M. de Bargeton.

Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre l’inoffensive nullité qui comprend encore et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde, et s’efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu’à l’annonce d’un heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions que lui donnait M. De Bargeton. S’il fallait absolument une approbation directe, il renforcait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur.

Et c’est ainsi que Balzac est grand.

lundi 2 mars 2015

Bestiaire : le lynx et la taupe

Dame Taupette en son terrier
N’avait que terre dessus ses pieds.
Seigneur Lynx, maître en sa forêt d’hiver blanchie,
Préférait aux affres sombres de la nuit,
Aller au grand air, à sa convenance,
Fringuant félin, pérorant à outrance.

Voyez si mes états s’étendent dessus votre antre,
On s’y perdrait, n’étais-je là comme guide. Diantre !
Clame-t-il tout de go à cette malvoyante,
Votre logis au mien ne peut se comparer !

Et, pour longtemps encore, de tels mots se vante.
La taupe qui laissait dire ne s’en laissait conter.
L’hiver forçait. Elle savait bien
Qu’au fond elle ne manquait de rien ;
Et que pour le lynx rien n’était plus certain,
Qu’il aurait à lutter pour son pain quotidien.

En ses grandes étendues,
Les fortes gelées venues,
Messire perdait de sa superbe
Et bien moins haut portait son verbe :
Le gibier venait à manquer,
Le lynx de se désespérer.

L’orgueilleux lynx maigrit et mourut.
La taupe modeste, cachée, survécut.

jeudi 12 février 2015

Soumission

Il faut savoir parfois être moins bête que l’on ne se montre, dépasser ses a priori, les critiques, le tapage médiatique. J’ai donc lu le dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission.

Jusque là, du même auteur, je n’avais lu que La carte et le territoire (dont j’avais dit quelques mots ici), feuilleté Plateforme ou Les particules élémentaires, je ne sais plus lequel des deux, et lu un petit tiers de son recueil de poèmes Configuration du dernier rivage. Disons 1,33 livre, pour être gentil.

La carte et le territoire était artificiel, faux. Ses personnages, qui se voulaient peut-être typiques de notre époque, datés, fabriqués, englués en 2010, et tellement peu crédibles. Des pantins. L’ensemble m’avait paru bien vide. Peut-être que je n’y comprends rien, que c’est justement ce que Houellebecq avait cherché à faire. En tout cas, je trouvais cela aux antipodes de l’idée que je me fais de la littérature.

Configuration du dernier rivage : des vers (enfin, ceux que j’avais lus) plats et mous, indigents, sans la moindre étincelle de subtilité qui démarque les poètes, ceux qui jouent avec la langue, les sons, les rythmes.

Je laissai tout cela dans un coin, essayant de ne pas y penser, et attaquai Soumission.

Dans Soumission, nous sommes en 2022. Un professeur de lettres d’une quarantaine d’années, spécialiste de Huysmans, passe sa vie monotone, sans joie, à baiser quelques étudiantes et à donner de temps à autres un article pour le Journal des dix-neuviémistes. Un parti islamiste vient d’arriver au pouvoir, qui a fait main basse sur l’enseignement. Le professeur perd son poste, mais il pourrait le retrouver s’il se convertissait à l’islam.

Évacuons d’emblée un point : il n’y a rien d’islamophobe dans le roman, au contraire, m’a-t-il semblé. Le président de l’université Sorbonne Paris 3, converti, est le plus heureux des hommes avec ses quatre femmes ; le président Ben Abbes fraîchement élu est présenté comme brillant homme politique, intelligent, etc. En revanche, Soumission est plein de machisme et de mysoginie. Je ne vais pas m’étendre, je serais graveleux. Et puis cela semble être une constante de Houellebecq ; passons.

Mise à part la complaisance de Houellebecq à décrire les scènes de sexe, et mal, ainsi que son abus détestable de l’italique (j’ai compté jusqu’à neuf expressions en italique dans une seule page), son roman est bien écrit. Ce n’est certes pas La bataille, de Patrick Rambaud, mais cela se lit. Les passages sur Huysmans sont les plus intéressants, adroitement mélés au récit. En revanche, l’anticipation qui fonde son roman, c’est-à-dire l’accession au pouvoir d’un parti islamique d’ici sept ans, est donnée comme acquise. Houellebecq ne s’embarrasse d’aucune explication, fût-ce quelques phrases simples, pour dire pourquoi ou comment on en est arrivé là. Il y a les très hauts scores du FN, la chute des partis historiques que sont le PS et l’UMP (surtout l’UMP en fait), d’accord, mais Houellebecq ne s’en sert jamais pour justifier quoi que ce soit. Il se borne à constater. C’est embêtant parce que c’est ce seul fait, l’accession au pouvoir de la Fraternité musulmane, qui sous-tend toute la progression de son intrigue. Du coup, on n’y croit pas du tout.

Son personnage principal parle à la première personne. Il nous raconte sa vie, à le croire profondément chiante dans à peu près tous ses registres. Pourtant, professeur spécialiste de Huysmans, on imaginerait qu’il ait des satisfactions intellectuelles, mais Houellebecq les donne toujours pour transitoires. Par exemple : il prépare l’édition de Huysmans dans La Pléiade, doit en rédiger la préface, mais une fois la tâche achevée, il considère qu’il retombe dans l’ennui et la monotonie de sa petite vie et qu’il ne fera jamais rien de mieux jusqu’à la fin de ses jours. Cette vision foncièrement pessimiste de l’existence est à la longue assez usante. En tout cas, je ne suis pas parvenu à y adhérer. (Tous les professeurs d’université seraient dépressifs, s’emmerderaient à ce point ?)

Ses personnages secondaires sont en carton-pâte. Peu fouillés, sans aucune épaisseur, on n’y croit pas plus qu’au fil directeur du roman. De ce point de vue, Houellebecq est très proche de Marc Levy, mais chez Levy les gens s’aiment et sont heureux. Ici encore, la crédibilité du roman en pâtit fortement. Les personnages secondaires se voudraient des types (l’étudiante qui fréquente le prof, le président d’université arriviste, le collègue professeur concurrent minable), ils ne sont que des marionnettes. Un exemple : Myriam, l’étudiante et amante passagère du narrateur. On ne sait rien d’elle, à part qu’elle a 25 ans, qu’elle porte des jupes courtes, qu’elle suce, et que comme toutes les autres elle finit par abandonner le narrateur parce qu’elle aura rencontré quelqu’un. Un fantôme. Pas de psychologie, pas d’ironie, pas de spécificité, pas de subtilité.

Dans l’ensemble, si Soumission n’est pas si mal écrit par rapport à ce que j’ai pu en dire avant de l’avoir lu, le lecteur s’y ennuie ferme, comme les personnages du roman. Le roman lu, je m’interroge sur la platitude et la vacuité du texte que propose Houellebecq. L’auteur est prix Goncourt, n°1 des ventes en France, en Italie et en Allemagne, il est l’écrivain français actuel le plus connu à l’étranger ? j’en suis bien triste.

mardi 3 février 2015

De la casse

Ils ont perdu le sens commun.

Le directeur des ressources humaines de mon entreprise insiste pour que l’on écrive Directeur des Ressources Humaines, et que l’on parle de la Direction. Le directeur général me fait modifier, dans une lettre, Monsieur le directeur des achats en Monsieur le Directeur des Achats. Et pourquoi pas Monsieur Le Directeur Des Achats, tant qu’on y est ?

Messieurs, relisez votre Bescherelle d’orthographe ou votre manuel de typographie favori.

mardi 27 janvier 2015

Quatre premiers romans

Lire un premier roman fait toujours un effet un peu spécial, celui de l’inédit. La découverte d’un romancier et de son univers qui se dévoilent comme neufs est une expérience agréable : on entrevoit ses thèmes de prédilection, ses marottes, ses tics d’écriture, ce qu’il pourrait devenir littérairement parlant. Les écueils pour le jeune romancier peuvent être nombreux ; j’en vois deux principaux : être pollué par ses lectures, les resservir de façon trop évidente au lecteur, et ne pas parvenir à intégrer finement à son livre la bibliographie qu’il aura pu rassembler autour des thèmes de son roman. (Ces écueils sont aussi ceux du romancier confirmé, mais dans une moindre mesure, car il a plus d’expérience.) Ces dix derniers mois, j’ai lu quatre ouvrages de jeunes gens qui, chacun à leur manière, évitent ces écueils en proposant un premier roman plein de brio.

La vraie vie de Kévin, de Baptiste Rossi (éditions Grasset, 2014). Kévin, un adolescent banal, joue aux jeux vidéos la nuit et s’ennuie au collège le jour. Survient dans sa vie un producteur de télévision qui le repère, et en fait le héros d’une émission de téléréalité. Dans cette émission, le public décide des moindres faits et gestes de la vie quotidienne de Kévin. Le jeu va rapidement prendre des proportions inattendues et tourner mal. Les personnages principaux (Kévin, le producteur, les parents de Kévin) sont caricaturaux pour les besoins de la satyre. Le récit est bien construit, enlevé, drôle : les parodies de statuts Facebook et d’alertes du journal Le Monde, qui ponctuent le récit, sont très bien trouvées. Pas mal pour un jeune auteur de 19 ans !

La synthèse du camphre, d’Arthur Dreyfus (éditions Gallimard, 2010). Arthur Dreyfus mêle deux histoires. La première est celle d’un jeune homme passionné de chimie, amené à entrer dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. La seconde est contemporaine, c’est le récit d’une passion amoureuse naissante entre un jeune français de 15 ans et un américain, qui n’échangent que par mail. On découvre, à mesure que la narration avance, les liens que tisse l’auteur entre les deux histoires. Si la forme est virtuose et la construction du roman subtile, de nombreux passages des mails du second récit sont appuyés, maladroits, très cul-cul la praline. Peut-être à quinze ans l’étais-je autant, sinon plus ? Cela m’a souvent paru peu crédible (je pensais la même chose en lisant bien des passages d’Histoire de ma sexualité, du même auteur), et n’a pas aidé ma lecture.

Évariste, de François-Henri Désérable (éditions Gallimard, 2014). Ce n’était pas un coup d’essai pour François-Henri Désérable : Tu montreras ma tête au peuple, recueil de nouvelles publié il y a quelques années, l’a certainement aidé à écrire ce premier roman. Il y raconte la courte vie du mathématicien Évariste Galois. Galois a vraiment tout du personnage de roman : refoulé au concours d’entrée de l’école Polytechnique en raison de son génie et de son insolence, pétri de convictions dans une période mouvementée de l’histoire de France (1830 : basculement entre la Restauration et la Monarchie de juillet), et finalement défié en duel et abattu à 20 ans. L’auteur écrit dans un style galant, fleuri, qui n’est pas une parodie de la manière dont on écrivait en 1800 en France, mais qui s’en souvient. Tout est vif, tout va vite ; on n’a pas le temps mais il faut suivre, car on est de toute façon emporté dans le flot du récit. Et quel plaisir de lire le français élégant et léger de François-Henri Désérable !

Constellation, d’Adrien Bosc (éditions Stock, 2014). Le livre d’Adrien Bosc a pour thème le vol Paris - New York du 27 octobre 1949, qui s’est écrasé aux Açores avec à son bord entre autres le boxeur Marcel Cerdan et la violoniste Ginette Neveu. L’avion était un Constellation. En une trentaine de courts chapitres, Bosc alterne la description des circonstances du vol et de la catastrophe et revient sur la vie d’une bonne partie des passagers. Que faisaient-ils avant l’accident ? Qu’est-ce qui les a amenés à devoir prendre ce vol fatidique ? Petits et grands destins s’entrecroisent pour se rejoindre quelques heures, qui seront leurs dernières. Adrien Bosc redonne vie à ces inconnus. Il aime aussi les concordances de dates, les coïncidences, les détails qui a priori semblent ne rien avoir en commun mais qui, à y regarder de plus près, peuvent présenter des parentés insoupçonnées. Il en émaille son Constellation, dans lequel il intervient subrepticement en quelques endroits : cela donne à l’histoire un supplément de relief si particulier, qui le démarque du simple récit. La forme est parfaitement maîtrisée ; l’auteur a obtenu le grand prix du roman de l’Académie française pour son roman, prix qui récompense en règle générale un roman écrit dans un très bon français, disons traditionnel : on le constate à la lecture. Le prix est bien mérité.

Évariste est le mieux écrit des quatre : brillant, virevoltant, comme le héros du livre. Je laisserais volontiers La synthèse du camphre de côté : il me paraît nettement en dessous des trois autres.

jeudi 22 janvier 2015

Fin

Je viens de lire la dernière chronique qu’Alexandre Vialatte a écrite pour La Montagne, le journal Clermontois. Je les avais commencées il y a huit ans.

Vous n’imaginez pas mon état de mélancolie.

Vialatte écrivait baroque, il avait un côté Proust, il en rajoutait partout. Il était drôle le plus souvent, très vieux con sur la fin. Il aimait la littérature, ses amis écrivains et artistes, le bon français. Vieux con, mais avec quel style.

Il répétait inlassablement que l’homme attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière ; donnait encore et toujours des conseils de jardinage, qu’il piochait dans l’almanach Vermot ; écrivait que qui ponctuait bien pensait bien. Et ses obsessions qui revenaient périodiquement : Pourrat, Kaeppelin, Natalie sans h, le laid usage de la locution après que.

Alexandre Vialatte (1901-1971), Chroniques de La Montagne - 1951-1971, éditions Robert Laffont, collection Bouquins.

mardi 6 janvier 2015

Ce qu'on devrait ne pas lire en 2015, dans les bons ouvrages comme ailleurs

On lira cette année un certain nombre de livres, magazines, journaux, textes imprimés ou sur internet. On aimerait ne pas y trouver certaines facilités, incorrections, tournures impropres.

Comme chacun sait… est une entrée en matière trop souvent suivie d’une expression qui vous fait bondir parce que non, vous ne saviez pas. Chacun ne sait pas toujours.

Échecs. Et le reste n’est qu’une question de technique. est une conclusion souvent placée à la fin d’une partie dont le commentateur n’a pas la place, ou l’envie, de commenter tous les derniers coups joués. Cette phrase semble indiquer que la fin de la partie en question est simple, or fréquemment lorsqu’on la lit même pour les meilleurs joueurs la partie sera complexe à terminer, il faudra déployer toute son intelligence pour la gagner. Commentateurs paresseux, n’abusez pas votre lecteur. Particulièrement avec des phrases qui disent l’opposé de ce que vous vouliez dire.

Notes de bas de page. On souhaiterait justement les lire en bas de chaque page d’un livre et non en fin de volume. Quel tue-l’amour que de devoir faire le va-et-vient entre ce que vous lisez et un ensemble de notes regroupées ! Cela nécessite deux marque-pages (à moins de traîner à chercher partout à quelle note vous en êtes) et, surtout, cela casse l’élan de la lecture.

Échecs, suite. Dans bien des films et romans on trouve une scène où deux personnages jouent aux échecs. Qu’un romancier ne sachant pas jouer aux échecs veuille inclure un tel passage dans son livre ne pose aucun problème. En revanche, il doit respecter le vocabulaire du jeu : en français, les noms des pièces sont roi, dame, fou, cavalier, tour et pions. Pas de reine ni de cheval ! Soit dit en passant, en allemand la dame est die Dame, alors qu’en anglais c’est la reine, the queen. Le cavalier est également un cavalier en anglais, a knight, alors qu’en allemand c’est un sauteur, ein Springer. Le fou [du roi] français est un évêque en anglais, a bishop (en portugais et en islandais également), tandis qu’en allemand il est nommé der Läufer, le coureur (comme en néerlandais, danois, suédois, hongrois…). Les tours sont également des tours en allemand, Türme, mais pas anglais où l’on dit rooks. Le mot vient du persan et désigne un char de guerre comportant une fortification, tiré par des éléphants. Les éléphants ont disparu et la tour est restée. Les pions, pour finir, en sont aussi en anglais, pawns, mais ce sont des paysans en allemand, Bauern.

Passages en grec ancien, latin ou tout autre langue, non traduits. On en voit encore dans pas mal de livres de sociologie ou philosophie, plutôt dans des éditions qui commencent à dater, mais pas seulement. Le lecteur n’est pas toujours polyglotte, et même s’il a fait du latin, ce n’est pas une raison pour supposer qu’il le maîtrise encore sur le bout des doigts au point de traduire Sénèque à vue.

Soyez pédagogues, le lecteur adore apprendre, tomber sur un détail dont il n’avait pas connaissance, découvrir des subtilités. Et vous le flatterez en expliquant des choses qu’il sait déjà.

vendredi 2 janvier 2015

Madeleine

Madeleine est ma grand-mère paternelle, la femme de Roland, dont j’avais parlé ici il y a un peu plus de trois ans.

Roland est bien diminué. Il est maintenant, à 93 ans, placé dans une maison médicalisée à la Villette. Nous avons pris le tram sur les boulevards des maréchaux, aujourd’hui, Madeleine et moi, pour aller le voir. Il se mélange les crayons pour plein de choses, m’appelle toujours par le prénom de mon père (ça doit faire 31 ans que ça dure), mais globalement il va bien. Il marche, se souvient du prénom de l’homme avec qui je vis, et a toutes ses journées pour s’ennuyer ferme : il écoute la radio et regarde la télévision, mais n’y voit plus rien ; fini les mots croisés et les tours du pâté de maisons.

Madeleine ne pouvait plus s’occuper de lui. À bientôt 85 ans, elle est bien diminuée elle aussi. Dans l’appartement de la rue de la Voûte qu’ils occupaient avec Roland depuis plus de 60 ans, il lui devenait trop difficile de vivre avec lui. Elle va maintenant pouvoir s’occuper d’elle, se reposer, et s’ennuyer ferme aussi. Quand on se fréquente depuis 70 ans, croyez-vous qu’on puisse vivre seul ? Je me demande bien à quoi ils pensent tous les deux, chacun dans leur lit, à l’heure du coucher.

Madeleine va voir Roland à la maison médicalisée. Oh, c’est facile : depuis la porte de Vincennes, vous prenez le tram jusqu’à la porte de la Villette, en une demie-heure vous y êtes. Bon, au rythme de Madeleine, vous ajoutez 20 minutes de marche lente pour rejoindre les arrêts de tram. Et puis tu sais pas Romain, mais il y a plein de noirs, dans ce tram. Bon, eux au moins ils laissent leur place assise sans qu’on demande, tandis que les Français, c’est vraiment plus ce que c’était ! Madeleine m’a dit, quand il a été question que Roland aille dans une maison, qu’elle irait le voir deux jours par semaine, ou un jour sur deux, enfin un jour par-ci par-là. Je la soupçonne d’y aller tous les jours ou presque, il y a des détails qui ne trompent pas.

Ce midi, j’ai déjeuné en tête-à-tête avec Madeleine avant que nous partions voir Roland. Nous devions manger dans un café, mais elle a dû changer d’avis au dernier moment. Alors ce fut côtes d’agneau, haricots verts, flageolets, brie Président et côtes du Rhône proche de la piquette, comme toujours. Je voulais l’inviter dans une brasserie, elle ne m’a pas demandé mon avis, comme toujours.

Madeleine est fatiguée. Elle qui marchait droit et vite, en faisant claquer les talons sur le trottoir, femme forte (j’avais beaucoup de mal à suivre lorsque j’étais enfant), elle est dorénavant condamnée à se traîner voûtée, à petits pas. Je lui ai proposé mon bras plusieurs fois, mais elle n’a rien voulu entendre et s’en est tenue à sa canne. Elle m’a dit en repartant de la maison la même phrase que Roland avait lâchée l’après-midi, au mot près. Elle me l’avait déjà dite plusieurs fois au téléphone ces mois passés : À quoi ça sert de continuer à vivre si on finit par ne plus pouvoir rien faire ?

mardi 23 décembre 2014

Le Nord

On trouve à Lyon quantité de bons restaurants, bouchons, bistros, brasseries. De plus en plus, on se réjouit de certaines petites choses : vins en pot qui ne sont pas issus d’un cubi basique limite buvable, frites maison. Les cafés et brasseries parisiens ne sont peut-être pas sur la même pente vertueuse.

On prend quelques habitudes, on retourne avec plaisir aux meilleurs endroits : Le Café français, Le Comptoir des marronniersGeorgette, Le Maubert… Parfois on réessaie l’un d’entre eux, longtemps mis de côté, pour des raisons diverses (addition élevée, service désagréable, carte immuable). Nous sommes donc allés dîner au Nord, l’une des brasseries estampillées Bocuse, un soir passé.

Les prix ont prix un sacré coup. Parmi les plats phare : la choucroute est à 22,50 euros au lieu de 18,90 euros il y a 3 ou 4 ans, et si elle reste copieuse, je constatai à la table voisine qu’elle est nettement moins bien servie qu’elle le fut. Le foie de veau purée est à 26,50 euros, soit plusieurs euros plus cher que n’importe quelle autre brasserie lyonnaise que je connaisse. Quant au menu, celui du dimanche où nous dînâmes était à 32,90 euros (26,60 euros les autres jours, contre 22,60 euros il y a seulement quelques années), ce qui accorde quelque exigence au convive.

Va donc pour un menu. L’entrée est un saucisson en brioche délicieux, copieux. Un peu dénudé toutefois : une feuille de salade ne l’aurait pas déparé. Le plat, un carré de veau, est une déception. Pour commencer, on ne vous sert pas un carré comme il est écrit mais seulement une côte de veau, et bien fine encore. Je n’attendais certes pas un carré au grand complet (c’est-à-dire l’ensemble des côtes découvertes, secondes et premières), mais servir deux côtes de la taille de celle que j’ai mangée aurait été un minimum pour que le plat servi soit en accord avec son intitulé à la carte. Le tout est accompagné d’une purée maison classique mais basique, et d’un très bon jus de viande. En dessert j’ai mangé une tarte, je ne me souviens plus si elle était aux pommes ou aux poires. Bonne sans être extraordinaire.

Résumons-nous : le progrès fait rage et certains restaurants ne se mouchent pas du coude, ni avec les prix (clairement pas en rapport avec ce qui est proposé dans les assiettes), ni avec les intitulés de plats. C’est bien dommage pour tout le monde.

lundi 8 décembre 2014

La fête des lumières

En quelques années, la fête des lumières est devenue un événement touristique, commercial, international. Cela n’empêche pas que le côté bon enfant perdure : l’ambiance reste familiale, les foules souriantes ne se pressent pas au point de s’écraser les unes les autres. De même pour le religieux : les églises sont ouvertes tard le soir, on dit toujours bien merci à Marie sur les affiches et en capitales à la droite de la basilique de Fourvière, et les bonnes sœurs chantent faux en s’accompagnant à la guitare à certains coins de rue.

Il y a dix ans, on ne voyait pas ces marées humaines se presser dans les restaurants, qui pratiquent souvent des prix outrés pour l’occasion, ou devant les bouches de métro ; ni ces autocars garés en chapelets sur les ponts et les quais. Il y a cinq ans, on commençait peut-être à constater le caractère répétitif de certaines illuminations, notamment celles qui soulignent les traits de façades de monuments emblématiques de la ville (cathédrale Saint-Jean, théâtre des Célestins). On allait les regarder, on continue à le faire, c’est souvent réussi.

Ces dernières années la musique est très présente, bien souvent trop forte. C’est en général au détriment de l’installation lumineuse, qu’elle plombe (par exemple, pour le cru 2014 : les centaines de planètes de la place Antonin Poncet sont gâchées par un tonitruant zim-boum-boum orchestralo-cataclysmique). Il arrive aussi que la musique veuille masquer les faiblesses d’une illumination (cette année : les bambous et leurs bruitages de la place de la république).

On recherchait déjà les installations modestes, plus calmes, les plus poétiques en général (pour 2014 : les tutus de la place Sathonay, le champ de lavande en forme de cœur de l’amphithéâtre des trois Gaules). On le fait toujours aujourd’hui et avec bonheur, car les créateurs originaux sont heureusement toujours présents.

dimanche 30 novembre 2014

Quatre jours à Paris

Deux jours de travail, deux jours de week-end.

Je n’ai jamais habité Paris. Mes parents, mes grands-parents, oui : les 12e, 19e, 20e. Ils y ont travaillé, j’y ai passé des heures, dans plein de quartiers. Alors c’est tout comme j’étais parisien moi aussi ; je me suis toujours senti bien dans cette ville. Comme chez moi.

Lorsque j’avais une voiture il y a encore quelques années, je reproduisais les habitudes maternelles. J’y roulais sans plan, je me garais dans les coins gratuits mais centraux ou dans ceux où l’on trouve facilement des places, derrière les ministères, près de la rue du faubourg Saint Honoré. Où chez les grands-parents paternels, rue de la voûte.

Aujourd’hui j’y viens en touriste. Le plaisir de la déambulation, des brasseries, des trottoirs, des squares, des coins perdus, des noms de rue poétiques, est intact et ne changera jamais.

J’essaie de mettre les pieds dans les arrondissements que je ne connais pas. Aujourd’hui nous avons marché dans les 13e et 14e, il faudra y revenir pour dénicher les endroits cachés, les petites maisons, les îlots commerçants inattendus qui surgissent au détour des rues.

J’aime découvrir des musées où je ne suis jamais allé. Je vous citerais peut-être trente ou quarante musées parisiens où je suis entré : nous en voyions un chaque mercredi après-midi lorsque j’étais enfant, avec Alix et sa mère, dont de nombreux minuscules ou anecdotiques. Je n’avais jamais mis les pieds au musée d’art moderne de la ville de Paris jusqu’à hier. Chose faite, avec une magnifique exposition Sonia Delaunay. (Les collections permanentes sont aussi impressionnantes.)

Tropisme naturel, je reviens toujours dans les mêmes quartiers : le Marais et l’île Saint-Louis dont j’aime les hôtels particuliers classiques, le 8e entre les Champs-Élysées et l’opéra, les librairies et les étudiants du quartier latin et de Saint-Germain, tout les 12e et 19e. J’ignore tout ou presque de certains autres : les 14e, 15e et 16e arrondissements.

Lundi soir et mardi soir particulièrement, je pensais à Simenon et à Modiano, et à tout cela. Je trainais encore dans les rues à plus de minuit.

vendredi 28 novembre 2014

In memoriam Zézette (aut Didile)

Dimanche dernier, ma mère m’a annoncé la mort d’une de mes grand-tantes. Je l’aimais beaucoup. Je ne sais pas exactement qui elle était.

Comme si ma famille n’était pas assez pléthorique avec les quatorze frères et sœurs de mon père et les innombrables enfants qui en ont résulté, la masse accumulée des oncles et tantes, des cousins, des cousines, attirait autour de la maison de mes grands-parents nombre de satellites plus petits ou de comètes de période irrégulière. Ils donnaient à mon enfance comme un zodiaque mythologique et berrichon, qui compensait en pittoresque ce qu’il cédait en grandeur à son équivalent officiel.

Il y avait la Mère Dédion qui n’avait plus d’âge et qui vivait dans une maison dont le lierre tenait les murs et recouvrait la véranda que d’autres plantes remplissaient. Lorsqu’elle devait quitter sa grotte fleurie, elle passait sa blouse florale et se protégeait la tête de sa capote en plastique transparent imprimé de marguerites. Elle en nouait soigneusement la jugulaire, pour qu’elle ne s’envole pas en route : fin prête, elle démarrait sa mobylette et, dans un nuage irisé, elle parcourait les deux cents mètres qui la séparaient de ma grand-mère. Son arrivée était comme les phénomènes naturels les plus extrêmes, les séismes, les tsunamis, les pluies de grenouilles : le chien se mettait à aboyer, un grondement s’élevait, un nuage d’essence masquait le soleil, la Mère Dédion apparaissait. Je m’émerveillais que ma grand-mère puisse prendre le café avec cette divinité fleurie, ancestrale et pétaradante. Elle lui offrait du gâteau.

Il y en avait bien d’autres. Matthias, qui s’était coupé le bras avec sa tronçonneuse un jour qu’il était saoul, qu’on avait recousu et qui n’en finissait pas de commencer à pouvoir bouger ses doigts : il passait devant la maison de mes grands-parents au volant de son tracteur et il ne m’impressionnait pas moins qu’Apollon guidant son char, car lui avait un bras qui ne tenait qu’à un fil. Chapus, qui était maire et, à ce titre, dans mon esprit, une sorte de notable quelque part entre Zeus et le facteur : pourtant, mon grand-père le tutoyait et lui offrait de sa gnôle un peu trouble qu’il gardait dans la réserve, à côté de la cuve à fioul.

Mais surtout, il y avait un être formidable et bicéphale dont l’apparition imprévisible et soudaine me remplissait de joie : quand la Clio blanche passait le virage à côté du pré où l’Anglais laissait ses chevaux, je savais qu’arrivaient la Didile et la Zézette. C’étaient deux bonnes campagnardes, veuves toutes deux je crois, qui portaient des robes à imprimés fleuris et qui marchaient en écartant les jambes comme John Wayne. L’une des deux était plutôt petite, voûtée, avec de beaux cheveux blancs bouclés ; l’autre était grande, épaisse et encore brune. Les deux parlaient fort et étaient fort gentilles. L’une d’elles savait conduire, l’autre était ma grand-tante. (C’était la sœur de mon grand-oncle Bébert.) Je n’ai jamais su laquelle était laquelle.

Récemment, donc, ma grand-tante Odile ou ma grand-tante Josette est morte à l’âge de 81 ans.

- page 2 de 31 -